L'homme blessé

Quand est venu le temps de décider ce que Jacques Parizeau allait dire aux Québécois une fois consacrée la défaite du OUI en 1995, Jean-François Lisée aurait lancé cet avertissement à son patron: «L'histoire vous jugera sur ce que vous direz ce soir.»

«Il n'a pas aimé ça», raconte Lisée, interviewé dans le cadre d'un documentaire réalisé par la journaliste Francine Pelletier et portant simplement le titre de Monsieur, qui sera présenté au cours des prochains jours à Ex-Centris.

Ce film de 52 minutes n'a rien à voir avec le cinéma vérité pratiqué par Jean-Claude Labrecque dans son récit de la campagne électorale vécue par Bernard Landry. C'est le portrait intimiste d'un homme qui a profondément marqué l'évolution du Québec au cours des 40 dernières années avant de rater dramatiquement sa sortie.

Même si l'apparente froideur de l'ancien premier ministre cache en réalité une sensibilité à fleur de peau, une extrême pudeur l'a toujours retenu d'étaler ses états d'âme sur la place publique. Il n'en a pas moins été profondément blessé par l'opprobre que lui ont valu sa malheureuse phrase sur «l'argent et des votes ethniques» et ce «nous» qui n'incluait que les francophones.

«Je ne suis pas un homme triste», insiste M. Parizeau comme pour s'en convaincre, mais il est certainement amer. À moins qu'il ne soit tout simplement dégoûté par cette condamnation presque unanime d'une «société à genoux, les bras en croix, le bec en cul de poule», qui n'a tenu aucun compte d'une vie entière consacrée au service public.

Il ne comprend pas comment on peut le faire passer, lui, pour un raciste et un fasciste alors que Pierre Elliott Trudeau, qui a fait emprisonner des centaines de personnes pendant la Crise d'octobre 1970 sans qu'aucune d'elles soit jugée, est considéré comme un grand démocrate.

Toute sa vie durant, il a été injurié, dit-il. Ainsi, il n'a jamais pardonné au Devoir d'avoir commandé, en 1998, à la suite de ses sorties répétées, un sondage dont une question portait sur l'opportunité qu'il continue à participer au débat public. La majorité des personnes interrogées étaient d'avis qu'il devait plutôt se taire.

La mise en scène un peu théâtrale à laquelle il a accepté de se prêter pour les fins du documentaire illustre très bien sa grande solitude. Jean-François Lisée aurait peut-être dû lui dire que l'histoire est généralement plus sévère pour les perdants que pour les gagnants. Trudeau a gagné son référendum alors que Parizeau a eu le malheur de perdre le sien.

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«Monsieur» ne serait pas lui-même s'il n'alimentait pas la controverse. Quatre mois après les élections, il devient un peu futile de débattre si Jean Charest a «crossé le monde» ou non avec son interprétation des propos que l'ancien premier ministre a tenus le jour même du débat des chefs, mais le fait est que Bernard Landry a été déstabilisé pour le reste de la campagne.

Pour reprendre l'expression de son ancien attaché de presse, il ne sera même pas nécessaire de mettre une «enregistreuse dans ses culottes» pour s'assurer que M. Parizeau n'a rien dit qui puisse perturber la prochaine campagne du Bloc québécois, à laquelle il entend bien participer.

Dans le documentaire de Francine Pelletier, il explique avoir récemment relu son discours de 1995 et il le trouve encore très bien. Il n'est pas très clair si M. Parizeau exclut de cette appréciation les propos à l'origine de ses malheurs. Chose certaine, il ne s'en excuse pas.

La date à laquelle le film sera diffusé sur les ondes de Télé-Québec n'a pas encore été déterminée, mais ce devrait être vers le début 2004, quand la version anglaise sera disponible. Autrement dit, à peine quelques semaines avant que Paul Martin n'annonce le déclenchement d'élections fédérales, sinon au beau milieu de la campagne.

J'entends déjà les «pseudo-professionnels de l'information» dénoncés par Bernard Landry multiplier les questions à Gilles Duceppe pour savoir s'il trouve le discours de 1995 aussi bon que son «aumônier», comme M. Parizeau se qualifie lui-même. Le chef du Bloc ne pourra même pas évoquer la règle du audi alteram partem, dont M. Landry avait soudainement fait sa devise. Comme on dit: un homme averti en vaut deux.

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Si, sur le plan de l'information politique, ce documentaire n'apporte pas grand-chose de nouveau, il permet néanmoins de connaître l'homme un peu mieux. Les passages où il évoque le souvenir douloureux de sa première épouse, Alice, sont très touchants. C'est elle, à cause de son profond amour pour son pays natal, la Pologne, qui a complètement transformé sa vision du Québec, qui, au départ, ne présentait aucun intérêt à ses yeux.

On ne peut que reconnaître l'envergure intellectuelle d'un homme qui clame bien haut sa fierté d'être issu d'une famille bourgeoise où l'on ne concevait pas la vie sans les plaisirs et le travail de l'esprit. C'est avec une émotion presque voluptueuse qu'il déambule dans la somptueuse bibliothèque de l'Académie des sciences morales et politiques de France, où il a récemment été admis. Simplement à titre de membre correspondant, précise-t-il.

Du coup, on peut mesurer toute la distance qui le séparait de ceux qu'il a vainement essayé de convaincre pendant un quart de siècle qu'il n'est pas si sorcier de s'occuper de ses propres affaires.

C'est seulement en 1998, quand Lucien Bouchard lui a retiré sa limousine, que l'ancien premier ministre s'est aventuré pour la première fois dans le métro de Montréal, dont les premières lignes ont été inaugurées en 1967. S'il l'avait pris plus souvent, il aurait peut-être mieux compris certaines choses. Comme le souligne Louise Beaudoin, il n'avait pas de tendance naturelle à l'écoute.

mdavid@ledevoir.com

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2 commentaires
  • Odette Bélanger - Inscrit 6 septembre 2003 08 h 12

    Quel show! Un Québec qui ne voit plus la réalité!

    Un Québec qui ne voit plus que la réalité-show de la télé et qui ne sait plus juger que par le jugement de certains journalistes sans pudeur. Monsieur est un homme d'envergure, tout comme l'autre d'ailleurs, plus petit, mais un grand homme tout de même.

    Personnellement, je me souviens qu'un patron avocat dans une firme très québécoise, jaune et rapide, m'avait demandé ce que je pensais de la toute récente affirmation de Parizeau. Je me souviens lui avoir répondu "qu'il avait raison, mais que sans doute aurait-il mieux valu qu'il ne le dise pas". Je n'ai jamais senti que monsieur Parizeau est eu quelque intention que ce soit d'être raciste. Ce n'était peut-être pas habile de sa part, mais c'était la pure réalité. Hélas, personne ne veut le voir ou l'entendre de cette façon et on condamne (c'est le propre du Québécois) un homme pour le reste de ses jours sans jamais donner crédit à ses bonnes intentions.

    On entend souvent certains milieux dire "le public est intelligent". Moi, j'en doute! Pour preuve : la dernière élection au Québec.

  • Jean-Claude Mongeau - Abonné 6 septembre 2003 11 h 24

    C'est sur le fond que peut juger.

    L'histoire jugera Jacques Parizeau Pour un des plus grands batisseurs du Quebec. Beaucoup de journalistes de nos jours ne sont pas la hauteur et font du potinage.