Perspectives - Le point de félicité

Les historiens vous diront qu’avec le raccourcissement de la semaine de travail et l’allongement des études et de l’espérance de vie, les habitants des pays riches n’ont jamais consacré aussi peu de temps au travail. Mais il y a des jours où l’on trouve que cela reste encore trop.


Journée ensoleillée présentant un humidex de 27,2 degrés Celsius et un petit vent de 14,7 km/h. On appellerait cela le « point de félicité », selon des experts qui ont croisé une trentaine d’années de statistiques sur la météo et l’absentéisme au travail pour définir la journée d’été parfaite pour « câller malade » au travail. L’absentéisme au travail serait d’ailleurs un problème croissant au Canada, s’alarmait-on en une du Globe and Mail vendredi, avec une hausse du nombre de journées de travail manquées pour cause de maladie, d’empêchement personnel et de responsabilité familiale d’en moyenne 8 jours par travailleur en 2000 à 9,3 jours l’an dernier.


Selon ces mêmes experts, les parents de jeunes enfants, les aidants naturels, les femmes, les travailleurs syndiqués, les employés du secteur public, les personnes peu instruites et mal payées seraient plus portées à prendre ce genre de congés, tout comme les travailleurs jouissant de conditions d’emploi accommodantes et ceux soumis à des milieux de travail pourris. « Ce n’est pas seulement une question d’âge ou de sexe, c’est aussi une affaire de niveau de bonheur au travail, les gens malheureux dans leur emploi prenant tous les moyens possibles de rester chez eux », expliquait l’un d’eux.


Cette hausse de 1,3 jour de congé de maladie ne semble pourtant pas si terrible. Surtout au terme de 11 années marquées, entre autres, par l’augmentation du travail des femmes, le transfert de certains soins de l’État vers les familles, la recherche constante de gains de productivité ainsi que par la pire crise économique depuis la Grande Dépression.


Après tout, ce n’est pas comme si on abusait des congés au Canada. Avec nos 10 jours de congés payés obligatoires et 8 jours fériés payés par année, on serait même plutôt en queue de peloton des pays développés, avec le Japon (10 jours en tout) et les États-Unis (aucune obligation légale), et derrière, entre autres, le Royaume-Uni (20), la Suède (25), l’Australie (27), la France (31), l’Allemagne (34) et l’Autriche (35).


Notre situation relative s’améliore un peu lorsqu’on regarde le total d’heures de travail par année d’un salarié à plein temps, poursuivait en 2009 un rapport spécial de l’OCDE sur le sujet. Ce total s’élève 1579 heures au Canada, soit l’équivalent de la moyenne des pays riches (1595 heures), mais encore une fois moins qu’aux États-Unis (1896) et plus que dans la plupart des pays d’Europe, dont le Royaume-Uni (1530), l’Allemagne (1478), la France (1459) et la Suède (1386). En baisse constante depuis des décennies dans les pays riches (la moyenne de l’OCDE était de 2100 heures en 1960), ce temps consacré annuellement au travail a toutefois cessé de diminuer, au Canada et aux États-Unis, depuis une trentaine d’années.

 

Société des loisirs ?


Contrairement à l’impression qu’on pourrait avoir, cela signifie que le travail rémunéré (ou les études) n’arrive qu’au troisième rang des activités qui occupent le plus de temps dans la journée type des Canadiens âgés de plus 15 ans (avec environ 18 %), derrière les occupations personnelles (43 %) - comme le sommeil, l’alimentation et les soins - et les loisirs (23 %). Il est vrai que ces chiffres ne sont que des moyennes, qu’ils ne tiennent pas compte du temps de transport entre la maison et le boulot ni du travail non rémunéré (15 %) - comme l’entretien domestique et les soins aux enfants.


Ces chiffres cachent aussi d’importantes différences entre les individus, à commencer par les hommes et les femmes. Les hommes consacrent, en moyenne, 5 heures de plus par semaine au travail rémunéré, passent plus de temps dans la circulation, mais disposent aussi de plus de moments de loisir. Lorsqu’ils s’occupent des enfants, ils tendent aussi à s’occuper de tâches plus plaisantes (lecture, jeu…) que les femmes (repas, bains…). Les travailleurs les plus formés et les mieux payés tendent aussi à passer plus de temps au boulot, mais cela peut-être par choix.


L’activité de loisir préférée est partout la même dans les pays riches. Il s’agit de la télévision, qui occupe, avec la radio, 35 % du temps de loisir des Canadiens, contre 22 % passé avec des amis, 9 % consacré à la pratique des sports et 3 % passé dans des manifestations culturelles.


Dans tous les cas, note l’OCDE, plus une personne peut consacrer de temps à d’autres activités que le travail rémunéré, plus elle tend à se dire heureuse dans la vie, et plus un pays compte de congés payés réglementés, plus sa population dispose généralement de temps de loisir.


Or, on se rappellera que le Canada a le triste honneur de faire partie des pays riches qui comptent justement le moins de congés et de jours fériés. Pas étonnant, dans ce cas, que les travailleurs s’y prétendent parfois malades pour pouvoir s’offrir l’une de ces fameuses journées qui touchent le « point de félicité ».