Le mouton noir

Tout au long de la semaine, Pauline Marois s’était fait vivement reprocher de ne pas avoir dévoilé son cadre financier avant les débats entre les chefs de parti, mais ce retard aura peut-être été bienfaisant.


Bien entendu, ses adversaires se sont empressés de le critiquer, mais cette guerre de chiffres était nettement préférable à une autre journée passée à se défendre de vouloir plonger le Québec dans un autre référendum, comme ce troupeau de caribous qui s’était précipité dans la Caniapiscau en septembre 1984.


Dans l’entourage de François Legault, on a été très surpris de voir le référendum d’initiative populaire (RIP) se retrouver dans la plateforme électorale péquiste. Une véritable aubaine.


Il n’y a pas que des anciens libéraux fédéraux qui gravitent autour du chef caquiste. On retrouve aussi autour de lui des gens qui ont participé à l’élaboration de la plateforme de Bernard Landry en 2003.


Ils sont particulièrement bien placés pour savoir qu’au moment des élections, le chef du parti a toute la latitude pour ne retenir que les éléments du programme officiel qui lui conviennent, quitte à en mécontenter certains. L’étapisme de M. Landry aurait fait passer Claude Morin pour un caribou particulièrement suicidaire.


M. Legault avait tenté de soulever la question du RIP une première fois lors du débat à quatre de dimanche dernier, mais Mme Marois l’avait esquivée sans difficulté.


Le chef caquiste est donc revenu à la charge lors du face-à-face de mercredi soir. Cette fois, elle a mordu. Avec le résultat que l’on sait. Le doute sur ses véritables intentions est maintenant semé, aussi bien dans la population qu’au sein du PQ.


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Légalement, il est vrai que le gouvernement ne serait pas lié par une pétition qui réclamerait la tenue d’un référendum sur la souveraineté, fût-elle signée par un million de personnes ou même deux millions.


Politiquement, il serait toutefois forcé d’y donner suite. Acculée au mur, Mme Marois n’avait d’autre choix que de nier cette évidence, assurant conserver le plein contrôle de l’échéancier référendaire, mais la pression la plus forte viendrait du PQ lui-même, et Mme Marois est bien placée pour savoir qu’elle peut devenir irrésistible.


Remarquez, il ne serait sans doute pas si facile de réunir 850 000 signatures réclamant la tenue d’un référendum dont un gouvernement souverainiste dirait ne pas vouloir, mais le PQ n’en serait pas moins déchiré.


Peu importe, même si le RIP est en quelque sorte son bébé, il n’appartenait pas à Bernard Drainville de donner raison à M. Legault. Surtout pas à dix jours des élections, alors qu’un grand nombre d’électeurs, souvent ceux qui craignent les conséquences d’un autre référendum, demeurent indécis. Quelle conclusion tireront-ils, sinon qu’avant même d’être élus, les péquistes recommencent à se chicaner sur la stratégie référendaire ?


Il arrive fréquemment qu’un candidat contredise le chef de son parti, le plus souvent par mégarde ou par ignorance. Durant la campagne de 2003, Mme Marois elle-même avait contredit Bernard Landry sur un point important de la conciliation travail-famille que proposait le PQ. L’intervention de M. Drainville, portant sur une question qui a toujours été étroitement liée au leadership du chef, ne peut cependant pas être rangée dans cette catégorie.


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Il est vrai qu’en vidant le RIP de son sens, Mme Marois risquait d’indisposer certains militants, mais ils sont sûrement moins nombreux que ceux qui craignent de perdre un autre référendum. D’ailleurs, la plupart des héritiers des caribous ont déjà quitté le PQ pour se joindre à Option nationale ou sont tout simplement rentrés chez eux.


Après avoir déclaré au Devoir que le PQ risquait de disparaître, le député de Marie-Victorin est devenu le mouton noir du caucus péquiste. Sa croisade audacieuse pour réformer les institutions démocratiques, en particulier pour imposer le RIP, malgré l’évident déplaisir causé à sa chef, lui a cependant valu l’estime d’un grand nombre de militants. Rien n’étant jamais réglé de façon définitive au PQ, il est certain que le débat entre les impatients et les adeptes du « bon gouvernement » va reprendre un jour ou l’autre, mais ce n’est vraiment pas le moment.


L’hiver dernier, Mme Marois ne se faisait aucune illusion sur les motivations de son fringant député. Elle a trop longtemps souhaité devenir chef du PQ pour ne pas détecter la même ambition chez les autres. « Je l’ai dit souvent à Bernard Drainville : je ne suis pas éternelle ; les cimetières sont remplis de gens irremplaçables », confiait-elle à la journaliste de L’Actualité. Ce n’est tout de même pas une raison pour précipiter les funérailles.

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