L’anti-roman de plage

Roberto Bolaño a créé une œuvre d’une grande diversité comprenant poésie et romance.
Photo: Agence France-Presse (photo) Jose Caruci Roberto Bolaño a créé une œuvre d’une grande diversité comprenant poésie et romance.

Les livres de Roberto Bolaño (1953-2003) ont sans doute rarement leurs pages tachées de crème solaire. Un homme qui écrit : « En effet, le découragement, l’angoisse, etc. Le personnage pâle attendant, à la sortie d’un ciné ?, d’un terrain de sport ?, l’apparition du trou immaculé » et qui conserve ce ton pendant 110 pages ne saurait se présenter comme le parfait compagnon de parasol. D’autant moins que l’écrivain Bolaño vomissait les purgatifs cérébraux de la littérature commerciale et de la facilité romanesque et tirait à boulets rouges trempés dans la bile noire sur ceux qu’il appelait en crachant les « écrivains professionnels » et sur les Perez-Reverte de ce monde.

Le fait que ma lecture de 2666 soit associée au camping de l’île du Repos et à un pouceux cueilli dans le bout de Dolbeau-Mistassini, que Le Troisième Reich du même Bolaño m’évoque les festins de pissenlits des ours de Forillon, cela dit sans doute assez mon refus de partager la croyance répandue selon laquelle le cerveau humain ramollit pendant l’été.

 

Se poser dans l’histoire


Ô combien plus facile de mépriser le succès avant de le connaître ! Bolaño, jeune, ne s’en priva surtout pas. Mais il avait compris que c’est par le gros, l’ambitieux roman qu’on se pose dans l’histoire de la littérature et que son éventuelle postérité ne devrait pas grand-chose aux « esquisses narratives » posthumement réunies dans Le secret du mal (2009) et le plus récent Trois et à ses autres écrits du même acabit. C’est pourquoi toute la réputation de Bolaño, qui est immense, irradie de deux maîtres pavés : Les détectives sauvages (1998), pierre angulaire de l’oeuvre, et le monumental et funèbre 2666. Posthumes ou non dans leur espagnol natal, les textes qui, depuis quelques années, nous arrivent traduits par les bons soins de l’éditeur Bourgois ont un peu l’allure d’une grenaille d’astéroïdes d’un intérêt très variable, gravitant dans la relative obscurité des deux planètes précitées.


Pour donner une idée de cette diversité, il n’y a qu’à jeter un coup d’oeil au mois de mars de cette année : trois petits Bolaño, arrivés tous ensemble et se mettant à trois pour totaliser 300 pages. Trois petits cochonnets de livres qui, en passant, sont reliés à la diable : les pages vous restent dans les mains tels les pétales des roses sauvages de juillet. De la poésie narrative, un court roman et un recueil de trois textes dont l’un relève du même courant poético-narratif, les deux autres oscillant entre poème en prose et roman déconstruit. Tard dans la trentaine, sous le coup de la naissance d’un premier héritier, Bolaño, qui s’était toujours considéré comme un poète, s’est mis à la prose dans l’espoir de réussir à subvenir aux besoins de sa famille. Certains écrivains connaissent le sort de ces étoiles dont la disparition précède l’éclat, et tant mieux si l’actuel culte qui entoure la figure de Bolaño et l’étrange galaxie noire que forme son oeuvre peut permettre de nourrir quelques bouches. On dit que l’auteur a envisagé la publication en cinq parties séparées de son chef-d’oeuvre, 2666, si la manoeuvre devait s’avérer plus payante pour les héritiers. Et donc, même si on peut difficilement parler ici de « testament trahi », cette sorte de publications, qui bénéficie grandement d’une technologie informatique permettant désormais aux « ayants droit » de repêcher jusqu’au moindre dossier résiduel oublié au fond de l’ordinateur, ne doit pas empêcher le critique de faire son travail, qui est de juger de la valeur littéraire d’une oeuvre.


Au fait, qu’est-ce que la valeur littéraire ? Aborder la dimension la plus exploratoire du travail de Bolaño oblige à poser la question. Et tant pis si ça vous arrive par un Humidex de 40 °C avec du sable plein le maillot. Question qui en entraîne une autre, celle de l’avant-garde littéraire et de la sophistication formelle (de la possibilité même d’une avant-garde à l’aube d’un troisième millénaire), qui peut expliquer pas mal des coups de gueule qui farcissent les essais et les conférences qu’on retrouve ici et là mêlés à sa fiction. De la grande utopie surréaliste dont Bolaño a animé un ultime avatar dans le Mexico des années 70, l’apatride né au Chili semble avoir conservé un don pour la bagarre esthétique, l’excommunication hargneuse des establishments et des chapelles autres que la sienne, les dégoûts sans appel, la promotion des copains.

 

Confondre les genres


Il s’est efforcé de confondre les genres littéraires et de courtiser l’inachèvement. La nouvelle glisse dans l’essai, le poème se propose comme roman par fragments. Mais une fois qu’on a compris le truc, ça ne rend pas les textes de Trois plus captivants, ni même plus lisibles pour autant. On dirait le vernis de profondeur et les fadaises d’un mauvais travail étudiant : « Le kaléidoscope adopte l’apparence de la solitude. Crac, fais ton coeur. » Portant la signature de quelqu’un d’autre, Trois ne susciterait que sourires et froncements de sourcils. Mais attention, c’est du Bolaño ! Je suis capable d’imaginer des lecteurs à ce livre, dans les facultés universitaires et les cliques d’aficionados.


Il en va différemment du Petit roman lumpen. Bolaño l’a placé à l’enseigne d’Artaud : « Toute l’écriture est de la cochonnerie. Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons. Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci. » Mais essayez donc, vous, d’écrire un roman de 100 pages sans « préciser aucune pensée ». Cochons, nous sommes peut-être, mais chier dans son froc au fond d’une cellule capitonnée entre deux séances d’électrochocs n’est, après tout, pas donné à tout le monde. Bolaño lui-même n’y arrive pas toujours - à ne pas penser, je veux dire, fût-ce à travers la voix d’une jeune délinquante employée dans un salon de coiffure : « […] une tempête qui n’était pas située dans le ciel de Rome, mais dans la nuit d’Europe, ou dans l’espace qu’il y a entre une planète et une autre planète, […] qui venait d’un autre monde, un monde que même les satellites qui gravitent autour de la Terre ne peuvent capter, et où existait un vide qui était mon vide, une ombre qui était mon ombre. »


Certaines choses, on ne peut tout simplement pas les changer. Faire s’exprimer le prolétariat dans ces mots-là, ça s’appelle - ça s’appellera toujours - de la littérature.

À voir en vidéo