Le fou du roi

Chaque été, lorsque je débarque à Montréal, je tombe sur le festival Juste pour rire. Et quand j’écris « je tombe », je veux bien dire « tomber », comme dans « tomber de haut ». J’ai chaque fois l’impression que cette foire du rire a privatisé la moitié de la ville. J’imagine le jour où les douaniers m’accueilleront à Dorval avec un nez de clown, un gros rire bien gras et un petit bonhomme vert imprimé sur les formulaires de douane. Je suis toujours surpris de découvrir les centaines de pages que consacre une certaine presse, le plus souvent complaisante, à un événement qui, partout ailleurs, serait traité sur le mode mineur. Et je ne parle pas des heures et des heures de télévision qui sont autant de publicités gratuites destinées à estourbir le consommateur.

Cette année, le festival fête ses 30 ans. Ce pourrait être l’occasion de réfléchir à la place qu’occupe au Québec ce que l’on nomme, le plus souvent à tort, l’« humour ». Introduit par Voltaire dans la langue française, ce mot (venu du français et passé par l’anglais) désignait une plaisanterie fine teintée d’ironie. L’écrivain Chesterton l’associait même à une certaine humilité. Pour ces maîtres de la satire et de l’ironie, parler d’un festival de l’humour à Montréal relèverait du sophisme. La semaine dernière, j’écoutais un reportage sur les 30 ans du festival. Est-ce par crainte de passer pour un mauvais coucheur ou par servilité à l’égard des millions que rapporte l’événement, toujours est-il qu’il semblait plus difficile d’écorcher les grands manitous du rire qu’il ne l’était de critiquer nos évêques à l’époque dite de la « Grande Noirceur ».


Il y aurait pourtant tant à dire. Que l’on songe seulement à la place qu’occupaient il y a 30 ans ceux qui faisaient profession de faire rire. Les rares génies, comme Marc Favreau et Yvon Deschamps, officiaient à la Place des Arts. Des comédiennes exceptionnelles, comme Denise Filiatrault et Dominique Michel, avaient leur émission de télévision. Les autres se contentaient du Théâtre des variétés et des cabarets, ce qui n’était pas une honte. L’école était peut-être dure, mais c’était une école. Aujourd’hui, le premier venu a droit au tapis rouge. L’engeance a tout envahi et les deux tiers des spectacles sont qualifiés d’« humour ». Je me demande si, dans cette cohue, un Devos ou un Guimond arriveraient à exister. Même les émissions d’information ont leur comique de service, quand ce ne sont pas les journalistes qui font les plaisantins aux frais de la princesse. Or il y a une contradiction à prétendre être le fou du roi et à revendiquer la place du souverain. À partir du moment où le fou s’assoit sur le trône, n’y a-t-il pas quelque chose de pourri au royaume du rire ?


On me permettra de souligner deux conséquences actuelles de cette enflure que le Québec a poussées plus loin que partout ailleurs. La première, c’est la vulgarité qui, sans qu’on s’en aperçoive vraiment, est devenue omniprésente. C’est l’excellent satiriste Daniel Lemire qui le disait lui-même dans le reportage cité plus haut. Quand il a commencé, on lui recommandait d’éviter les sacres et les gags vulgaires, disait-il. Et Lemire de conclure : « Aujourd’hui, si t’en a pas, ils t’en rajoutent ! » On peut citer de prétendus comiques qui, dans une course effrénée à la provocation, consacrent des numéros entiers à explorer toutes les ressources humoristiques de la sodomie ou de la pédophilie.


Or la vulgarité est communicative. Vient un moment où l’on ne la voit plus. Vous aurez remarqué qu’une des chansons à succès de l’été se nomme Aujourd’hui, ma vie c’est d’la marde. Il ne s’agit pas de critiquer la grivoiserie, l’utilisation poétique du joual ni une certaine impertinence du langage. Il s’agit de bien autre chose. Loin de la poésie dérangeante d’un Plume Latraverse, capable des plus belles envolées, la vulgarité n’est rien d’autre qu’un désert de la pensée dû à l’indigence du vocabulaire. Pauvreté des mots, pauvreté des sentiments. Or, c’est bien de cela qu’il s’agit chez nombre de nos comiques. Et comme ils sont partout, leur sabir se répand comme une traînée de poudre dans les médias et les polyvalentes.


Une autre conséquence de cette omniprésence du rire, c’est le cynisme qui traverse aujourd’hui de part en part la société québécoise. Quand les fous sont sur le trône, la frontière s’estompe entre la vie et sa caricature. On en vient à traiter les choses les plus sérieuses sur le mode de la plaisanterie. Rien n’y échappe. Même les ministres et les leaders étudiants doivent se soumettre à l’examen des amuseurs du dernier talk-show à la mode. Et il n’y a pas jusqu’au brillant leader étudiant Léo Bureau-Blouin qui ne doive, pour communier à la médiocrité générale, aller parader avec Gilbert Rozon sur une scène du festival Juste pour rire.


Je ne veux pas passer pour un casseux de party ni pour une dame de Sainte-Anne. Mais, après 30 ans de festival Juste pour rire, ne serait-il pas temps de dire que le rire est en danger dès lors qu’il est pratiquement devenu une obligation et que rien n’y échappe ? Bref, que les comiques sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis ? Comme disait la devise d’un défunt magazine, « c’est pas parce qu’on rit que c’est drôle » !

24 commentaires
  • Denise Lauzon - Inscrite 27 juillet 2012 01 h 51

    La complaisance des québécois par rapport au monde artistique

    Y a pas juste le festival Juste pour rire qui retient l'attention des médias québécois. Il y a les spectacles et les films québécois qui font énormément jaser. Les Talk Show dont Tout le monde en parle invitent les artistes qui "plogent" leurs nouveaux produits (livres, spectacles, etc.) et l'été, c'est à Pénélope McQuade où ils sont invités à faire de l'auto-promotion. C'est en quelque sorte le culte de la personnalité dans le domaine des arts qu'on encourage à outrance et qui personnellement m'ennuie et m'irrite.

    Étant bilingue, je suis en mesure de comparer la programmation de CBC par rapport à RDI et je me rends compte que CBC traite des sujets socio-politiques en profondeur alors qu'RDI ne fait que les effleurer.

    Les québécois(es) francophones sont fiers de leurs artistes et cela est tout à fait acceptable mais malheureusement on est tombé dans la démesure. La vie n'est pas un cirque, ni un show ni un film. C'est beaucoup plus que ça.

  • Yves Côté - Abonné 27 juillet 2012 02 h 06

    L'ennui...

    L'ennui, c'est qu'il sera toujours plus facile de cultuver la médiocrité pour qu'elle fasse pousser de l'argent que de sélectionner la qualité et la pensée en ne récoltant que le silence...
    Merci pour ce texte Monsieur Rioux et, si je comprend bien, bonnes vacances "à maison" !

  • André Chevalier - Abonné 27 juillet 2012 06 h 13

    Je ne suis donc pas le seul!

    Ça fait des années que j'ai décroché de l'humour dit québécois. J'ai décroché à l'époque de l'émission Piment fort qui accumulait les farces plates et vulgaires s'attaquant ad nauséam aux mêmes personnalités publiques, les ridiculisant de façon éhontées.

    J'étais dégoûté des rires gras et forcés de l'animateur et des participants, me promettant de ne jamais payer pour assister à leurs spectacles.

    Je me sens déphasé depuis longtemp par rapport à l'humeur ambiante et j'endure en silence ce genre d'humour qui déteind parfois sur mon entourage.

  • Florence Péloquin - Abonnée 27 juillet 2012 06 h 18

    Bravo, Monsieur Rioux....

    Comme vous avez raison. Et sur toute la ligne.

    Quand on pense que nous avons même une "École nationale de l'humour". Combien de plus nous en faut-il, de cette bien nommée "engence"?

  • Réal Giguère - Inscrit 27 juillet 2012 06 h 26

    La télé

    A qui le dites-vous? C'est comme ça à l'année, M. Rioux! De TVA à RC, on nous impose toute l'année les grosses farces plates de nos "humoristes" millionnaires, plus épais les uns que les autres.