Le miroir francophone

C'est presque devenu une figure imposée pour un gouvernement fraîchement élu d'annoncer un nouveau départ dans les relations entre le Québec et les communautés francophones disséminées dans le reste du Canada.

Le ministre responsable de la Francophonie dans le gouvernement Charest, Benoît Pelletier, s'est exécuté à son tour au moyen d'un texte publié samedi dans Le Devoir. M. Pelletier promet une approche différente de celle du PQ, auquel il reproche une absence de vision du fait français au Canada cohérente et satisfaisante, aussi bien pour le Québec que pour les communautés francophones et acadiennes.

En 1995, le gouvernement Parizeau avait pourtant présenté une politique complète, d'ailleurs saluée par l'opposition libérale, qui devait assurer une «solidarité renouvelée», après le froid qui s'était installé sous Robert Bourassa, à qui les francophones hors Québec n'avaient pas pardonné d'avoir pris parti pour l'Alberta, qui leur contestait le droit de gérer leurs propres écoles. Ils lui avaient d'ailleurs rendu la monnaie de sa pièce, en fournissant au nouveau premier ministre du Nouveau-Brunswick, Frank McKenna, le prétexte pour retirer son appui à l'accord du lac Meech, qu'avait approuvé son prédécesseur, Richard Hatfield.

Du début à la fin, les relations entre les gouvernements péquistes successifs et les francophones hors Québec sont demeurées ambiguës. Même si on a officiellement passé l'éponge, les souverainistes n'ont jamais oublié que la Fédération des communautés francophones et canadiennes (FCFA) s'était rangée dans le camp du NON durant la campagne référendaire de 1995, en acceptant une subvention fédérale de 500 000 $ pour lancer une campagne de publicité vantant les mérites de la dualité linguistique canadienne.

Même si la perspective d'un autre référendum s'est éloignée, les souverainistes ont toujours vu dans les francophones hors Québec des alliés objectifs du gouvernement fédéral, tant il est vrai que la sécession du Québec signerait leur arrêt de mort.

Malgré la réelle sympathie que leur lutte inspirait au gouvernement péquiste, la guérilla permanente qui l'opposait à Ottawa apparaissait toujours en arrière-plan. Ainsi, en octobre 2001, on a interdit à tous les dirigeants d'hôpitaux de participer à un colloque sur les besoins des communautés francophones et acadiennes en matière de santé, organisé à Moncton, sous prétexte qu'il était financé par le fédéral.

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Perpétuellement coincés entre l'arbre et l'écorce, les francophones hors Québec ont compris depuis longtemps qu'ils avaient intérêt à manifester la plus grande retenue sur la question québécoise. Ils n'ont pas sorti la fanfare pour célébrer la victoire libérale du 14 avril dernier, mais l'arrivée à Québec d'un gouvernement aussi résolument fédéraliste que celui de Jean Charest constitue une très bonne nouvelle pour eux.

Remarquez, ce n'est pas la première, ni la dernière fois qu'ils entendent un ministre québécois déclarer qu'il faut «aller ensemble au-delà des discours», pour en arriver à des «projets concrets» et des «collaborations réelles», qui feront en sorte que la solidarité québécoise s'exprimera dans la réalité quotidienne.

M. Pelletier promet que le Québec jouera «un rôle plus proactif» au sein de la Conférence ministérielle sur les affaires francophones. Il organisera également au cours de la prochaine année un Forum sur l'éducation et un autre sur la culture.

Sans doute faut-il se réjouir de ces initiatives, mais il reste que l'enveloppe budgétaire consacrée aux organismes francophones hors Québec n'a pas augmenté d'un sou dans les prévisions de dépenses que la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, a présentées en juin dernier. Un budget de 1,9 million, réparti entre les communautés de neuf provinces, sans compter les territoires, représente bien peu de choses.

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Le texte que M. Pelletier a fait publier dans Le Devoir traduit sans doute de louables intentions à l'endroit des communautés francophones et acadiennes, mais, agissant comme un miroir, il est tout aussi révélateur de la conception que le gouvernement Charest se fait du Québec.

Pour le PLQ, le Québec n'a jamais constitué une «nation» au sens politique du terme. Même défini de façon purement sociologique, ce concept l'a toujours mis mal à l'aise. Parce qu'elle est inacceptable au reste du Canada, il a également renoncé à la notion de «société distincte».

À la «famille linguistique parcellisée et divisée», qu'implique le projet souverainiste, M. Pelletier oppose une «francophonie unifiée quoique diversifiée», dont le Québec serait en quelque sorte le «foyer principal», pour reprendre une expression tirée du rapport qui porte son nom. Le gouvernement Charest entend donc développer «une vision commune de la francophonie canadienne».

C'est précisément ce à quoi s'est toujours opposé le PQ, qui refusait de réduire le Québec à une simple composante régionale d'une francophonie coast to coast. Il n'a jamais voulu s'associer à des initiatives fédérales comme l'Année de la francophonie, où on reconnaissait simplement au Québec le droit d'ouvrir la parade.

Jamais un ministre péquiste n'aurait suggéré que le Québec contribue à «enrichir l'ensemble culturel canadien», ni même qu'une telle chose puisse exister. Malgré un désir sincère de venir en aide aux francophones du reste du pays, l'idée de «partager une certaine vision de l'avenir» ou de «parler d'une seule et même voix» lui aurait sans doute paru incongrue.

En revanche, l'approche préconisée M. Pelletier s'inscrit parfaitement dans la politique constitutionnelle du nouveau gouvernement québécois. La «convergence» que souhaite le ministre apparaît à la fois comme une conséquence et un complément de son entreprise de réintégration du Québec dans le système politique canadien.

mdavid@ledevoir.com

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2 commentaires
  • Carl Pruneau - Inscrit 9 septembre 2003 11 h 44

    Le sort des minorités canadiennes et le projet souverainiste

    Dans l'éditorial de M. David, paru le 9 septembre dernier, on peut lire : «Même si la perspective d'un autre référendum s'est éloignée, les souverainistes ont toujours vu dans les francophones hors Québec des alliés objectifs du gouvernement fédéral, tant il est vrai que la sécession du Québec signerait leur arrêt de mort.»

    Bien sûr, le projet souverainiste québécois effraie beaucoup de gens, que ce soit les Canadiens, les Canadiens-Francophones et même, selon les derniers sondages, un peu plus de la moitié des Québécois. Ceci dit, je crois qu'il ne faut pas se baser sur des préconceptions sociales pour affirmer que l'existence d'une minorité s'exprimant dans la langue française est due à la dépendance de la nation québécoise au gouvernement canadien. Qui dit que les Canadiens-Français ne se trouveraient pas grandis d'un état voisin indépendant, fort et libre comme le Québec ?

    Pour des raisons tactiques, la défense des minorités linguistiques a été l'un des chevaux de bataille du Parti Libéral à l'intérieur de sa stratégie pro-centralisatrice, pro-fédéraliste depuis les années Trudeau et la disparition instantanée de représentants élus québécois sur la scène politique fédérale peu paraître angoissante, mais faut-il rappeler que les sommes allouées au fonctionnement des organismes de la minorité francophone canadienne n'est pas la seule solution au problème d'assimilation démographique qu'ils vivent ? Et qui dit que ces sommes ne seront pas maintenues ?

    Le Canada ne se transformera pas, après un succès référendaire, en mange-acadien ou en assimilateur franco en puissance tout comme le pays de Québec ne deviendra pas la Terre de Caen des anglophones. D'ailleurs, libre de se prononcer à l'échelle internationale, le gouvernement du Québec pourrait défendre le cas échéant dans un rapport égal 1:1 à la place de quémander les subventions accordées à la va comme je te pousse au rythme des soubresauts réactionnaires dudit gouvernement central.

    Il faut analyser le problème de ces minorités sous un angle autre que celui sous lequel Ottawa a voulu qu'on le regarde depuis 1995. Jouer les Cassandre avec les oranges en 1980, avec la disparition des communautés canadiennes-françaises en 1995, c'est du pareil au même. Il faut croire que le stratagème a réussi puisque ce concept semble avoir été banalisé, popularisé et archivé comme un argument pour contrer le projet souverainiste.

  • Marie-France Legault - Inscrit 14 mars 2004 11 h 23

    Nous sommes tous canadiens.

    Monsieur Carl Pruneau.

    -. "la perspective d'un autre référendum s'est éloignée"
    ...les deux référendums perdus 1980-1995 même si c'est par une mince majorité, indique bien la volonté des québécois de demeurer dans "l'ensemble canadien". Si la question avait été claire la majorité aurait été impressionnante pour le NON. Les milliers d'interprétations prouvent qu'elle ne l'a pas été. Et les 60,000 bulletins de votes rejetés, (dont la plupart était pour le NON)font encore l'objet de contestation devant les tribunaux.

    -. "le projet souverainiste effraie beaucoup de gens que ce soit les Canadiens, les canadiens-francophones et même un peu plus de la moitié des québécois"

    ...et ils ont raison. La création d'un PAYS avec la province de Québec est la mort assurée du bilinguisme et la perte des droits des francophones hors Québec. C'est le Québec DANS le Canada qui les protège, qui assure leurs droits.

    -. "le Canada ne se transformera pas après un succès référendaire, en mange-acadien ou..."

    ...Je crois plutôt que c'est le Québec qui se transformera en mange-ethnies, en mange-anglophones et en mange tout ce qui n'est pas québécois de souche. Messieurs Parizeau (ethnies) Landry (polonais) Michaud (juifs) nous ont prouvé dans leurs discours qu'ils sont anti tout ce qui n'est pas québécois. Et la SSJBM se montre toujours réticente à l'apprentissage de l'anglais, voulant ainsi confirmer notre réputation de "porteurs d'eau". Elle aurait ainsi pleins pouvoirs.

    -. "Il faut analyser le problème de ces minorités, sous un autre angle que celui sous lequel Ottawa a voulu"...

    ...Ce n'est pas l'angle d'Ottawa et encore moins sous l'angle du Québec (séparatiste) qu'il faut regarder le problème des minorités, mais sous l'angle du respect des droits des minorités prévus dans la Charte de Nations-Unies (10 décembre 1948) Charte des droits et libertés de la personne du Québec (27 juin 1975)

    ...Ainsi la Loi 101 contrevient aux droits de la personne. Pourquoi exiger le bilinguisme dans les autres provinces quand le Québec refuse ce droits aux minorités anglophones chez nous? Pourquoi exiger se faire répondre en français à Toronto ou à Vancouver quand on refuse au Québec le droit de se faire répondre en anglais? et qu'on refuse aux petits québécois d'apprendre l'anglais dès la première année.

    ...La Sécession du Québec n'est pas la solution à tous nos problèmes. Je crois plutôt qu'elle augmenterait nos problèmes et que le nationalisme réducteur (québécois de souche) prendrait le dessus sur le nationalisme civique.(inclusion de tous) Tous les discours séparatistes en sont la preuve. Les deux argumentaires toujours présents depuis 1968 sont: le ressentiment et la victimisation.

    ...On ne fait pas un pays en soulevant les citoyens les uns contre les autres, en soulignant les différences plutôt que les ressemblances, en insultant les gens mais plutôt en les respectant dans leur cheminement pour les amener par des arguments rationnels (non émotifs)à se joindre aux sympathisants.