Dis-moi ce que tu manges

Des étudiants de l’Université Osmania, à Hyderabad, ont récemment organisé un «festival du boeuf» afin qu’il soit ajouté au menu de la cafétéria. L’interdire, ont-ils scandé, c’est du « fascisme alimentaire ». La direction de l’université n’a rien voulu entendre. Le «festival» a provoqué des violences, c’était à prévoir, des camarades de haute caste prenant fort mal cette manifestation d’hérésie contre le dogme brahmane qui sacralise la vache. Dans la foulée, des étudiants de basse caste d’autres campus du pays leur ont emboîté le pas en réclamant à leur tour de pouvoir manger du boeuf à l’école. La contestation a gagné l’Université Jawaharlal-Nehru, à Delhi, bastion de la gauche progressiste et laïque.

La consommation de steak comme outil d’affirmation identitaire ? De lutte contre les injustices de castes ? Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es.


L’Inde demeure largement végétarienne, suivant les principes qui organisent la société hindouiste. Sur le plan alimentaire, les Indiens sont ou « veg » ou, par négation, « non veg ». Encore que si beaucoup d’Indiens ne consomment pas de viande, c’est tout simplement parce qu’ils sont trop pauvres pour s’en payer. Le pouvoir d’achat augmentant en Inde, sa consommation de viande (de poulet et de mouton, essentiellement) croît aussi. Papa amène toute la famille avaler des McChicken avant d’aller voir au cinéma le distrayant dernier navet bollywoodien.


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La consommation de boeuf fait l’objet d’un tabou religieux indélogeable. Viande de boeuf égale vache, vache égale sacré. Tout est plus ou moins sacré en Inde, y compris le rat, mais la « mère vache », qui est en fait un zébu, a sa place bien à elle tout en haut de la pyramide, parmi les dieux les plus importants. Elle donne le lait qui protège de tout. Sa mythologie continue d’opérer avec une puissance incroyable, même si, dans les grandes villes, ces bovidés indolents ont perdu le droit d’occuper la rue. Il faut bien que les automobiles - pis majeur de la société de consommation indienne - puissent circuler. Demandez pourtant à un automobiliste qui, d’une vache ou d’un enfant de la rue, il lui faudrait heurter pour éviter l’autre, et il est bien possible qu’il réponde l’enfant. Tuer une vache est une garantie de réincarnations supplémentaires. Il est long, le chemin vers la béatitude…


Justement, ceux qui mangent du boeuf en Inde sont ceux qui n’ont pas le privilège d’avoir la pureté des castes supérieures - il est celui des musulmans, des dalits (intouchables) et des basses castes. Or, ces « impurs » forment la majorité de la population. Depuis 2006, un nouveau système de quotas a élargi l’accès de ces groupes, classes, castes et communautés défavorisées aux collèges et universités. D’où le sens politique que revêtait le festival du boeuf des étudiants d’Osmania. Les institutions d’éducation supérieure demeurent le fief de la minorité que forment les hautes castes. Un système d’éducation véritablement « inclusif », ont fait valoir les mangeurs de boeuf, se doit de l’être sur le plan alimentaire aussi. (Le tabou aveugle d’autant plus qu’en Inde, la viande de boeuf que l’on dit manger est en réalité du buffle.)


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Les historiens ne s’entendent pas parfaitement sur les raisons qui ont sacralisé la vache. Il fut une époque lointaine où, apparemment, les hindous de haute caste ne se gênaient pas pour en manger. On s’entend en revanche sur le fait qu’à partir de la fin du xixe siècle, la vache est devenue un symbole politique très fort - face aux colonisateurs britanniques, mais surtout face aux musulmans - de l’identité hindoue. Un symbole que la droite nationaliste continue d’agiter pour exciter les foules. La seule rumeur d’un abattage de vaches peut encore déclencher des émeutes. Mais ce qui est cette fois-ci particulier, c’est que la bataille éclate au sein même de la sphère hindoue.


La constitution indienne, entrée en vigueur en 1950, protège la vache (essentiellement pendant qu’elle produit du lait), non pas tant pour des raisons de moralité publique, que pour des raisons de gestion agroalimentaire, vu les pénuries qui sévissaient à l’époque. La majorité des États de l’Union indienne ont toujours des lois interdisant l’abattage, avec peines de prison à la clé. Dans une Inde dont on croit confusément qu’elle se modernise tous azimuts, le gouvernement du Madhya Pradesh vient de voter une loi draconienne punissant l’abattage de vaches d’une peine de prison maximale de sept ans, l’équivalent de la sentence prévue pour tentative d’homicide. Le Karnataka, siège de l’industrie high-tech de Bangalore, est en train de faire la même chose. Ces lois sont critiquées pour leurs motivations ouvertement religieuses. Au Gujarat, l’un des coeurs du boum économique indien, le gouvernement a créé un réseau de « camps de santé » où l’on prodigue aux vaches des soins dentaires et des opérations de la cataracte. Le chef de son gouvernement est Narendra Modi, que beaucoup jugent coupable d’avoir cautionné les pogroms antimusulmans de 2002. À la tête du BJP (droite nationaliste), Modi pourrait très bien devenir premier ministre de l’Inde aux prochaines élections générales de 2014.


Si bien que le jour où McDonald’s osera vendre ses Big Mac en Inde, les poules auront des dents, ou alors le pays aura subi des bouleversements culturels d’une profondeur inconcevable. Pas seulement culturels, tant s’en faut : imaginez les enjeux d’environnement et de santé publique si la population indienne se mettait à ingérer du boeuf haché comme nous le faisons en Amérique du Nord.

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