Les soeurs américaines posent leurs conditions

Les religieuses catholiques des États-Unis ont relancé au Vatican le redressement doctrinal qu’il veut leur imposer. Dans leur réponse à la tutelle de Rome, elles expriment le souhait de pouvoir expliquer à la hiérarchie la mission de leur organisation, mais aussi de voir créer pour les laïques, en particulier les femmes, plus de possibilités « d’avoir une voix dans l’Église ».


Alors que l’épiscopat du pays accuse le président Obama d’opprimer la liberté de religion, ces soeurs-là ne manquent pas d’audace.


À son assemblée spéciale tenue à Saint-Louis du 7 au 10 août pour traiter de cette crise ecclésiale, la Conférence des supérieures de communautés religieuses (LCWR) aura été encouragée, il est vrai, par les témoignages venus de partout aux États-Unis et d’ailleurs lors de la parution, le 18 avril, du rapport de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Ce ministère pontifical est chargé à Rome de veiller à la rectitude doctrinale au sein du monde catholique.


Ces gens, a-t-on rappelé aux participantes, les incitaient à formuler une « réponse » qui aide à concilier les « différences » qui existent au sein de l’Église et à y créer des espaces de « conversations ouvertes et honnêtes » sur les questions d’ordre éthique et moral qui se posent partout à l’époque actuelle. La LCWR avait alors lancé dans les régions du pays une consultation auprès de ses quelque 1500 communautés membres, invitant les soeurs à partager leurs conseils (insights).


Formulée par plus de 900 participantes, la réponse tant attendue a été accueillie par une ovation, d’après le communiqué diffusé par la LCWR. Elle tient en quelques conclusions :


L’assemblée exprime sa conviction que la vie religieuse telle qu’elle est vécue par les soeurs de la LCWR est une expression « authentique » de cette vie et qu’elle ne doit pas faire l’objet de « concessions ».


Elle estime que cette forme de vie religieuse est fondée sur la théologie du concile Vatican II, sa vision de l’Église et sa spiritualité et que l’on ne saurait ne plus en tenir compte.


Elle veut que ses représentants mènent leur « conversation » avec Mgr Peter J. Sartain (un des mandataires de Rome) dans un esprit de prière fait de respect mutuel, d’écoute attentive et de dialogue ouvert.


Aussi longtemps que possible


Ces discussions se poursuivront aussi longtemps que possible, mais si la LCWR est forcée de compromettre l’intégrité de sa mission, ses représentants reconsidéreront le fait d’y participer.


La LCWR a réitéré l’importance de sa mission auprès de ses membres et son rôle comme « voix pour la justice dans le monde ». Elle ne veut pas que ce travail avec Rome absorbe son temps, son énergie et ses ressources, ni qu’il la distraie du travail que sa mission demande.


L’assemblée s’est tenue à huis clos. À la fin, les supérieures ont tenu un vote individuel. Chacune avait trois cartes : verte (appui), rouge (objection) et jaune (abstention). D’après Soeur Helen Flemington, citée par le St. Louis Review, un journal diocésain, ce fut une « mer de vert » avec seulement quelques points jaunes et, faut-il croire, aucun rouge.


Dès le lendemain, le 11 août, une première rencontre de la LCWR s’est tenue avec Mgr Sartain, l’actuel archevêque de Seattle. La veille, dans un communiqué, l’ecclésiastique faisait part de ses remerciements pour les nombreuses contributions des soeurs, et notamment les « dons uniques » de la LCWR. Il se montrait cependant toujours résolu à traiter des problèmes soulevés par Rome et espérait y travailler avec elles « sans compromettre l’enseignement de l’Église ou l’importance du rôle de la LCWR ».


Le Vatican aura fort à faire pour résoudre la crise. La présidence collective de la LCWR est partagée entre trois femmes, l’ex-présidente, l’actuelle et la prochaine, déjà élue. Soeur Florence Deacon remplacera à la présidence Soeur Pat Farrell, connue pour son franc-parler. Supérieure des Soeurs de Saint-François-d’Assise, Soeur Deacon a servi auprès des Nations unies comme directrice du bureau new-yorkais de Franciscans International, une ONG vouée aux enjeux de justice sociale.


À la Congrégation pour la doctrine de la foi, Benoît XVI a nommé, depuis, un nouveau préfet, un collègue et ami de longue date de Ratisbonne, Mgr G. L. Müller. L’homme suscite déjà partout crainte et espérance. On le dit autoritaire, mais proche des « théologiens de la libération ».


Dans une entrevue à L’Osservatore Romano, il s’est prononcé sur les traditionalistes de la Société St-Pie X (en dissidence avec Vatican II) et sur les « soeurs américaines » (les rebelles de la LCWR).


Aux uns, Mgr Müller déclare d’avance que « la Parole de Dieu n’est pas négociable », et qu’on ne peut « à la fois croire et ne pas croire ». Aux autres, il dit que l’on ne peut « prononcer les trois voeux religieux et ne plus les prendre au sérieux » ni non plus évoquer « la tradition de l’Église pour ensuite n’en prendre que certaines parties ». Dans le cas de la LCWR, il semble croire que l’accès des femmes à la prêtrise soit au coeur du litige avec Rome.


« On ne peut considérer le ministère sacerdotal comme une sorte de pouvoir terrestre », explique-t-il. Ni - prévient-il femmes et religieuses sans les nommer - considérer comme accomplie l’émancipation des gens « seulement si tout le monde peut l’occuper ». Mais à Rome, s’il faut en croire LifeSiteNews, un cardinal, Mgr Raym


ond Burke, a déjà trouvé la solution. Si l’organisation LCWR « ne peut être réformée, elle n’a pas le droit de continuer ».


Les soeurs américaines ont déjà fait un choix. Peut-être à Rome une femme ne vaut-elle pas un prêtre. Mais pour nombre d’entre elles, qui ont choisi l’engagement social, un prêtre ne vaut sans doute pas un pauvre.


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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

5 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 20 août 2012 07 h 44

    Vœux

    Ces religieuses n'ont-elles pas fait vœu d'obéissance?

    • Yvon Bureau - Abonné 20 août 2012 17 h 02

      Oui. Obéissance à leur conscience.

  • François Dugal - Inscrit 20 août 2012 07 h 57

    L'oligarchie

    L'oligarchie du haut-clergé machiste au vatican a enfin un contre-poids au sein du bas-clergé.
    Espérons que les sœurs américaines tiendront leur bout; le message évangélique a besoin d'elles.

  • Yvon Bureau - Abonné 20 août 2012 17 h 01

    Accessible à la personne

    Chez les catholiques, le sacerdoce doit être accessible aux PERSONNES. Je vous soustiens, chères religieuses des USA.

    La foi se vit debout. Et quand on est debout, place il y a pour les doutes. Une foi sans doute est incrédible; elle se vit écrasée et écrasante.

  • Gérard Laverdure - Inscrit 21 août 2012 14 h 16

    Parole de Dieu

    Le problème majeur avec le Vatican, occupé par une cohorte de vieux machos mysogines, c'est de prendre leur parole pour la Parole de Dieu. Dixit Müler. Tellement l'Égo gonflé ces gars-la qu'ils sont incapables d'autocritique et de vrai dialogue. Ils aiment faire sentir leur pouvoir. Ils se prennent pour Dieu ou son propriétaire. Pourtant le Vatican a souvent changé d'opinion, donc de parole officielle, sur bien des sujets: la liberté de la conscience (Vatican II), le dialogue interreligieux (Vatican II), les régimes politiques acceptés (royauté vs démocratie), les syndicats (propatronat vs proouvriers), etc. Même pas capables de l'admettre. Les religieuses américaines ne sont pas sortie du bois avec le pouvoir patriarcal. Elles, elles sont dans le monde, dans la réalité quotidienne des pauvres, des humbles. Les autres aiment parader dans leurs palais et leurs costumes ridicules. Un Empire qui n'a rien à voir avec l'Évangile. J'appuie totalement les religieuses. Gérard Laverdure, Montréal.