Le meilleur ennemi de l’homme

Le pigeon n’est pas l’oiseau le plus apprécié en ville. Mais on peut apprendre à l’aimer.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le pigeon n’est pas l’oiseau le plus apprécié en ville. Mais on peut apprendre à l’aimer.

Il s’est passé quelque chose de phénoménal, il y a quelques semaines, sur la plaza Saint-Hubert, un événement aussi exceptionnel que de voir Vénus passer devant le Soleil et qui mérite d’être partagé. Sous ce toit vitré qui soulève les passions pour être une véritable volière à ciel couvert, j’ai aperçu un bébé pigeon dans son nid. Tous les citadins savent combien c’est une occasion rarissime en milieu urbain. Alors, j’ai téléphoné illico à un bon ami pour lui parler de cette apparition, ce à quoi il a répondu avec un enthousiasme certain : « Ah ouin. Eille, je suis chez Canadian Tire, as-tu besoin de quelque chose ? » C’est dire combien le phénomène laisse pantois.


À première vue, le pigeon semble plutôt banal, peut-être à cause de son omniprésence dans les grands centres urbains, alors que l’on envoie un courriel à sa mère quand un geai bleu ou un cardinal fait l’honneur de picorer dans notre mangeoire. Même que le pigeon est souvent considéré comme un parasite.


Pourtant, le cousin de la patte gauche de la colombe a plus en commun avec l’humain qu’on pourrait le penser. Fidèle (bien qu’il mette à l’occasion le coup de canif dans le contrat), il a un vif instinct parental - bien qu’il enfante des Tanguy - et a un faible pour les Tostitos et le pain sucré de Burger King. Les pigeons font partie du voisinage, mais on en connaît bien peu sur eux.


En juin dernier, Luc-Alain Giraldeau, vice-doyen à la recherche, professeur de biologie et chercheur en écologie comportementale à l’UQAM, a attiré plus d’une vingtaine de curieux pour une balade sur l’écologie urbaine des pigeons organisée par le Coeur des sciences. Pour les marcheurs réunis au square Phillips, devant La Baie, l’activité a permis de voir ces oiseaux autrement que comme un problème sanitaire et esthétique.

 

Leur préférence à eux


Le pigeon pourrait habiter partout, mais, que voulez-vous, il préfère les stationnements, la poussière et la compagnie de l’humain. Il s’est depuis longtemps adapté à la ville, comme si elle était une forêt. À ses yeux, nous sommes des bêtes sauvages avec qui il partage le territoire.


« En fait, les pigeons ne peuvent pas vivre dans la forêt. Près des milieux agricoles, oui, parce que le grain est leur principale source d’alimentation. Sinon, ils ont besoin des humains pour vivre », lance M. Giraldeau, en même temps qu’une poignée de grains de maïs fait accourir une nuée de pigeons.


Ils sont en fait un bel exemple de synanthropie, concept résumant le fait que des animaux peuvent devenir dépendants de l’être humain sans céder à la domestication. C’est en fait en les utilisant pour nos propres besoins que nous avons transformé l’évolution de cette espèce sédentaire.


Le pigeon a été le premier oiseau domestiqué, autour de 3000 ans avant Jésus-Christ, raconte Courtney Humphries dans son livre Superdove. How the Pigeon Took Manhattan… and the World. L’homme l’a pris sous son aile pour se nourrir de sa viande. Logés en volières, les pigeons étaient protégés des prédateurs - les faucons, surtout - tout en habitant, ironiquement, avec leur principal ennemi. C’est ce qu’on appelle de la coévolution, un échange de bons procédés. Car aussi longtemps que l’humain sert le petit-déj’, le lunch et le souper, le pigeon rentre toujours à la maison. À moins de se perdre en cours de vol.


« Vous voyez le pigeon avec une bague verte ? demande le vice-doyen au groupe. Voilà un pigeon d’élevage, il s’est sûrement perdu. Quand ils ne retrouvent plus leur nid, ils suivent les autres oiseaux et aboutissent en ville. Celui-là ne rentrera plus jamais chez lui. »


Quoique, historiquement, ce n’est pas à cause d’un bris de leur GPS interne qu’ils ont abouti ici, ni pour décorer les futurs parcs de la ville de Maisonneuve : Samuel de Champlain est débarqué au pays il y a plus de 400 ans avec sa volière de pigeons, ce qui était pratique pour préparer le souper lorsque la visite débarquait sans s’annoncer. Alors, si vous cherchez un coupable…

 

Fidèle foodie


Tout comme nous, le pigeon est un fin gourmet. Pas surprenant qu’il partage notre amour des parcs, où nous allons pique-niquer : notre sac à lunch est rempli de bonnes choses pour granivores.


Devant notre groupe guidé, un pigeon adolescent s’acharne maladroitement sur un grain de blé d’Inde avant de s’avouer vaincu et de s’envoler près d’une dame qui lui jette des morceaux de pain. Pourtant, la miche ne fait pas partie de son Guide alimentaire pour de saines habitudes de vie. « Ce n’est pas naturel pour eux, sauf si leurs parents leur ont appris à en manger », dit M. Giraldeau, un homme rigolo qui se décrit lui-même comme « le cinglé du centre-ville qui aime regarder les pigeons ».


C’est fou ce que ces oiseaux peuvent nous dévoiler quand on les regarde attentivement. Ces savants de l’écologie urbaine, comme M. Giraldeau et Mme Humphries, ont constaté que, comme l’humain, le pigeon est l’une des rares espèces d’oiseaux à s’acoquiner pour la vie, une qualité qui leur a valu, à l’époque ancienne, d’être qualifiés de symboles de la fidélité, de la sociabilité et de la vie domestique. Une monogamie bien théorique, puisque le mâle passe en fait ses temps libres à essayer de s’accoupler, avec plus ou moins de succès, affirme le vice-doyen. « Ils sont capables d’essuyer beaucoup de non, disons. »


Les pigeonnes ont d’ailleurs une liste assez exhaustive de critères pour choisir le partenaire idéal et ne laissent pas leur croupe au premier venu. Tel que résumé dans Superdove, les mâles expérimentés et veufs ont plus de chances que les éphèbes. Les types socialement dominants et de taille similaire à la femelle ont la cote, et la pigeonne aime aussi les mâles bien toilettés. Elles attendraient au moins une semaine avant de s’abandonner aux plaisirs charnels et fermeraient les yeux pendant l’acte.


Mais avant tout, pour espérer « scorer », les mâles doivent avoir un nid, l’un des principaux défis dans les métropoles, souligne le guide de la balade d’écologie urbaine. « Des pigeons que vous rencontrez, peu vont avoir des descendants, sans compter que plusieurs bébés meurent dans le nid. » Quand toutes les conditions gagnantes sont remplies, la femelle pond deux oeufs (pas plus) et les pigeonneaux sont allaités par papa et maman d’un « lait de pigeon », mêlé de grains régurgités de leur jabot.


Le pigeon est un Tanguy notable, et les parents sont à sa merci, passant la journée à remplir le frigo jusqu’à ce qu’ils décident qu’ils en ont marre de se faire piler sur les pattes par un grand ado et finissent par l’ignorer. Il doit alors à son tour dégoter une chambre en ville.

 

Apprendre à aimer


Pendant la balade d’écologie urbaine, M. Giraldeau lance des grains de maïs pour prouver que le nombre de pigeons dans un lieu X est parfaitement calibré à la quantité de nourriture disponible. À peine la nourriture touche-t-elle le sol qu’une dame distinguée en pantalons blancs et sac à main à breloques clinquantes le réprimande. « Les pigeons sont une nuisance, des rats des villes ; vous avez tort de les nourrir. »


Tort ? Oui. Et non. Comme Superdove le constate : « Puisqu’ils habitent en ville, les pigeons n’ont pas besoin d’aller très loin pour trouver la nourriture, elle vient à eux. Puisqu’ils ne dépensent pas cette énergie et ce temps à s’alimenter, ils ont tout leur temps pour se reproduire. Ce qui serait, pour eux, malsain. » L’idée est d’enseigner aux gens que leur lancer du pain et des craquelins à la chaudrée, comme le fait cette âme charitable tous les matins près du métro Beaubien, n’est pas dans leur meilleur intérêt.


« De plus, s’il n’y avait plus de pigeons, il n’y aurait rien de vivant à regarder en ville. Que des buildings de béton et d’acier », conclut Luc-Alain Giraldeau.

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1 commentaire
  • s leroy - Inscrite 10 août 2012 23 h 00

    Vivre et laisser vivre

    Le sujet des pigeons n'a pas l'air passionnant de prime abord, mais quand on fait preuve d'un peu de curiosité et d'ouverture d'esprit, on s'aperçoit que ces petites bêtes sont pleines d'enseignements.

    Comme j'ai eu la malchance d'abriter un couple de pigeons sous mon toit tout l'hiver, cela m'a donné l'occasion en les délogeant cet été d'en extirper 2 petits pigeonneaux, que j'ai placés dans une boîte sur le balcon, et laissés aux bons soins de leurs parents... et d'en apprendre beaucoup sur ces petites bestioles, pour lesquelles j'ai maintenant infiniment plus de considération et de tolérance.

    Et voici donc d'autres choses que j'ai apprises à leur sujet :
    - Les 2 parents s'occupent de leurs petits, et les allaitent, avec du "lait de jabot"
    - Lorsque de jeunes pigeons sont laissés à eux-mêmes par leurs parents, d'autres pigeons adultes s'en occupent et les nourrissent.
    - Il parait qu'ils sont faciles à apprivoiser, et qu'ils sont même très affectueux.
    - Il semblerait que les pigeons sachent compter et faire des opérations arithmétiques simples. Ce qui les placerait à un niveau d'intelligence équivalent à celui de singes.

    Si j'étais mauvaise langue, je pourrais même ajouter que c'est pas donné à tout le monde.