La psychologie n’est pas que pour les nuls

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	Sigmund Freud, pionnier de la psychanalyse, a été le brillantissime porte-parole de l’inconscient. </div>
Photo: La Presse canadienne (photo)
Sigmund Freud, pionnier de la psychanalyse, a été le brillantissime porte-parole de l’inconscient. 
La psychologie est victime de son succès populaire. Comme l’écrit le psychologue et journaliste britannique Christian Jarret dans Psychologie en 30 secondes, « la familiarité du sujet/matière de la psychologie la met à part des autres sciences ». Nous avons tous tâté de la chimie ou des mathématiques à l’école, mais, sauf pour ceux qui ont décidé de faire carrière dans ces domaines, nous n’avons pas la prétention de vraiment connaître ces matières. « Par contre, continue Jarret, nous avons tous un mental propre et nous vivons jour après jour en interagissant avec nos congénères. Par conséquent, la focalisation de la psychologie sur le mental et le comportement est familière à chacun. Dans ce sens, nous sommes tous des psychologues amateurs. »

Familiarité et maîtrise

Cette attitude, de plus, est nourrie par une foule d’auteurs, de coachs de vie et de conférenciers à deux sous qui tentent de faire fortune en répandant des recettes psy primaires qui réduisent le riche univers de la psychologie à des théories bidon et conformistes pour consommation rapide. On en vient à croire, devant tout cela, que la psychologie, c’est vraiment pour les nuls.

« Toutefois, écrit Jarret, nous ne devons pas confondre familiarité et maîtrise. Même si nous avons des théories de prédilection quant aux motifs et aux actions des gens, cela ne signifie pas qu’elles sont correctes. » La psychologie, comme science, c’est plus que ça. En présentant avec clarté et efficacité « les 50 plus grandes théories en psychologie », Psychologie en 30 secondes, un ouvrage issu d’une collection de vulgarisation britannique reprise en traduction au Québec par les éditions Hurtubise, vient nous le rappeler de belle façon.
 
Plus que du gnangnan

La psychologie, en effet, ne se résume pas aux élucubrations qui garnissent les rayons « croissance personnelle » des librairies ou qu’expriment des deux de pique intellectuels à l’émission de Denis Lévesque. La psychologie, c’est la théorie du « biais de confirmation » formulée par Wason, selon laquelle « on cherche l’information qui soutient ses convictions existantes » ; c’est la théorie de « l’effet du spectateur », de Darley et Latané, qui postule que « plus il y a de personnes présentes dans une situation donnée, moins nous sommes susceptibles d’intervenir si quelqu’un a besoin d’aide » ; c’est la découverte, par Milgram, de notre propension à obéir si une figure d’autorité nous le commande ; c’est Pavlov et ses chiens conditionnés ; c’est l’humaniste Maslow et sa « hiérarchie des besoins » ; c’est la mise au jour, par Beecher, de l’effet placebo.
 
La psychologie, vient nous redire ce livre simple, stimulant et instructif, n’est pas qu’un discours de réconfort gnangnan tenu par des motivateurs improvisés à des matantes en quête d’un kit de survie éthique depuis que la religion ne fait plus leur affaire. La psychologie est une science humaine capable d’explorer avec profondeur, originalité et rigueur notre psyché et nos comportements et de faire réfléchir.
 
Freud comme guide

Freud, dans cet univers, s’impose comme le plus costaud des maîtres. On a eu beau, depuis l’invention de la psychanalyse, tenter de les discréditer, le savant et ses thèses continuent, à juste titre, de fasciner. L’inconscient, difficile à saisir même quand il parle fort, a trouvé en Freud un brillantissime porte-parole.
 
« Sans doute, écrit le psychanalyste français Philippe Grimbert, est-ce la notion la plus dérangeante apparue au dix-neuvième siècle dans le domaine de la pensée. Parce qu’elle déloge le Moi de sa position de maîtrise, parce qu’elle remet en question la suprématie de la raison et l’empire de la connaissance de soi, elle se trouve aujourd’hui encore en butte à des attaques virulentes de la part de certains philosophes comme de certains adeptes des théories comportementales et cognitives, ces fameuses TCC qui nient l’inconscient freudien et proposent des traitements parfois proches du conditionnement pavlovien. »
 
Grimbert, à qui l’on doit le roman Un secret, dont un beau film, avec Patrick Bruel et Cécile de France, a été tiré, propose dans Avec Freud au quotidien des « essais de psychanalyse appliquée » à des sujets comme la politique, le cinéma, la photographie, la chanson, le tabac, l’humour et, bien sûr, l’amour. La psychanalyse ne « guérit » peut-être pas, écrit Grimbert pour résumer son angle d’approche, mais, en nous apprenant à faire avec nos failles et nos faiblesses, voire à les transformer en créativité grâce à la parole, elle « sauve ».

Quand il traite des enjeux psychiques liés au tabac, à l’amour et à la libération des femmes, Grimbert fait dans le divertimento plaisant, mais peu concluant. Quand il explique pourquoi la chanson, une de ses spécialités, est « un art peut-être mineur mais voué à nous rendre majeurs », il brille. L’humain, c’est la leçon de la psychanalyse, est un être de parole, mais tout ne se dit pas précisément. Dans ces conditions, la chanson, cet art de la mélodie, vient à notre secours. Elle tire sa nécessité du fait que la répétition qui la fonde et les rythmes simples qui la structurent font écho « aux nombreux rythmes auxquels obéissent les fonctions vitales et les besoins de notre corps ».
 
Chanson primale

Déjà, dans l’utérus, nous percevons un rythme corporel, une ligne de basse (la voix du père) et une mélodie (la voix de la mère). Le « baby-talk » qui suit notre venue au monde poursuit cette mélodie, mais avec des mots qui donnent « naissance à un sujet». La chanson est en quelque sorte « notre première nourriture », elle qui vient combler le « mi-dire » auquel nous sommes condamnés et qu’on retrouve donc avec plaisir tout au long de notre vie, surtout devant de nouvelles difficultés comme « la rencontre avec l’autre sexe, la mort, les questions métaphysiques ». Les ritournelles qui nous bercent constituent, en ce sens, « une nécessité intime pour l’être de parole ».
 
Grimbert, qui propose aussi une perçante analyse freudienne du film Les oiseaux d’Alfred Hitchcock, signe ici, avec intelligence et humour, un solide plaidoyer pour la psychanalyse, cette méthode qui éclaire peut-être mieux que tout autre « le mystère auquel tout homme doit faire face : son propre désir ».
13 commentaires
  • Réal Rodrigue - Inscrit 28 juillet 2012 11 h 11

    À la suite de Shopenhauer, Freud a mis de l'avant un concept qui fait de la vie une force déterminante mais dépouillée de son caractère essentiel, celui de posséder le pouvoir de se manifester. Car la vie s'autorévèle en tout vivant, chacun sait très bien qu'il est vivant, et il le sait du fait que c'est la vie elle-même qui le lui manifeste. Du fait que la vie se révèle elle-même à tout instant, l'individu connaît par expérience toutes les modalités constitutives de sa propre vie, le plaisir, l'effort et la fatigue, l'ennui et le désespoir, la souffrance et la joie. Ce qui est subtantiel à l'individu ne reste pas à l'état inconscient, mais se révèle grâce à la vie qui se donne incessamment et fait de lui un vivant parmi d'autres vivants.

    On ne peut donc réduire la vie à une force inconsciente qui détermine à leur insu le comportement des individus. La phénoménologie nous aura permis, depuis Les recherches logiques de Husserl, de porter un regard critique sur la psychologie. La psychanalyse est une méthode, d'accord, mais il faut se garder de croire qu'elle est la seule à explorer le mystère humain, qu'elle seule nous met en face du désir et peut nous éclairer à ce sujet.

    • Alex Perreault - Inscrit 28 juillet 2012 19 h 36

      Dixit le texte "[E]lle se trouve aujourd’hui encore en butte à des attaques virulentes de la part de certains philosophes comme de certains adeptes des théories comportementales et cognitives, ces fameuses TCC qui nient l’inconscient freudien et proposent des traitements parfois proches du conditionnement pavlovien."

      Il ne s'agit pas de "réduire la vie à une force inconsciente", mais de l'en enrichir, non?

      Là se termine le commentaire!

    • Réal Rodrigue - Inscrit 29 juillet 2012 16 h 20

      M.Perreault,

      J'admets volontiers avec Freud que le matériel refoulé qu'il appelle inconscient détermine les rêves, les actes manqués, les phobies comme par exemple celle du petit Hans qu'il a parfaitement analysé, etc. D'aucune façon, je n'ai voulu rabaisser la méthode psychanalytique. Vous l'auriez compris en lisant plus attentivement ce que j'ai écrit...

  • Michel Fortier - Abonné 28 juillet 2012 14 h 07

    La psychanalyse n'est pas une science

    Je vous recommande ''Le Livre Noir de la Psychanalyse''. Cet ouvrage démontre que celle-ci n'est pas une science mais une pratique douteuse sur le plan de son efficacité. Pratique dont l'intégrité de son fondateur Freud n'est pas au-dessus de tout soupcon. Les auteurs sont psychiatres, psychologues, philosophes ou historiens.

    • Pierre Brulotte - Inscrit 29 juillet 2012 14 h 20

      D'où la bonne vieille question, qu'est-ce qu'une science? À mon avis, c'est un ensemble de théories auquelles on accorde une validité. Il y a définitivement beaucoup de mythes autour de la psychanalyse, mais celle-ci n'en est pas nécessairement moins crédible. Les autres sciences ont elles aussi leurs déboires.

    • Ginette Durand - Abonnée 29 juillet 2012 23 h 58

      La psychanalyse n'est pas une science. C'est une fumisterie. Nichel Archange a raison. Merci pour la suggestion du Livre noir... Et moi, je lui conseille en retour les deux de Michel Onfray: Le Crépuscule d’une idole. L'Affabulation freudienne. (2010) Grasset (ISBN 2-246-76931-0)
      Apostille au Crépuscule. Pour une psychanalyse non freudienne, (2010) Grasset (ISBN 2-246-75781-9). Je ne le suggère pas aux autres: leur lit est fait: ils couchent avec les pelleteurs de fumée et la pseudo-science. D'après les commentaires ci-dessus, peu de gens comprennent la méthode scientifique qui peut se résumer à: ce que nous dit l'astronome et vulgarisateur Carl Sagan. Il fait une description de la science qui contient une critique implicite des pseudo-sciences : la science, « sa seule vérité sacrée est qu'il n'y a pas de vérité sacrée. Toutes les affirmations doivent être examinées avec un esprit critique. Les arguments d'autorité sont sans valeur. Tout ce qui ne correspond pas aux faits doit être rejeté ou révisé. La science n'est pas parfaite. Elle est souvent mal utilisée. C'est seulement un outil, mais c'est le meilleur outil que nous ayons ». Oui certains scientifiques sont des imposteurs, mais très tôt, ils sont dénoncés et détrônés par le reste de la communauté. Voir Science & Vie: Quand les scientifiques trichent N° 1094 vendredi 31 octobre 2008 .

    • Michel Fortier - Abonné 30 juillet 2012 01 h 09

      La crédibilité d'une science repose sur la valeur de ses théories. Pour que celles-ci en aient, elles doivent être validées par des expériences controlées qui passent le test de la reproductibilité. En plus de cent ans, les théories de Freud ne l'ont jamais été.

  • François Dorion - Inscrit 28 juillet 2012 14 h 20

    Freud

    Freud a révélé le rôle de l'inconscient, c'est vrai, mais plus encore, il a mis en évidence le rôle des associations dans la construction du psychisme. Ce concept d'associations a ensuite servi de base au développement de toutes les théories psychologiques modernes, incluant celles de Pavlov.

    Cette approche a pratiquement mis au rancart la théorie des mouvements de l'âme mise de l'avant par Descartes dans "Traité des passions de l'âme" qui sert cependant encore de base aux théories physiologiques des maladies psychiâtriques, de plus en plus en recul, car dans les cas limites, elle peut donner lieu au profilage ethnique et aux théories psychologiques justifiant le génocide.

  • Alex Perreault - Inscrit 28 juillet 2012 19 h 30

    Psychologie en 30 secondes...

    Wow, j'aurais jamais pensé que des être humains pouvaient lire 160 pages, écrites en français et non pas en japonais, en seulement 30 secondes!

  • Jean Boucher - Inscrit 28 juillet 2012 20 h 10

    Profession impossible

    « Il semble que la psychanalyse soit la troisième de ces professions impossibles où l'on peut d'avance être sûr d'échouer, les deux autres, depuis bien plus longtemps connues, étant l'art d'éduquer les hommes et l'art de gouverner. »

    de Maurice T. Maschino
    Extrait du Votre désir m'intéresse