Des hommes de lettres

<div>
	Des exemples de meubles laissés au chemin qui ont reçu quelques coups de Sharpie.</div>
Photo: Émilie Folie-Boivin
Des exemples de meubles laissés au chemin qui ont reçu quelques coups de Sharpie.
Alors que les messages publicitaires hurlent leurs mots sur tous les panneaux en espérant attirer notre attention, l’intervention urbaine de Garbage Beauty se démarque. D’abord par l’émotion dont est chargée la calligraphie. Ensuite par ce« bruit »silencieux et inattendu qui nous fait nous arrêter pour réfléchir à pourquoi une table de chevet nous dirait que « la perfection n’existe pas ».
 
Sous l’œil attentif d’un itinérant un peu chancelant, Vincent trace minutieusement chaque lettre avec un gros Sharpie sur une table à manger amputée de ses pattes. « J’aie le cœur pur… »
 
« Eille. Il a écrit “ J’ai ” avec un e. J’aie. C’est ça : les étudiants sortent dans la rue, ils prennent de la coke et ne savent pas écrire le français… », lance le bonhomme, décousu, mais orthographiquement lucide, en s’éloignant.
 
Vincent baisse la tête et renvoie aux ordures la table, pour se reprendre à l’encre rose fluo sur un morceau de bibliothèque sans tablette. De son côté, son acolyte Romain parfait les fioritures du D du « Don’t look at me » qu’il vient de tatouer sur l’écran d’une Toshiba 27 pouces remerciée de ses services. 
 
« Avant, je faisais du graffiti sur les murs, mais ça commençait à me coûter trop cher. Les poubelles, c’est le moyen parfait. » Et une forme de graffiti sans stress, pour lui, Olivier et Étienne, les deux autres membres de cette entité créative : les policiers ne peuvent leur coller des contraventions pour avoir scribouillé sur des objets jetés aux ordures. S’ils sont dans la rue, c’est que personne n’en veut.
 
Le groupe fait du street art sous la signature de Garbage Beauty, et chacun s’amuse, seul ou entre copains, à donner la parole aux meubles avant leur départ vers le dépotoir. Les garçons préfèrent se faire reconnaître par leur feutre plutôt que par leurs noms de famille, et on peut suivre leurs traces un peu partout dans Montréal-Nord, la Petite-Patrie, sur le Plateau et tout récemment dans Hochelaga-Maisonneuve, quartiers où ils officient. La veille du jour de la cueillette des ordures, ils se laissent inspirer par la nature de leurs trouvailles pour trouver les mots qui interpelleront les passants. Et ça fonctionne.
 
Depuis l’an dernier, les commodes se font poétiques, les oreillers souhaitent une « Bonne nuit » sur l’heure du midi ; les matelas se font lascifs, lançant des « Voulez-vous coucher avec moi ? » ; d’un coup de crayon soigné, une chaise au dossier arraché crie « Debout » et invite à se réveiller, et une valise de velours suggère à prendre le large d’un « Let’s go »celtique. Mais avant tout, le quatuor voit là une façon de se créer une connexion avec le passé en pratiquant l’art de la calligraphie et, du coup, de réanimer ces objets désuets. « Young digging Old », le logo du calligraphe néerlandais Neil Shoe Meulman, s’applique ici sur plusieurs volets.
 
Leur truc est de mettre leur amour de la lettre — qu’ils polissent dans des cours de calligraphie où ils rajeunissent la moyenne d’âge du groupe — au service de la beauté de ces patentes dont on se débarrasse. En espérant du même coup, faire tomber les gens amoureux de cet art. « Montréal est généreux en poubelles, reflet d’une société de consommation qui se lasse et se débarrasse sans hésitation d’objets remplis de vie et d’histoire », écrivent-ils sur leur page Facebook. Thanatologues du mobilier, ils offrent aux meubles une mort dans la dignité ; et leur intervention assure même parfois à ces derniers une nouvelle vie.
 
« C’est vraiment le 1er juillet que j’ai compris la portée de ce qu’on faisait », explique Romain, un Français volubile. Les gars ont profité du jour des déménagements, jour béni pour Belles Poubelles, pour faire la fête à tous ces meubles qui ont reçu leur 4 %. « On s’est fait arrêter dans la rue en se faisant dire : “ Hey, c’est vous ! ” Et sur l’avenue du Mont-Royal, on a même vu des gens héler une minifourgonnette-taxi pour emporter une penderie sur laquelle on venait juste d’écrire. »
 
Enthousiastes, ils demeurent modestes. Ils s’inspirent du travail des Luca Barcellona, du lettrage de Lieve Cornil, installée à Bruges, capitale européenne de la calligraphie, de leur professeur, le Québécois Marco Chioini, et de Trash Lovers, groupe qui dessine sur les objets jetés aux ordures pour embellir le travail des éboueurs de la Bulgarie. Ils savent pertinemment qu’ils sont loin d’avoir atteint le calibre de ces artistes, mais avec la quantité de tablettes de mélamine roussies et de matelas auxquels les consommateurs montrent la porte, ils ne manquent pas de canevas pour s’exercer.
 
Des lettres et des lettres

Comme tout street art, les écritures de Garbage Beauty attirent l’œil, sortent les gens de leur zone de confort et stimulent la conversation. Car bien que les réactions soient favorables à leur art, une ambiguïté demeure avec ces meubles laissés à la rue. « Il est arrivé que des gens viennent nous voir pour nous dire qu’ils étaient déçus qu’on écrive dessus, parce qu’en les mettant au chemin, ils espéraient au fond que quelqu’un reparte avec », remarque Vincent.
 
Mais leur passion a de quoi faire du bruit ; il est en effet plutôt inusité de voir une bande de gars dans la vingtaine munis de sacs de plastique remplis de crayons conçus davantage pour graffiter les bancs de métro que les tas d’ordures. Encore plus surprenant de les voir s’enthousiasmer devant un panneau recouvert d’une tapisserie d’inspiration princesse aux petits pois (« Il était une fois une histoire qui finissait toujours pour mieux recommencer »), une tête de lit en forme d’arc-en-ciel (« I’ll see you on the other side of the rainbow ») et un tiroir de poêle crasseux (« Keep it hot »).
 
Puisqu’ils n’ont pas à craindre d’être chassés, ils prennent leur temps pour trouver comment écrire ce qu’ils veulent écrire. « La calligraphie est d’ailleurs un art très près de la méditation, car tu dois surveiller ta respiration, mime Romain. Tu écris toujours de bas en haut ; alors, dans la montée, tu inspires et expires lorsque tu descends ta plume sur le papier. »
 
Chaque arrêt créatif est prenant ; les gars s’agenouillent parfois près d’une demi-heure sur l’asphalte, pendant que les voisins observent de leur balcon. « C’est fou, quand même, comme on jette des choses qui auraient tellement de valeur en Afrique, par exemple. On ne retrouverait jamais ce genre de poubelles là-bas », leur lance une jeune mère dans une ruelle derrière la rue Saint-Hubert, avant de retourner à son souper, songeuse. Le genre de réflexion qu’aime entendre Vincent, pour qui Garbage Beauty est plus qu’une histoire de belles lettres. « Les meubles deviennent vivants avec le temps, quand ils sont égratignés, cernés de vin rouge. C’est quand ils commencent à raconter une histoire qu’on s’en débarrasse. »
 
Ce qui n’empêche pas ce Français d’être ému, comme les trois autres designers graphiques, devant un s bien roulé ou une majuscule en onciale avec de la gueule.
 
Moins, avec un s

Forgés par la culture hip-hop, ils laissent leurs traces souvent en anglais — « pour l’économie de mots » —, en français (surtout pour Étienne) et en franglais. Un bilinguisme qui fait tiquer les gens ; ils en sont conscients. Ils mettent beaucoup d’énergie dans l’esthétisme et la technique, bûchent davantage sur l’orthographe, et ce, dans les deux langues officielles.
 
Ça, ça les fait tiquer.
 
Intransigeante, la calligraphie n’offre aucune touche « supprimer » pour recommencer ; aucun Antidote ni Word ne surlignent en rouge les erreurs faites sur une chaise en résine. Elle fait prendre conscience qu’on a perdu l’habitude d’écrire sans filet. Sur une vitre, ils peuvent se reprendre en essuyant leur bévue à l’aide de salive ; sinon, quand ils sont ensemble, les gars de Garbage Beauty comptent les uns sur les autres, se questionnant pour savoir si le mot « moins » prend un s à la fin, s’il y a un e entre le p et le c de « cupcake » et s’il y a bel et bien un s à « makes » dans « Practice makes perfect ». En solo, ils se rabattent sur le téléphone intelligent.
 
Sinon, ça finit à la poubelle de toute façon.
3 commentaires
  • Alain Duquette - Abonné 3 août 2012 12 h 05

    Le français, un obstacle à la créativité ?

    Les exemples en français semblent avoir été difficiles à trouver... Tous en anglais sur les photos. Un groupe composé de francophones qui se donne un nom anglais et qui semble créer en grande partie en anglais à Montréal. On se croirait à Paris, ma foi ! Entéka...

  • Diane Pelletier - Abonnée 3 août 2012 14 h 37

    Magnifique

    Que d'intelligence et de sensibilité dans leur démarche, que de
    bonne volonté! Vraiment j'admire. Je me sens toujours perplexe
    et un peu triste de voir tous ces objets qui jalonnent les trottoirs
    et qui pourraient servir, vraiment servir et dépanner les gens qui
    n'ont pas de sous à consacrer pour des meubles. C' est la créativité
    qui contre le gaspillage éhonté de tous ces biens de consommation
    nôtres, c' est la poésie et l'imagination qui transforment une journée
    ordinaire en une journée d' espoir. Bon dieu que ces jeunes gens
    m'emplissent de joie et que la relève s' annonce fertile, peu inportent les anglicismes. Que diable, nous sommes à Montréal !

  • Daniel Bérubé - Abonné 3 août 2012 15 h 56

    Ont raikolte se con s'aime...

    Après la réforme Parent, qui permit la fermeture des écoles ''de rang'' que nous retrouvions début des années '60, et l'ouverture des polyvalentes, les écoles de rang qui étaient considérées comme des ''trous d'éducations'', nous pouvons percevoir aisément le résultat de ces changements...

    Ma mère à une quatrième année non terminé... et je serais curieux de voir les résultats de tests qui pourraient être faient avec certainsEs étudiantsEs sortant même des universités !

    Lorsqu'il est permit de verser des primes au rendement à des responsables d'écoles... ces derniersÈres verront à ce que le rendement soit particulièrement bon... peu importe les impacts en bout de ligne...