Fragments d’Igloolik

Zacharias Kunuk, grand cinéaste d’Atanarjuat, vit à Igloolik où il travaillle pour sa compagnie Kunuk Cohn Productions, qui fait surtout des documentaires depuis quelques années.
Photo: David Poisey Zacharias Kunuk, grand cinéaste d’Atanarjuat, vit à Igloolik où il travaillle pour sa compagnie Kunuk Cohn Productions, qui fait surtout des documentaires depuis quelques années.

Au cours de mes déambulations estivales, de passage au Nunavut à Igloolik, qui se baigne les pieds dans l’océan Arctique, pour assister au tournage d’Uvanga de Marie-Hélène Cousineau et Madeline Piujuq, toute une faune culturelle s’est révélée à moi. Étonnante, cette effervescence artistique dans une si petite communauté nordique. L’équipe, faute d’avoir un chauffeur sous la main pour me quérir à l’aéroport, avait dépêché nul autre que Zacharias Kunuk (surnommé Zach), grand cinéaste de l’inoubliable Atanarjuat, peu bavard au demeurant, mais à Igloolik, on finit toujours par se recroiser.


Il vit là-bas, s’affaire dans sa boîte Kunuk Cohn Productions (anciennement Isuma), à la façade couverte de fresques colorées. Depuis quelques années, sa compagnie fait surtout des documentaires, tout en prêtant main-forte à la production d’Uvanga. Kunuk tourne ces temps-ci Our Baffin Land, coréalisé avec Ian Mauro. Tous deux trépignaient en attendant le beau temps pour lancer leurs bateaux à la chasse au morse, caméra comprise. Autour d’Igloolik s’étale la plus grosse colonie de ces mammifères marins au Canada. Seuls les Inuits ont le droit de les chasser. À son incursion chez les morses, Kunuk allait greffer des interviews avec des chasseurs, des aînés, des femmes, des environnementalistes, témoins d’un mode de vie et d’un milieu naturel menacés par un projet de mine.


Durant mon séjour, se déroulaient justement - Tiens ! Tiens ! Allons voir ! - des audiences de la Commission du Nunavut sur le Mary River Project. C’est quoi ? Un projet de mine de fer de la Baffin Line Iron Mines Corporation de 4 ou 5 milliards de dollars, avec ligne de chemin de fer, routes, etc., qui altéreront le paysage. Quatre ans de construction sont prévus, 20 ans d’exploitation minimum : 18 millions de tonnes de fer à extirper par année. La grosse affaire.


Plus pharaonique que le Plan Nord de Jean Charest, la mine aura des répercussions sur trois communautés : Ikaluit, Igloolit et Pond Inlet. Son impact sur le mode de vie inuit et sur la faune (les oiseaux migrateurs, les morses, les ours blancs, alouette !) promet d’être énorme. Zacharias Kunuk témoignait aux audiences. Il a même engagé l’avocat spécialiste en droits de la personne Lloyd Lipsett pour rédiger un rapport sur les conséquences du projet. Dans le pergélisol, pas moyen d’enfouir les déchets. Déjà que les dépotoirs à ciel ouvert soufflent leur fumée noire sur les maisons de la zone, alors les résidus d’une immense mine…


Car, comme on me l’explique, il est urgent d’établir un état des lieux, histoire de pouvoir départager plus tard les effets du changement climatique des ravages causés par la mine. Faute de miser sur l’éducation, les Inuits risquent de n’y obtenir que des emplois de manoeuvres, sans compter la drogue et l’alcool (Igloolik est un village sec) attendus in situ avec la visite. Remarquez : Kunuk n’est pas contre la mine, aux immenses retombées économiques, mais son documentaire Our Baffin Land servira aussi de carte et de boussole pour éviter les pires dérapages à la grosse mâchoire qui vient gruger leur terre de glace.


Un prochain film de fiction ? je lui demande. Rien depuis The Journals of Knud Rasmussen, coréalisé avec Norman Cohn en 2006, c’est long. Kunuk fait des recherches sur le massacre de milliers d’Inuits au nord du Québec au xviiie siècle pour un long métrage. « La compagnie de la Baie d’Hudson avait envoyé des Mohawks tuer des Inuits accusés de voler des marchandises, et ils rapportaient leurs scalps et leurs oreilles », dit-il. Et comme l’histoire vue à travers la lorgnette inuite n’est pas trop souvent racontée, on a besoin de ses lumières. Hâte de voir ça.


***


Autre rencontre nunavutienne : Guillaume Saladin, grand gars enthousiaste et populaire qui rêve de changer le monde et y parvient un peu. Chacun s’arrête dans sa petite maison du bout de la route, où il vit avec sa blonde et leur fille de quatre mois. Il se débrouille en inuktitut, le parle avec les filles qui se pointent, leurs bébés sur le dos dans les amautiks. Guillaume, fils de l’anthropologue Bernard Saladin d’Anglure, a passé ses étés à Igloolik jusqu’à 15 ans. D’ailleurs, c’est la cabane familiale qu’il a déplacée et aménagée, en lui ajoutant une petite annexe. Un jour, il est devenu clown, frappé par la foudre de la vocation, et a suivi des cours à l’École nationale du cirque de Montréal.


Guillaume a fondé à Igloolik en 1998, avec l’aide d’Isuma Productions et du Cirque Éloize, Artcirq, qui est devenu en 2007 le fameux cirque inuit : jonglerie, acrobatie, clowns, danse, musique, etc. Ils font des tournées partout, même lors du jubilé de la reine au château de Windsor en mai dernier. Guillaume donne des ateliers d’initiation trois fois par semaine. D’habitude, mais pas cet été. Le local et centre de création d’Artcirq, Le Black Box, est fermé depuis mars pour une histoire de circuit électrique à revoir. Des bâtons dans les roues arrivent toujours sans crier gare. « Faut être patient dans le Nord. » Il rit. Ça va s’arranger.


Les racines du cirque, Guillaume affirme les avoir trouvées partout en terre inuite, parmi les rituels, les chants de gorge, les jeux de farce et d’habileté traditionnels, etc. Dans un numéro, un clown se déguise en ours polaire. Ça fait rire les gens.


Il y a toutes sortes d’initiatives culturelles à Igloolik. Des Blancs, des Inuits cherchent à soulager le mal de vivre des jeunes qui se suicident là-haut, sombrent dans la drogue, en vaine quête d’une identité engloutie. J’ai gelé tout rond au nord du Nord en fin de séjour, mais ça m’a réchauffée de les écouter.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

1 commentaire
  • - Inscrit 11 août 2012 11 h 07

    Intéressant!

    On entend souvent parler du Plan nord mais pas souvent du grand nord, l'Arctique canadien, au nord du nord, et c'est toujours bienvenu! Igloolik est un centre culturel important pour la culture inuite depuis bien des années et le dialecte d'inuktitut qu'on y parle est reconnu comme le plus intégral, le plus pur et souvent sert de base pour la traduction. C'est une collectivité très traditionnelle qui est divisée en 2 - d'une part les catholiques et de l'autre les protestants... Aussi curieux c'est que souvent les aînés ont reçu des prénoms français par les missionnaires catholiques de l'époque. Ça rappelle un peu le temps où les Inuits n'avaient pas de nom (trop difficiles à prononcer) mais une médaille (eskimo tag) avec un numéro qui commençait par «E», pour Eskimo.

    Ceci dit, la situation sociale est très difficile comme vous le mentionnez et on s'entend généralement pour constater que c'est une des résultantes du colonialisme et des pensionnats. La société inuite est en pleine mutation et c'est difficile de se sortir d'ornières profondes mais c'est très possible. On a pensé qu'un gouvernement inuit serait la réponse mais on constate qu'on s'est trompé et que c'est seulement un instrument qui peut aider au changement mais que ce n'est pas si facile que ça.

    Enfin, Igloolik est sur une île dans le bassin de Foxe, près de la péninsule de Melville et, dans une moindre mesure de la Terre de Baffin, pas dans l'océan Arctique. On pense souvent qu'Igloolik fait partie de la terre ferme car la mer est gelée pendant la plus grande partie de l'année et le paysage est passablement plat, faisant de la région un tout blanc, sous la neige et la glace. Iqaluit s'écrit avec un «q» et pas un «k» car en inuktitut le «q» est une gutturale très utilisée, et ça veut dire «là où il y a des poissons». Iqaluit est la captale du Nunavut et sera effectivement très affectée par le projet de Mary River.