#chroniquefd - Sexagénaire sachant tromper depuis 60 ans

Le marqueur temporel n’est pas à passer sous silence. Cette année, le concept de centre commercial qui a façonné l’Amérique avant de répandre son air climatisé, ses enfilades de commerces en galerie, ses restaurants bas de gamme et ses vraies fontaines en faux marbre partout sur la planète, célèbre… son soixantième anniversaire de naissance.


Soixante ans d’influence néfaste, de dégâts sociaux, environnementaux, économiques, que le père du projet, l’architecte autrichien Victor Gruen, n’a bien sûr jamais envisagés. Aussi, à l’heure de la célébration, le concept devrait-il ne recevoir qu’un cadeau bien mérité : la retraite.


Enfermer pour mieux consommer. C’est dans les pages du magazine Progressive Architecture que le principe fondateur du centre commercial moderne a fait son apparition… en 1952. L’idée, lancée à une époque où le commerce de détail se joue surtout à l’extérieur, dans des rues bruyantes en butte aux aléas de la nature et aux gaz d’échappement toujours chargés de plomb, fait sensation. Elle est signée Gruen, qui rêve alors de transformer l’acte de consommer et, surtout, d’utiliser ce sport national en ascension au seuil des Trente Glorieuses pour façonner de nouveaux environnements urbains, socialement plus cohérents. Eh oui.


Le principe est révolutionnaire. Il va prendre forme quatre ans plus tard à Edina, en banlieue de Minneapolis, avec une réalisation qui fera alors école : le Southdale Shopping Center, premier centre commercial à environnement contrôlé au monde, dont le modèle a été reproduit ad nauseam depuis, y compris à Montréal, lorsque les premières tonnes de béton de la Place Ville-Marie, point de départ de la ville intérieure et de son âme dépensière, avec son centre commercial en forme de galeries marchandes à sa base, ont été coulées.


L’effet Gruen, comme on l’appelle aujourd’hui - où l’art de perdre le consommateur dans des milieux clos pour les inciter à consommer plus - venait alors de prendre son envol, assis paradoxalement sur des bases théoriques plutôt intéressantes qui, pourtant, en six décennies, n’ont jamais réussi à aller plus loin que le papier sur lequel elles ont été jetées.


Jeff Hardwick, biographe de l’architecte, confirme la chose dans son Mall Maker (University of Pennsylvania Press), sorti en 2004. Il y rappelle que Gruen avait en tête la volonté d’inscrire dans la modernité et sur un autre continent le principe des places publiques des vieilles villes d’Europe. C’est ce qu’on peut imaginer quand, comme lui, on a fait l’Académie des beaux-arts de Vienne et qu’on a été obligé de refaire sa vie loin de son Heimat, sa terre natale, son identité, à cause de la montée du nazisme.


Gruen détestait la banlieue de son époque, qu’il jugeait sans âme et sans coeur, précise la publication en ligne The Atlantic Cities dans un papier consacré à cet anniversaire. Il voyait dans ce projet de concentration de l’offre commerciale dans un périmètre couvert restreint, une façon de dynamiser le développement urbain tout comme la densité des agglomérations que l’on commençait à appeler villes-dortoirs. Il voulait aussi, par l’entremise de ces centres commerciaux, lutter contre l’étalement urbain. Ses espaces seraient plus que des centres commerciaux. Ils allaient devenir de véritables « centres civiques », des milieux de vie, avec leurs garderies, bibliothèques, bureaux de poste, leur art public et leurs nombreux espaces communautaires.


Bref, le train était sans doute sur les bons rails. Il n’est toutefois pas parti dans la bonne direction.


Stationnements d’une superficie démesurée, encouragement du tout-à-l’auto, culte du mur en carton-pâte, de l’uniformisation des produits et des comportements, déshumanisation des rapports entre consommateur et commerçant, à l’heure des bilans, le projet sexagénaire, malgré ses bonnes intentions initiales, peine encore à convaincre, surtout ceux qui répondent moins volontiers aux sirènes de la surconsommation.


Pis, ces centres énergivores forment également des îlots de chaleur là où il n’en faut pas et sont depuis des années - et quoi qu’en disent leurs promoteurs - tenus responsables de la « fantomisation » de plusieurs centres-villes d’Amérique du Nord en général, et du Québec en particulier, centres-villes qui n’ont pu survivre à ce déplacement délétère du commerce de détail, du noyau urbain vers la périphérie.


« Nous n’avons jamais pensé, nous ou d’autres, que des entreprises allaient devoir fermer leurs portes à cause de ce mouvement », a d’ailleurs expliqué au biographe de Gruen le patron du grand magasin Dayton’s, institution du centre de Minneapolis, qui, en ouvrant une succursale à Edina, a donné le ton et la colonne vertébrale du premier centre commercial. Ailleurs, ça a été les Sears, les Eaton, les Simmons, les La Baie.


Un aveu d’échec forcément troublant, six décennies plus tard, et qui pourrait devenir franchement gênant, si tous ses effets secondaires de l’effet Gruen devaient persister six décennies encore.

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