La route des baleines

Le livre de Cacucci se présente comme un récit de voyage allant à l’encontre de ce triomphe généralisé du tout-compris qui est aujourd’hui la norme.
Photo: Collection privée Le livre de Cacucci se présente comme un récit de voyage allant à l’encontre de ce triomphe généralisé du tout-compris qui est aujourd’hui la norme.

Je suis un de ces « amoureux d’Anticosti » dont a parlé madame David au débat des chefs. C’est un amour à distance, qui n’a pas encore été payé de retour, et je serais personnellement ravi de voir tout ce territoire devenir une vaste réserve de biodiversité où le vélo de montagne, la pêche à la mouche et le kayak seraient les seules activités humaines tolérées. Mais je peux comprendre madame Marois. Pas facile de renoncer à ces quelques milliards de barils pressentis qui seraient bien capables, sait-on jamais, d’aider à assurer l’autonomie énergétique d’un futur Québec indépendant.

Cher Québécois, tu as combien d’autos devant ta porte ? Deux, trois ? Mais es-tu déjà allé à Anticosti ? Le fait est que, dans ton utilitaire sport chargé comme une mule, ou à bord de ce véritable gouffre pétrolier qu’est le puissant pick-up qui tire ta grosse caravane dans la côte de Baie-Saint-Paul, pour ne rien dire du camping-car aux allures de bus privé qui, avec sa berline en remorque, doit flamber environ un litre tous les deux kilomètres, tu n’es pas allé plus loin que Tadoussac. Et comme nul autocar n’y emmène encore le touriste en visite guidée dans le dépotoir privé de Sagard, tu as acheté des billets pour une croisière d’observation des baleines.


Sommes-nous prêts à reconnaître qu’une source d’énergie environnementalement neutre est quelque chose qui n’a jamais existé, et que parler d’énergie verte, c’est faire un oxymoron ? À renoncer, collectivement et rapidement, à notre mode de vie énergivore ? Sauver l’intégrité écologique d’Anticosti n’en demandera pas moins. En attendant, les Norvégiens me font l’impression générale d’être un peuple plus équilibré et prospère que les pêcheurs de crabes du bayou étasunien. Je me regarde dans le rétroviseur et je vois quelqu’un qui conduit un engin se propulsant sur quatre roues motrices et consommant un peu plus que la petite japonaise des rêves de sa vie antérieure d’écolo cassé. Facile de prêcher la géothermie quand on roule en Subaru !


Dernièrement, la vue de tous ces touristes attendant en file à l’embouchure du Saguenay m’a donné envie de ressortir le petit livre de Pino Cacucci sur la Basse-Californie, une région surtout connue pour ses spring breakers, des marées printanières de collégiens américains qui déferlent sur le désert hérissé de cactus fleuris en buvant de la bière et en s’exhibant les seins. Et pour ses baleines grises.


J’ai connu la baleine grise dans mes virées sur la côte ouest. À distance, là encore. Nous les regardions marsouiner à 100 mètres du rivage du haut des caps rocheux criblés de piscines naturelles peuplées d’oursins et d’anémones. Une fois, j’en ai même vu une sauter complètement hors de l’eau, très loin, à l’horizon (à moins que je n’invente ce souvenir, est-ce que ça vous arrive à vous aussi ?). La baleine grise, qu’il ne faut pas chercher dans le golfe Saint-Laurent, d’où elle a été chassée depuis longtemps, est le mammifère qui accomplit, sur notre boule bleue, la plus longue migration : 20 000 kilomètres aller-retour entre les eaux du détroit de Behring et celles de la mer de Cortès, qui sépare la plus longue péninsule du monde, Baja California, de la côte mexicaine. Les ballets amoureux semi-aériens de ces cétacés, dans les eaux peu profondes des lagunes là-bas, sont célèbres.


Le livre de Cacucci se présente comme un récit de voyage allant, c’est la moindre des choses, à l’encontre de ce triomphe généralisé du tout-compris qui est aujourd’hui la norme avec les mêmes eaux turquoise, le même sable blanc, les mêmes palmiers, la même chaise longue, la même bouffe standardisée et le même bar ouvert partout débités en tranches de vie uniformisées sous un soleil égal. Ou, comme le dit si bien Pino Caccuci : « un maximum de ciment et un minimum de Mexique ».


Au fil des pages, en compagnie de cet Italien amoureux du Mexique et trippeux, j’ai découvert sans déplaisir — sans réel coup de coeur pour l’écriture non plus — cette région d’un pays que j’aime bien moi aussi, parcouru en long et en large et loin duquel je me tiens maintenant comme on se tient loin d’un conjoint violent — que voulez-vous, ces narcos, ils me foutent tout simplement la trouille.


Imaginez que, plutôt que de forer une terre sans défense, ou de barrer une rivière furieuse et impuissante, vous désiriez accéder à une source d’énergie qui se trouve sur le dos d’un monstre d’une soixantaine de tonnes, capable de fendre une chaloupe en deux. C’est la situation dans laquelle se trouvaient les baleiniers du dix-neuvième siècle. La baleine noire, qui aime tant montrer sa queue en face de Tadoussac, pouvait donner jusqu’à 500 barils de combustible à lampe. Vers 1830, la baie de Gaspé, à elle seule, fournit de quoi satisfaire 80 % des besoins canadiens en huile d’éclairage. Du nord au sud et de l’Atlantique au Pacifique, le massacre avait cours.


En 1946, le Mexique est devenu la première nation du globe à protéger les cétacés. Déclarée espèce éteinte au début du siècle, la baleine grise y anime aujourd’hui, sur les eaux des trois grands sanctuaires qui leur sont consacrés, une industrie touristique dont l’évocation par Cacucci me laisse un peu rêveur. C’est que, tandis que nos baleines nord-côtières semblent s’ingénier à jouer à cache-cache avec les zodiacs, que les vieux loups de mer de Baie-Trinité considèrent comme un exploit de s’approcher à moins d’un kilomètre du gigantesque et méfiant rorqual bleu, la baleine mexicaine, s’il faut en croire l’ami Pino, recherche la compagnie du voyageur organisé, elle ne demande pas mieux que de venir se frôler aux lanchas pilotées par des guides amicaux, elle se laisse même caresser !


Le bon caractère propre à cette espèce serait une partie de l’explication, une autre étant l’ancienneté des sanctuaires en question. La Basse-Californie que dépeint Cacucci est une terre où la recherche d’une telle forme d’amitié symbiotique avec le monde animal est considérée comme un progrès, et où « les lois sont très sévères ».


Utopie anthropomorphisante ? demanderont certains. Cacucci, lui, décrit des scènes presque surréalistes, où les baleines mères poussent des baleineaux d’une demi-tonne vers les bateaux pour les habituer « à la présence des êtres humains ».


Il est courant, explique-t-il, d’en voir une se glisser sous une embarcation, la soulever et la transporter « à grande vitesse sur quelques centaines de mètres. » Là là. Je pense qu’il en a fumé du bon.

3 commentaires
  • Luc Boyer - Inscrit 1 septembre 2012 13 h 13

    ''Et comme nul autocar n’y emmène encore le touriste en visite guidée dans le dépotoir privé de Sagard, tu as acheté des billets pour une croisière d’observation des baleines.''

    Cé ben pour dire hein? Voici!

    SAGARD, GABRIEL (baptisé Théodat), frère, récollet, missionnaire en Huronie en 1623 et 1624, premier historien religieux du Canada ; circa 1614–1636.

    En tout cas ce fut cette trouvaille une révélation.

  • Réal Rodrigue - Inscrit 3 septembre 2012 09 h 57

    Georges Blond

    M. Hamelin, je vous signale en passant l'ouvrage si bien documenté de Georges Blond. «La grande aventure des baleines» n'est pas un récit récent, mais il a le mérite de nous faire aimer la vie intime des baleines si j'ose dire. Et c'est un ouvrage qui se lit comme un roman. Quand j'entend le chant grave et profond des cétacés, je ressens une immense sympathie pour ces animaux marins...

  • Jean Boucher - Inscrit 3 septembre 2012 10 h 40

    Impression générale

    «...les Norvégiens me font l’impression générale d’être un peuple plus équilibré...»

    Ils ne le sont pas tous - ni les autres -. Effectivement ce n'est qu'une impression générale.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Anders_Behring_Breivi