Perspectives - La peur

La peur prend toute sorte de formes en matière économique comme politique. En voici deux exemples.


La sortie publique de Mark Carney avait de quoi frapper les esprits, les gouverneurs de banque centrale nous ayant habitués aux discours aseptisés et celui-là, en particulier, ayant théoriquement été placé à son poste pour ses idées conservatrices. Il est vrai que la dernière crise financière et la grande récession qui s’en est suivie ont durement secoué les convictions de plus d’un banquier central et que le nôtre est justement l’un de ceux qui ne se gênent pas pour exprimer crûment leur pensée.


Toujours est-il que le gouverneur de la Banque du Canada était l’invité d’honneur du congrès des Travailleurs canadiens de l’automobile, mercredi, et qu’il en a profité pour se lancer dans une rare attaque frontale contre les grandes entreprises du pays. Frustré et inquiet, il les a accusées de rester assises sur des montagnes d’argent et de laisser à des ménages de plus en plus endettés le rôle de continuer à porter seuls l’économie sur leurs épaules.


Dépassant les 525 milliards de dollars (le secteur financier exclu), ces réserves de liquidités sont trois fois plus élevées que la moyenne historique et sont équivalentes à presque le tiers du produit intérieur brut. « C’est de l’argent mort », a dénoncé Mark Carney. Si les entreprises ne savent pas quoi faire avec, elles devraient à tout le moins le rendre à leurs actionnaires, sous forme de dividendes ou de rachats d’actions.


Le banquier préférerait que cet argent soit investi dans la modernisation des équipements de production, en recherche et développement ou toute autre mesure susceptible d’améliorer la productivité, qui traîne si lamentablement la patte dans les entreprises canadiennes. Cet enjeu revêt une importance encore plus grande à la lumière d’un autre constat que faisait Mark Carney, mercredi, à savoir que l’économie canadienne dépendrait beaucoup trop des États-Unis et devrait, de toute urgence, se mettre à l’heure des économies émergentes comme la Chine.


Piqué au vif par les critiques du gouverneur, le Canada inc. a tenté de se justifier auprès de l’opinion publique, mais encore plus de ses actionnaires. On verse déjà des dividendes à nos actionnaires, ont répondu Power Corporation et la Banque Nationale dont les encaisses s’élèvent respectivement à 3,3 milliards et à 339 millions. L’extrême volatilité des prix de l’énergie ainsi que des projets d’investissement nous forcent à garder un peu d’argent de côté, ont expliqué les pétrolières comme Suncor (5,2 milliards) et Encana (1,9 milliard). La mise au point des nouveaux avions de la CSeries requerra encore beaucoup de ressources, dit-on de Bombardier (2,5 milliards). Notre petit coussin financier nous a permis de traverser la tempête des derniers mois, a plaidé le fabricant du BlackBerry, Research In Motion (2,2 milliards).


Mais ce que l’on aurait surtout dû dire, c’est comment on a eu terriblement peur durant la crise financière. « Les dirigeants de compagnies ont eu une sacrée frousse durant ces mois-là en se levant chaque matin sans savoir s’ils avaient encore une banque », a rappelé la semaine dernière le chef d’une entreprise de Calgary au Globe Mail. Plusieurs de ces dirigeants ont encore peur aujourd’hui quand ils voient avec quelle régularité les problèmes s’abattent sur l’Europe et comment le malade américain est encore fragile, au point même que c’est maintenant au tour du nouveau champion chinois de vaciller.


Ces craintes sont parfaitement compréhensibles, répond Mark Carney. Elles inspirent cependant, chez les entreprises, une « prudence excessive » qui risque de contribuer très exactement à ce qu’elles cherchent à éviter.

 

Théories du chaos


Comme chaque fois, la campagne électorale québécoise a amené les partis politiques à associer leurs adversaires à toutes sortes de périls, notamment économiques.


Le premier ministre libéral, Jean Charest, s’est présenté dès le début comme le défenseur de l’emploi et de l’économie alors que le Parti québécois était, selon lui, synonyme de « décote » du Québec par les agences de notation et de « chaos » à cause de son appui à la souveraineté et à la cause étudiante.


La chef péquiste, Pauline Marois, affirmait, mardi, que c’était plutôt les politiques de compressions budgétaires dans le secteur public de la CAQ qui étaient porteuses « de crise sociale, de chaos ».


François Legault lui a toutefois rétorqué, dès le lendemain soir, que ce n’était pas lui, mais elle, et ses projets de référendum, qui menaçait de plonger le Québec dans… Devinez quoi ? Eh oui. Le « chaos » et l’immobilisme.


La dernière fois qu’il a été question de chaos et de son impact sur l’économie québécoise, c’était durant le conflit étudiant. On se souviendra que les grèves et les manifestations dans les rues de Montréal étaient censées faire fuir les touristes étrangers. Or, il appert que le tourisme a augmenté en mars, en avril et en mai dans la métropole, et qu’il a même connu son meilleur mois de juin en plus dix ans, selon les plus récentes statistiques officielles citées par La Presse la semaine dernière.

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5 commentaires
  • Jean-François Couture - Inscrit 27 août 2012 01 h 11

    Vous avez bien dit «La peur»?

    Ainsi, les firmes ont les poches pleines et elles ont «peur»? Mais alors, qu'est-ce que cela serait si elles étaient comme ces ex-employés aux poches vides parce que «la firme» est partie avec le fonds de pension? Et qu'est-ce que cela serait si elles étaient comme ces employés auxquels on refuse un fonds de retraite décent?

    Y a-t-il quelqu'un qui a remarqué que le total de tout cet argent que l'on garde pour «éventualités» dépasse largement le total des déficits des régimes de retraite?

    Et y a-t-il quelqu'un aussi qui a remarqué l'ampleur des régimes «supplémentaires» de retraite que les firmes consentent aux PDG et à leur garde rapprochée pendant qu'on pense à exiger que les gagne-petit investissent leurs propres deniers dans des RVER pour cause de régimes «complémentaires» faméliques voire inexistants?

    Moi, si j'étais ainsi organisé j'aurais peur aussi mais pas pour les mêmes raisons. J'aurais plutôt peur qu'un «Robin des bois» du XXIe siècle vienne me demander des comptes.

    Décidément, on n'a plus les «peureux» qu'on avait, n'est-ce pas?

    • Killian Meilleur - Inscrit 27 août 2012 10 h 42

      On a effectué des tests sur des rats...

      Et on a réalisé que ceux qui démontrent des comportements d'intimidation, et surtout ceux qui commettent des vols, de nourriture par exemple, sont les plus stressés d'entre tous!

      Cela porte à réflexion, n'est-il pas?

  • Killian Meilleur - Inscrit 27 août 2012 10 h 32

    Se pourrait-il...

    Se pourrait-il qu'ils ne sachent tout simplement plus ce qu'ils font?

    Le monde économique forme une étrange structure, qui a la propriété de flotter au-dessus de la réalité! Serait-ce le « sommet volant » de la loi de Dilbert?

    Prenez, par exemple, la planète elle-même : Elle n'est pas infinie, et il appert que l'humanité a déjà dépassé la capacité des écosystèmes à se regénérer. OR!

    Or, de quoi entend-on parler à qui mieux mieux? de croissance!

    Comment peut-on justifier la croissance sociale et économique infinie dans un monde irrévocablement fini, et faire des projets d'avenir où seule la croissance importe, alors qu'on ne peut plus nier que'on ne peut aller plus loin? Alors qu'on devrait logiquement faire des plans de décroissance?


    Ces économistes qui s'entêtent à spéculer sur l'argent lui-même, qui font grimper artificiellement le prix de denrées alimentaires de base, plongeant des populations entières dans la famine, ces individus qui refusent de changer quoi que ce soit à l'ordre dont ils profitent, assurés qu'ils sont de n'avoir pas à pâtir des guerres causées par la raréfaction des ressources, nont pour se défendre que le sophisme rampant qui prétend que le modèle actuel est le seul qui fonctionne vraiment!

    Comme si les ressources allaient se multiplier par magie pour nous éviter d'avoir à changer...

    Or, il n'est pas dans les fonctions de la nature de s'adapter à l'incompétence humaine.

    En définitive, il appert que ces gens craignent - et c'est on ne peut plus humain - leur propre et abyssale incompétence.

    Pour moi, ce que l'on nomme, dans le monde occidental, « économie », pourrait tout aussi bien s'appeler Ecclesia Oeconomica ou quelque chose du genre.

    Le milieu des finances est bien trop déconnecté de la réalité pour avoir quelque crédibilité que ce soit. Qu'ils commencent par admettre que c'est le niveau de vie d'un peuple, et non sa croissance économique, qui doit être le but premier de l'économie.

  • France Marcotte - Abonnée 27 août 2012 19 h 51

    Intéressant concept

    «...il (le gouverneur de la Banque du Canada) les a accusées (les grandes entreprises du pays) de rester assises sur des montagnes d’argent et de laisser à des ménages de plus en plus endettés le rôle de continuer à porter seuls l’économie sur leurs épaules.»

    Même si les entreprises se défendent bien maintenant de faire une telle chose volontairement, il est intéressant pour les ménages d'apprendre que cela est une possibilité, qu'on leur fasse porter seuls l'économie sur les épaules.

  • Dominique Beaulieu - Inscrit 27 août 2012 21 h 02

    QS veut la partition du Québec

    Québec Solidaire serait d'accord avec la partition du territoire québécois. Allez voir dans leur programme.

    http://www.quebecsolidaire.net/wp-content/uploads/

    "Le droit à l’autodétermination des peuples autochtones peut s’exercer de diverses façons: l’autonomie gouvernementale en représente une; l’indépendance aussi"

    Donc, les autochtones qui voudront rester dans le Canada suite à l'indépendance du Québec vont pouvoir, selon Québec Solidaire. Autrement dit, Québec Solidaire dit oui aux partitionnistes.