Lettre à une campeuse en colère

Madame, c’était vendredi dernier. Je pense à vous depuis ce temps-là. J’aurais voulu vous dire dans une lettre privée le malaise que j’ai ressenti en vous entendant répondre à Jean Lapierre, alors en reportage pour TVA dans un camping de L’Islet-sur-Mer. Il n’a pas cru bon de vous identifier. Si j’avais su votre nom, je vous aurais proposé une rencontre au cours de laquelle j’aurais tenté de vous faire comprendre à quel point votre réponse à la question de M.Lapierre m’a fait peur.


Il vous a interrogée sur la grève étudiante, le fameux décrochage du printemps dernier qui a permis à la population de prendre connaissance des revendications des jeunes par rapport aux coûts liés à l’éducation supérieure, des coûts que Jean Charest allait augmenter considérablement et que les jeunes ont décidé de dénoncer en abandonnant leurs cours et en sortant dans la rue pour faire connaître leur position. Ils étaient seuls au début, puis des parents et même des grands-parents se sont joints à eux, et la foule a manifesté de façon très civilisée jusqu’à ce que ceux qu’on appelle « les casseurs » viennent s’en mêler.


Les « casseurs » sont connus de la police. Ils sont assez peu nombreux en comparaison de la police qui elle, était partout. Si ces casseurs n’ont pas été arrêtés, c’est peut-être que la police avait besoin qu’il y ait des casseurs pour faire des dégâts. Ça justifie la violence policière, les dégâts.


À la question de Lapierre : « Qu’auriez-vous fait, vous, à la place de Jean Charest », vous avez répondu, sans hésiter, que vous auriez appelé l’armée pour mettre fin à tout ça. J’en suis restée bouche bée. Je n’en croyais pas mes oreilles.


Nous avons un âge comparable. Peut-être avez-vous élevé une famille et peut-être êtes-vous grand-mère maintenant. Je peux donc vous parler de grand-mère à grand-mère, en espérant que vous n’êtes pas ce que Jean Charest appelle la majorité silencieuse sur laquelle il compte pour sauver ce qu’il reste de son parti. J’aime mieux penser que c’est le micro de Jean Lapierre qui vous a troublée. La question que je me pose c’est : où étiez-vous en octobre 1970 ? Si vous étiez au Québec et que vous avez compris ce qu’a signifié la présence de l’armée dans les rues de Montréal pendant des semaines, comment pouvez-vous souhaiter qu’on remette ça une deuxième fois ?


On a dit que l’armée canadienne répondait à une demande du premier ministre Robert Bourassa et du maire Jean Drapeau, au grand plaisir de Pierre Trudeau, alors premier ministre du Canada. La Loi sur les mesures de guerre, car c’est bien de ça qu’on parle, a permis à la police de ramasser plein de Québécois, hommes et femmes, souvent en pleine nuit, chez eux, devant leurs enfants, pour les mettre en prison, sans qu’aucune accusation ne soit portée contre eux, victimes de soupçons parce qu’ils étaient écrivains, journalistes, syndicalistes ou poètes et qu’ils osaient dire ce qu’ils pensaient. Il faut revoir le beau film de Michel Brault, Les ordres, pour vous rafraîchir la mémoire.


Et vous oseriez souhaiter qu’on refasse la même chose pour écraser nos enfants qui sont étudiants et qui ont des opinions sur le coût de leurs études et sur l’endettement qui leur est imposé comme cadeau de début de vie professionnelle, dès que leurs études sont terminées ? Je n’arrive pas à y croire. Ça ne vous dérange pas que Jean Charest ne leur ait jamais donné la chance de lui dire face à face ce qu’ils souhaitaient ? Il n’a jamais accepté de les entendre. Il a plutôt choisi de les traiter avec mépris. Vous trouvez ça normal ?


N’avez-vous pas entendu les protestations des citoyens contre le projet de loi 78, devenu depuis la loi 12, une loi sans bon sens qui va à l’encontre de la Charte des droits et libertés de la personne dont le Québec a toujours été si fier ? N’avez-vous pas senti la honte de certains policiers chargés d’appliquer cette loi ignoble et qui ont choisi de regarder ailleurs pour ne pas avoir à la faire respecter ?


Savez-vous que les manifestations dans la rue, avec ou sans casseroles, sont un outil de défense des citoyens du monde entier, depuis des siècles et des siècles, contre les gouvernements qui abusent de leur pouvoir ? Elles sont même souvent festives parce qu’elles marquent la solidarité entre les humains.


Et si votre fameuse armée, celle que vous vouliez appeler au secours, décidait de fusiller les leaders étudiants les plus connus, à l’aube, histoire de retrouver la loi et l’ordre comme ça se fait encore maintenant dans trop de pays du monde, seriez-vous aussi d’accord ?


Il faisait chaud vendredi dernier. La chaleur fait parfois dire des choses qu’on ne pense pas vraiment. J’ose espérer que c’est le cas, car autrement, j’aurais peur de vivre dans le même pays que vous. Sans rancune Madame.

80 commentaires
  • Maryse Paquet - Inscrite 10 août 2012 01 h 36

    Quelle femme!

    Chère madame Payette,

    Comme j'aimerais que vous vous appeliez madame Marois. Je vous ai toujours admirée, vous êtes vraiment une très grande dame. Vous avez le don de la parole et vous écrivez tellement bien.

    • Micheline Paradis - Inscrite 10 août 2012 18 h 18

      Madame Paquet,
      Je ne suis pas du tout d'accord avec votre comparaison. Si Madame Lise Payette se présentait pour le parti Québécois, oui j'irais certainement voter pour elle car Elle est une femme d'action, logique et plein de talents. Mais concernant Madame Marois, il est évident que cette dame met beaucoup plus de temps pour chiâler après tous les autres concurrents que pour dire concrètement et logiquement aussi ce qu'elle pourrait faire. C'est bien dommage de voir que, dans nos prochaines élections, les choix sont bien pauvres...

    • Philippe Dion - Inscrit 12 août 2012 10 h 59

      Choix pauvre? Option Nationale propose de tres bonnes idees! Quebec Solidaire aussi. Des idees pour la classe moyenne, pas pour les grandes entreprises. Des idees chiffrees.

      Il y'a le parti pour la constituante qui avance l'idee ridicule qu'en democratie ce devrait etre les citoyens qui ont le pouvoir. Il y'a le parti vert aussi. L'Union des citoyens du Quebec.

      Franchement si nous etions en democratie nous aurions le choix, mais j'avoue que dans notre systeme, qui etrangement aucun des "grands" partis ne veut changer, les choix sont minces: un logo bleu ou un logo rouge.

      Un jour il faudrait se rendre compte que les interets des tres riches et les notres ne sont pas les memes, et elire des gens qui nous represente.

  • Jacques Morissette - Abonné 10 août 2012 05 h 38

    Madame Payette, vous savez sûrement qu'il y a des journalistes qui vont parfois à la pêche.

    La dame dont vous parlez, madame Payette, semble atteinte du syndrome confusionnel qui, se sentant dans un état d'extrême stimulation, n'est pas vraiment apte à s'intéresser objectivement à la situation.

    Par contre, ce n'est pas le cas de Jean Lapierre. N'était-il pas tout à fait libre de nous présenter ce genre de mascarade? Quel but visait-il, en nous montrant les états d'âme de cette dame?

    Malheureusement, j'ai l'impression que le journaliste allait à la pêche, que cette dame lui a servi d'appât pour attirer d'autres naïfs dans sa cage et influencer leur opinion dans le même sens.

    • Éric Delisle - Inscrit 10 août 2012 09 h 27

      Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'aller à la pêche pour trouver ce genre d'énergumènes : j'ai dans mon entourage des gens qui en appelaient sans honte à un écrasement du mouvement étudiant par l'armée. D'honnêtes gens de la ville avec job steady, famille, etc. ; pas des culs-terreux ni des bums. Je leur ai parlé du massacre de Tian an men ; ils ne voyaient pas le rapport. Les étudiants chinois se battaient pour une noble cause. Les gens les plus dangereux sont ceux qui ne doutent pas d'avoir la raison de leur côté...

    • Serge Grenier - Inscrit 10 août 2012 10 h 02

      Pardon, mais j'ai lu plein de commentaires dans le même style dans les chroniques de plusieurs journeaux et sur de nombreux sites web.

      Tout le monde se souvient du jeune qui avait dit : «Tant pis pour elle, elle avait juste à pas être là!» à propos de la jeune fille qui avait reçu une balle de plastique en pleine face.

      Il y a beaucoup, beaucoup trop de gens qui pensent comme cette dame qui souhaite sincèrement que l'armée viennent faire le ménage une bonne fois pour toutes.

      Ces gens nient l'existence du problème et tirent sur le messager. On ne doit pas les prendre à la légère car leur vote compte aussi et le jour du scrutin, c'est la quantité, pas la qualité, qui a le dernier mot.

  • Loraine King - Inscrite 10 août 2012 06 h 03

    Les bombes

    Je pense que les citoyens en général, les mères de famille en particulier, n'aiment pas que des voyous fassent sauter des bombes dans des boîtes postales, tuent de simples citoyens, séquestrent des gens, tuent un ministre, empêchent la population de circuler librement - que des gens masqués intimident nos enfants dans des salles de classe.

    Vous nous demandez depuis des décennies de nous souvenir des écrivains, syndicalistes qui furent emprisonnés et d'oublier la mort de Wilfrid O'Neil, de Jeanne-D'Arc Saint-Germain... Le fait que vous ne faites aucunement mention des simples citoyens qui furent les victimes des terroristes felquistes illustre éloquemment que la vie, la sûreté, l'intégrité et la liberté de la personne des simples citoyens ne vous préoccupe nullement. Il faudra vous y faire : vous faites partie d'une petite minorité pour qui 'la cause' justifie tous les moyens.

    Vous aimeriez rencontrer cette dame du terrain de camping; j'aimerais qu'un jour vous preniez le temps de rencontrer les enfants de Jean-D'Arc Saint-Germain, de Pierre Laporte, et de nous raconter leur souffrance.

    • Lydia Anfossi - Abonnée 10 août 2012 09 h 19

      Qui intimident nos enfants dans les salles de classes madame? J'ai vu beaucoup plus de policiers intimider des étudiants ce printemps, et pas qu'à la télé, en chair et en os. Vous parlez de qui au juste madame? Les simples citoyens victimes des felquistes???? Je ne vois pas de qui vous parlez. Les victimes des gouvernements et des armées, des guerres organisées sont de tout temps beaucoup plus nombreuses chère dame. Le gouvernement doit assurer la démocratie et le respect des droits et libertés, doit écouter sa jeunesse. La jeunesse ne se révolte que lorsqu'elle se sait exclue et méprisée. "Il n'y pas de Rose qui pique sans y touchée, sans être exploitée¨comme le chantait Claude Dubois.

    • Marc-André Fortier - Abonné 10 août 2012 09 h 49

      Mme. King je suis désolé de l'interprétation que vous faites du texte de Mme. Payette. Si vous lisez la dame et revenez sur ces textes des dernières années vous constaterez qu'à aucun moment Mme. Payette n'a tenté de minimiser ni même d'occulter l'impact des gestes criminels commis par les membres du FLQ à l'époque.

      Vous par contre tentez en évoquant ces souvenirs de minimiser et d'occulter l'impact que la présence de l'armée a eût sur la population de l'époque. Car c'est de cela dont il est question dans le texte de Mme. Payette.

    • - Inscrit 10 août 2012 11 h 07

      Wow! Que de démagogie insensée! Comparer le FLQ avec les manifestations étudiantes est odieux. On le sait maintenant, il n'y avait pas de raison sérieuse d'envoyer l'armée en 1970 et le gouvernement Trudeau le savait mais du point de vue politique, c'était une belle mesure d'intimidation pour que les Québécois rentrent dans le rang. En fait le FLQ n'était qu'un groupuscule qui aurait facilement pu être démantelé et ses membres arrêtés par la police. D'ailleurs, c'est bien la police qui a finalement identifié les auteurs de ces crimes et ils ont été traduits en justice, comme il se doit dans une société libre et démocratique. Je doute fort que les familles des victimes du FLQ ait eu une grande consolation de voir des soldats dans les rues de Montréal, bien au contraire car ils savaient très bien que cela risquait d'envenimer la situation et mettait leurs proches encore plus à risque.

      Ici aussi la police savait qui étaient les casseurs car il y avait infiltration de la police dans les manifestations étudiantes (comme il se doit pour pouvoir réagir à temps si la situation s'envenime) mais il est probable qu'ils avaient intérêt à voir la situation empirer pour justifier leur intervention « musclée ». Il est toujours possible à la police d'identifier les casseurs et de les traduire en justice (comme on le fait présentement pour les casseurs de la manifestation de la coupe Stanley à Vancouver l'an dernier). En appeler à l'armée pour faire la job de la police n'a pas sa place dans une société comme la nôtre où la police a tous les moyens modernes et les ressources à sa disposition pour faire leur job.

    • Gilles Théberge - Abonné 10 août 2012 13 h 09

      C'est une opinion désolante de madame King. Il faut lire les articles avant de commenter. Et il faut comprendre ce qu'on y lit aussi.

      Il n'y a aucun rapport avec le mouvement étudiant de ce printemps et la crise d'octobre en 1970. Est-ce que voir les choses à partir de l'Ontarion déforme la réalité ?

  • Monique Lo - Abonnée 10 août 2012 06 h 33

    ouf.

    du calme, la colère a monté. Vous avez bien fait de remettre de l'ordre dans les idées. Merci.

  • Guy Berniquez - Inscrit 10 août 2012 07 h 10

    Et vlan dans les gencives

    Et vlan dans les gencives de la petite madame.