La ferme d’André

Traite de vaches ou écossage de petits pois? Sans horaire, que celui de ses envies, ce sera plutôt la pause rêveries équestres et confidences.
Photo: Danielle Poitras Traite de vaches ou écossage de petits pois? Sans horaire, que celui de ses envies, ce sera plutôt la pause rêveries équestres et confidences.

Ce n’est pas parce que Lucie fait sauter le pop-corn avec de la sauge et du romarin du jardin, ce n’est pas non plus parce qu’elle parfume son Purell à la monarde ou qu’elle prépare ses saucisses de chevreau en oubliant leur prénom. Ce n’est pas pour ça, non, que je lui envie - un tout petit peu - sa vie. Ce n’est surtout pas parce que les lamas dans l’enclos chiquent leur gomme sans tirer la langue aux brebis, aux moutons, au bouvier bernois ou l’âne, moqués par Pivoine, le cacatoès hystérique comme un commentateur sportif, sur son arbre chauve, que j’irais planter ma tente chez elle.


Ce n’est pas parce que les enfants ont l’air de vrais enfants avec des sourires barbouillés et les mirettes fendues jusqu’au ciel, ou à cause de l’ambiance générale qui me rappelle un croisement des Arpents verts avec Les joyeux naufragés (pour nos jeunes lecteurs, deux séries cultes et broches à foin que j’écoutais dans les années 1970). Ce n’est pas pour ça que j’aimerais avoir à nouveau dix ans et passer mes vacances d’été à la Ferme d’André.


J’ai rarement la nostalgie de l’enfance, même si j’ai connu la ferme, les chevaux, que j’attends toujours le parfum Britney Spears au fumier de hongre, que mon oeil frétille de plaisir à la vue d’une robe alezane bien luisante, d’une croupe invitante, d’un chanfrein à caresser du plat de la main. J’ai souvent pris le mors aux dents, mais près des chevaux, il faut distiller le calme et la douceur, une seconde nature… équestre.


Ce matin, au petit-déjeuner, les consignes étaient claires : il y a une banderole pour le kiosque à limonades à peindre à l’atelier (une grange à bricolages), des biscuits pour chiens à cuire avec les enfants, la cavalcade en folie à répéter avant l’arrivée des parents (24 chevaux lâchés lousses au galop, ça peut surprendre), les dortoirs à nettoyer et les toilettes à récurer, les radis à cueillir et les petits pois à écosser… pour ceux qui en ont envie.


Et voilà que Céline, la vet de cette joyeuse ménagerie - vétérinaire bénévole, elle me réconcilie avec l’espèce ! -, s’est mis en tête de faire une démonstration de traite de vache ! « C’est pivot comme activité dans une ferme, je trouve ! », dit-elle avec son sourire un peu narquois et l’air de penser « t’es pas game ». Elle a raison, je me suis déjà traite quelquefois et ça m’a suffi. N’empêche, ces fleurs d’asphalte repartiront en sachant que le lait 3,25 % ne jaillit pas d’un sac en plastique, même s’ils ne peuvent pas y goûter en vertu du risque zéro et d’une possible bactérie pathogène qui rendrait leurs parents plus zinzin qu’un inspecteur du MAPAQ.

 

Bohème bourgeoise


Sous ses airs bobos et colonie de vacances buissonnières, la Ferme d’André ne laisse rien au hasard. La joyeuse ribambelle d’ados-moniteurs réussit le tour de force délicat d’offrir la campagne encore nature, pas trop trafiquée ni désherbée, un séjour inoubliable, sans horaire, sauf la cloche pour rythmer les repas quatre fois par jour.


Ici, même le fuseau horaire n’est pas le même : on recule l’horloge d’une heure pour pouvoir se coucher plus tard et profiter du feu de camp à la belle étoile.


Ô surprise, chaque enfant est maître de ses choix et de son temps, une rareté, désormais, même durant les vacances.


«Comment peux-tu être libre si tu n’es pas ordonné ? », rappelle sagement André, le mentor de ce camp « alternatif » où les enfants apprennent à « être » plutôt qu’à «faire». Une figure paternelle, style vieille école, André est un ex-enseignant et dirige toujours le camp qu’il a fondé il y a 43 ans. Aujourd’hui qu’il en a 73, André passe doucement le flambeau ; Lucie prend les opérations de camp de vacances et de classe nature en main. Main de velours dans un gant de crin, ou l’inverse. Peu importe, ça roule, ma poule. Et pas que dans le poulailler où chaque enfant va cueillir son oeuf et inscrit son nom dessus au crayon-feutre. Il le mangera plus tard en ayant l’impression de l’avoir pondu.


Et André qui caquette, agite sa canne, monte encore à cheval au mépris des chutes (d’où la canne) et de l’ostéoporose. Il houspille les jeunes et les traite de « macaronis au fromage », les secoue gentiment et impose le respect avec sa tenue blanche assortie à sa barbe.


« Je ne m’habille pas en blanc parce que je dirige une secte ! C’est seulement plus simple pour faire le lavage », me glisse-t-il. Malgré son sens pratique indéniable, André est bien trop futé pour ne pas savoir que l’habit fait le Raël et que les enfants de 4 à 15 ans saisissent tout de suite que le vieux monsieur blanc est un messager du ciel et des nuages, déité capable de provoquer la pluie et le beau temps et, surtout, d’éduquer leurs géniteurs.


Ici, n’entre pas dans le cercle des initiés qui veut. Surtout pas les parents, ces microgestionnaires hygiénistes qui ont fait de l’enfance un « projet ».


C’est un peu ça, la magie des camps : on devine les codes, on intègre les règlements et la ferme d’André devient la « famille » d’André. « It’s home away from home », résume Flex, 39 ans, ancien campeur et moniteur, qui continue, comme tant d’autres, à débarquer à Ormstown donner un coup de main, contre le gîte (un sac de couchage dans la grange à Tarzan remplie de foin et de cordes) et le couvert. Et qui disait que le modèle socialiste était une aberration économique ?

 

Toi plus moi (plus nous)


C’était couru, je suis revenue secrètement amoureuse de Zach, le moniteur d’art, un doux au regard profond, mi-anglo, mi-loverboy. Seize ans… Je me raisonne, j’ai trois fois l’âge de lui fredonner Dalida. Pour nourrir mon béguin estival, je soignerais bien mon décalage horaire ici, à faire de la zoothérapie dans le lapino-drome (mais non, ce n’est pas ce que vous croyez, bande de tordus !). À l’heure de Facebook, être secrètement amoureux est un luxe inouï.


Grimpés sur leur banc dans la salle à manger, les campeurs singent les moniteurs dans un flashmob improvisé sur des musiques pops -chick-chick-chick-si-j’étais-une-chick et le tube de Star Ac, toi-plus-moi-plus-eux-plus-tous-ceux-qui-le-veulent. André les observe du coin de l’oeil humide : « Ça me touche encore, après 43 ans… Et chaque autobus qui repart me chavire. » Voilà un homme qui ne vieillira pas seul et que la jeunesse semée, tuteurée, couvée, étrillée et poussée hors du nid (il a même adopté trois ados délinquants jadis) tient en vie.


Voilà un éternel campeur qui s’est bâti une retraite sur mesure, de quoi retomber en enfance et y demeurer.

 

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Vu le film Moonrise Kingdom avec mon B, 8 ans, qui s’en allait à son premier camp : «Pas de parents pendant une semaine !», sur l’air de «bon débarras».


Pour une version d’un camp scout un peu déjanté, mais surtout pour la réalisation impeccable, la caméra, l’esthétique des années 1960 et cette histoire d’amour charmante entre deux jeunes de douze ans. À voir avec ses yeux d’enfant.

 

Noté que la Ferme d’André offre aussi les tables champêtres avec les produits de la ferme et du jardin. 45 $ par personne et Lucie, diplômée de l’ITHQ, cuisine divinement bien ; ce n’est pas son premier barbecue. Vous apportez votre vin. C’est à Ormstown, en Montérégie.

 

Ouvert grand les yeux devant Popsicles pour tous les goûts (Éditions de l’Homme). Même le popsicle n’échappe pas au foodisme. Deux couleurs (pastèque et betterave et carotte et pomme), pistache et safran, au lassi à la mangue, chai latte au lait de soya, chocolat mexicain et, pour les grands, sangria, Guinness et chocolat ou prosecco et pétales de… monarde ! Un bouquin charmant pour tromper la soif et retourner à l’enfance vite fait.

 

Appris cette blague marseillaise qu’il faut absolument lancer avec l’accent et beaucoup d’aplomb : « Elle est où, ta mère, que je te refasse!? »


Très approprié dans un camp de vacances pour se faire des amies à l’heure des départs.

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JOBLOG
 

C’est juste de la télé

Je me méfiais un chouïa de la nouvelle télésérie de HBO, The Newsroom. Lorsque tu connais les coulisses d’une salle de nouvelles télé, tu sais que les clichés vont t’irriter. Eh bien, pas du tout ! Jeff Daniels est convaincant en anchor brillant et caractériel. Je m’abstiendrai de faire des comparaisons, mais rien à voir avec un Bernard Derome ou un Stéphan Bureau. Et les dialogues d’Aaron Sorkin (The West Wing, Moneyball) ont le mérite d’être intelligents, même si on lui a reproché la longueur des tirades. Bref, pour se moquer d’une Amérique en déclin, pour plonger dans l’adrénaline du direct, rien de mieux. Pas idéal pour prendre des vacances de l’info, par contre…

Le premier épisode est disponible intégralement sur YouTube.

 

Et on peut suivre la série sur HBO les dimanches à 22 h. Si on a la télé, évidemment !

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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/@cherejoblo

1 commentaire
  • Guy Desjardins - Inscrit 13 juillet 2012 07 h 19

    Site merveilleux

    Y aller c'est l'adopter. Pour nous les parents, se rappeler les bonnes vielles années, pour les enfants un lieu de repos dans la véritable nature.