L’appel du destin

Jean-Martin Aussant avait sept ans lors de l’adoption de la Charte de la langue française. Contrairement aux leaders souverainistes de la génération précédente, il n’a pas vécu la période où le sentiment d’infériorité face aux anglophones minait la confiance des francophones. La question identitaire ne le hante pas.

Certes, la plateforme d’Option nationale y consacre un chapitre, mais lui-même y fait rarement référence. En entrevue avec Le Devoir, il a reconnu d’emblée qu’il ne croit pas que la défense de l’identité québécoise soit un thème très efficace pour faire la promotion de la souveraineté, dans la mesure où la plupart de ceux qui y sont sensibles sont déjà convaincus.


Plus encore que son utilisation frénétique des médias sociaux, c’est peut-être le secret du succès d’ON auprès des jeunes souverainistes, qui n’ont aucun complexe et ne cherchent pas à refaire la bataille des plaines d’Abraham. M. Aussant lui-même a travaillé dans le secteur financier, où la connaissance de l’anglais va de soi, comme ce sera éventuellement le cas du mandarin.


Lors de l’élection fédérale du printemps 2011, la débandade du Bloc québécois s’était accélérée quand Gilles Duceppe avait lancé un SOS à Gérald Larose, dont la hargne avait fait paraître le Bloc comme une légion d’anciens combattants qui n’avaient toujours pas digéré les anciennes défaites.


Le nationalisme de M. Aussant n’a rien de défensif. Il est simplement normal d’exploiter son plein potentiel. Le résultat est étonnant. Qu’un nouveau parti recueille 11 % des intentions de vote des 18-24 ans après seulement cinq mois d’existence tient presque du prodige. La moyenne d’âge des 120 candidats d’ON est de 33 ans et leur qualité est souvent étonnante.


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Quand quatre députés du PQ ont claqué la porte en juin 2011, les départs de Pierre Curzi et de Louise Beaudoin, qui est finalement rentrée au bercail, ont été jugés les plus dommageables. Il est vrai que M. Curzi était un orateur hors pair, qui savait mieux que personne au PQ faire vibrer la fibre nationale.


En rétrospective, la perte de Jean-Martin Aussant apparaît pourtant comme la plus coûteuse. Non seulement en raison de son ascendant sur la jeune génération, mais aussi à cause de son aptitude à vulgariser la dimension économique du projet souverainiste.


Aligner correctement les colonnes de chiffres dans un budget de l’an 1 peut sans doute être un exercice utile, mais cela ne constitue pas une démonstration de la pertinence économique de la souveraineté.


Le chef d’ON accepte sans difficulté qu’on puisse se sentir plus canadien que québécois. En revanche, « ceux qui ont des arguments économiques contre la souveraineté, c’est qu’ils sont mal informés ».


Il s’explique d’ailleurs tout aussi mal qu’on considère la gratuité de l’enseignement universitaire comme une dépense plutôt que comme un investissement. C’est toute la différence entre l’économie et la comptabilité.


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Il est facile de comprendre pourquoi Jacques Parizeau s’est entiché de lui. L’ancien premier ministre a toujours insisté sur la nécessité d’« avoir les idées claires », et celles de M. Aussant le sont tout particulièrement.


Il a aussi le don de poser des questions très embêtantes. Par exemple : combien de fédéralistes fatigués Pauline Marois a-t-elle convaincus au cours de la dernière année ?


Ou encore : alors que la raison d’être du PQ est de faire la promotion de la souveraineté, est-il normal que les jeunes qui n’ont pas vécu la campagne référendaire de 1995 ne comprennent même pas pourquoi on devrait en débattre ?


Le chef d’ON a évidemment une explication : trop de ses anciens collègues du PQ, en commençant par sa chef, se satisferaient volontiers de gouverner une simple province. « Ils ne se demandent plus ce qui est bon pour la souveraineté, mais ce qui est bon pour leur réélection. »


On sent moins d’amertume que de déception dans ses propos. Hériter de la balance du pouvoir ne lui procurerait pas moins une immense satisfaction et il saurait sans doute en profiter. Si improbable que cela paraisse, le scénario n’est pas impossible.


Au départ, bien peu de gens auraient parié sur ses chances de réélection dans Nicolet-Bécancour, surtout après un redécoupage nettement favorable à la CAQ. Le dernier sondage, réalisé à la mi-campagne, lui accordait pourtant une légère avance sur son adversaire caquiste. Le candidat péquiste arrivait bon dernier.


Ce crack de la finance, compositeur de musique techno à ses heures, détonne dans cette circonscription qu’il qualifie lui-même de conservatrice. Vraiment pas l’endroit rêvé pour un « pur et dur ». Sa victoire semblerait un véritable appel du destin.

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