Lire et se faire lire

Le livre prend sa revanche. Après des années à se faire dire par les esprits obtus qu’il était dangereux en raison de la diversité des idées transportées dans ses pages, le livre, dans sa version numérique, serait-il en train de le devenir vraiment en menaçant désormais non pas les adeptes de la vacuité qu’il a toujours effrayés, mais plutôt les lecteurs eux-mêmes ?


C’est en tout cas ce que pensent les défenseurs des libertés individuelles qui appréhendent aujourd’hui la numérisation de l’édition avec curiosité, comme tout le monde, mais également un brin d’inquiétude, en raison du nouveau pouvoir que cela confère au livre : il peut désormais « lire » ses lecteurs.


Sur iPad, Kindle, Nook et autres tablettes ou liseuses électroniques, le livre en s’éloignant du papier change tout un paradigme. Comment ? En faisant passer la lecture d’activité solitaire, intime et privée à une activité désormais quantifiable à la frontière entre espace public et espace privé où le lecteur peut désormais se faire mettre à nu par l’outil qu’il tient dans ses mains.


Le Wall Street Journal abordait récemment le phénomène dans ses pages. En donnant des caractères numérisés à lire, le livre électronique, comme les autres outils de communication qui prolifèrent désormais dans nos mains, prend également beaucoup : des informations sur nos choix, sur la vitesse de notre lecture, sur nos abandons, nos hésitations, nos obsessions, sur les liens sur lesquels nous avons cliqué ou pas - certaines éditions numériques en proposent - ou encore sur l’endroit où l’on se trouve physiquement lorsqu’on lit, sur les recommandations que l’on a faites… et bien plus encore.


Toutes ces informations, dont quelques-unes sont bien sûr éminemment personnelles, ont une valeur analytique qui n’a pas besoin de faire l’objet d’un livre pour être démontrée. Elles sont également enregistrées sur des serveurs informatiques, peuvent être archivées, mais également partagées avec d’autres, avec une rapidité et une facilité inversement proportionnelle aux dérives en matière de protection de la vie privée qui viennent avec.


Lire le lecteur pendant qu’il lit votre livre : le monde de l’édition et du marketing de la lecture n’en demandait pas plus pour planifier, s’adapter et anticiper dans le but de mieux vendre. La lecture des lecteurs peut en effet être très instructive, comme en témoigne celle faite récemment des adeptes en format numérique de la trilogie de Suzanne Collins, Hunger Games, cette série populaire et futuriste pour jeunes qui allie dérive autoritaire, pain, jeux et violence.


En moyenne, il leur a fallu 7 heures pour lire le dernier volume, au rythme de 57 pages par heure. Dix-huit mille propriétaires de Kindle ont même surligné la même phrase dans le livre, celle qui dit que, parfois, il nous arrive des choses dans la vie auxquelles nous ne sommes pas prêts encore à faire face. En gros. Et la plupart des lecteurs du premier tome ont téléchargé le suivant tout de suite après avoir lu la dernière ligne du livre, apprend-on.

 

Liberté individuelle


En apparence anodines, ces indiscrétions de la part des éditeurs de livres électroniques ne seraient toutefois pas à prendre à la légère, estime un spécialiste américain en sécurité dans les univers numériques - Bruce Schneier, pour le nommer - en raison du caractère sensible de certaines de nos lectures. Il prend pour exemple les ouvrages touchant la santé, la sexualité ou la sécurité. Il aurait aussi pu mettre la politique, la géopolitique, la chimie, le développement personnel dans le lot. Et il ajoute qu’il y a des millions de choses qu’on lit en espérant que cela reste dans notre jardin secret, dit-il. Une volonté numériquement difficile à respecter.


Cette surveillance des internautes, qu’ils lisent, tweetent, cancanent, consomment ou se divertissent, alimente un mouvement social qui va bien au-delà de la lecture d’un roman de science-fiction, Hunger Games, qui évoque, soit dit en passant, la négation du concept de liberté individuelle. Au coeur de l’été, une étude de la firme Bitdefender a démontré la chose avec une étude portant sur la collecte d’informations personnelles par les applications pour le célèbre iPhone. L’étude portait sur les 65000 « apps » les plus populaires dans le magasin en ligne d’Apple.


Résultat : en grand nombre, ces logiciels s’approprient les informations contenues dans le répertoire personnel des usagers (liste de contacts, courriels, numéros de téléphone…) en plus de sa position géographique, a constaté l’organisme. L’étude parle toutefois d’un « accès silencieux » à ces données, accès « non justifiés » dans une application sur cinq.


Dans un essai qui vient de sortir - La confiance numérique (Éditions Fyp) - les deux auteurs, Daniel Kaplan et Renaud Francou, exposent en guise d’intro une nouvelle réalité qui les préoccupe : le niveau de confiance entre l’humain et les organisations en ligne est désormais à la baisse. Une crise qui, étudiée sur un livre papier ou numérique, est bien sûr pas trop difficile à comprendre.

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