C'est la vie!: Lent comme l'ennui

Si l'ennui était un organe, il ressemblerait à l'insomnie. Mais bien sûr que le sommeil (ou son absence) est un organe ! Il existe même des cliniques du sommeil dans les hôpitaux s'il vous faut une preuve scientifique. Si l'ennui était un élément, ce serait une bruine qu'on lèche sur le hublot d'un vieux rafiot. Si l'ennui était une ponctuation, on en ferait des points de suspension. Si l'ennui était un point final, ce serait la mort. Ne dit-on pas « s'ennuyer à mourir » ?

La mort n'est que répétition et réfère à l'éternité. L'ennui naîtrait de la répétition. Tiens, au chapitre « répétition », j'ai été servie cet été. Mon père nous a quittés subitement le 13 avril dernier. Il s'appelait Gilles. Mon beau-père est mort le 13 août dernier. Il s'appelait Gilles. Deux fatalités, chacune à leur manière. Déjà vu, all over again. Le dernier Gilles, c'est le monsieur de 58 ans qui s'est fait culbuter par un train dans son kart de golf, à Côte-Saint-Luc. Il ne s'est pas rendu au dixième trou. Voilà de quoi faire réfléchir tous ceux qui estiment que le golf est un sport parfaitement ennuyeux. Quoi qu'il en soit, je m'ennuie de mes Gilles. La vie a-t-elle un sens sans grands-pères pour regarder passer les trains, sans pères pour baliser le parcours, sans « repères », comme disait Lacan ?

Vivement la rentrée, que le sens reprenne, que l'ennui se dissipe. Enfin septembre, que cesse cette attente lancinante qui dure depuis huit mois. La grossesse n'est qu'attente. « I'm expecting », disent avec justesse les anglos. J'attends, une valise à la main, sur un quai inconnu, vers une destination étrangère. J'attends en m'ennuyant ferme comme une baleine échouée sur la rive attend que la marée remonte la chercher pour l'emmener au large. J'attends comme Emma Bovary avant moi, comme Bouddha sous son arbre ou Archimède dans son bain. J'attends, et c'est un luxe que de palper le temps qui passe.

Si le bonheur n'a pas d'histoire, l'ennui non plus. C'est gratuit, universel et si facile à partager, l'ennui. Bien qu'on puisse tenter de l'analyser et se l'expliquer logiquement, l'ennui est une étiquette vide apposée sur tout ce qui ne nous intéresse pas, pense le philosophe norvégien Lars Fr. H. Svendsen, qui a commis un essai passablement soporifique par endroits, mais fort pertinent aussi, sur ce sujet long comme un jour sans pain (Petite philosophie de l'ennui, Fayard, 2003). Selon ce penseur, l'ennui frappe davantage les hommes que les femmes. Alors que 10 % de la population connaîtra la dépression, 100 % des gens se coltineront à l'ennui un jour où l'autre et plus tôt que tard.

La chair est triste, hélas, et j'ai lu tous les livres

« Qui dit ennui dit perte de sens, et celle-ci est toujours grave pour celui à qui cela arrive. Le monde paraît-il absurde parce qu'on s'ennuie ou s'ennuie-t-on parce que le monde paraît absurde ? », demande le philosophe Lars Fr. H. Svendsen dans son essai. Devant l'absurdité de la mort, on ne peut que se poser des questions et, devant celle de la vie, bien pire en fait, on ne peut que se désoler.

L'ennui reste un sujet tabou, chargé négativement, comme la mort. De plus, il lui manque le charme de la mélancolie, « un charme dû à la relation traditionnelle qu'entretient la mélancolie avec la sagesse, la sensibilité et la beauté », poursuit le philosophe norvégien, qui estime qu'il lui manque aussi le sérieux de la dépression pour plaire aux psychologues et aux psychiatres.

Quoi qu'il en soit, l'ennui n'a pas bonne presse, sauf peut-être chez quelques écrivains et philosophes qui n'ont jamais été enceintes : Pessõa, Proust, Baudelaire, Kundera, Moravia, Pascal, Beckett, pour ne nommer que ceux-là. Cioran dit que s'ennuyer, c'est chiquer du temps. La chique s'est démodée, mais l'ennui serait un « privilège » de l'homme moderne. Le petit philosophe de l'ennui insiste sur ce point : « Alors que nous avons tout lieu de croire que la quantité de joie et de tristesse a été relativement constante au cours de l'Histoire, force est de constater que l'ennui a considérablement augmenté. » Alors qu'autrefois l'ennui était l'apanage du clergé et des nobles, il se serait démocratisé même chez ceux qui sont branchés au câble.



Faire du neuf avec du vieux

Il faut vraiment être dépourvu d'imagination pour s'ennuyer dans un monde où on nous propose cent choix à l'heure, 25 heures par jour. Ce serait précisément cette profusion de choix qui nous rendrait indifférents et paralysés, car plus il y a de choix et de possibilités, moins chaque choix aurait d'importance. Les plus hyperactifs d'entre nous auraient aussi le seuil de tolérance le plus bas face à l'ennui. Notre quête incessante de plaisirs, nos enfants surstimulés puis vitaminés au Ritalin, notre attrait pour les sports extrêmes, le sexe extrême, le plein air extrême, le tourisme d'aventures extrêmes, la téléréalité extrême, parlent bien davantage de notre ennui que de notre curiosité.

« Nous exigeons d'être distraits en permanence par quelque chose d'"intéressant" », poursuit mon ami Lars, qui pense que nous refusons de quitter les rives de l'enfance et sommes égarés dans une puberté collective caractérisée par l'ennui. La technologie achèverait de nous rendre complètement passifs, consommateurs déficitaires en sens, puisque tout s'explique et se zappe. Et notre obsession de la nouveauté, alimentée par les gourous des tendances, participe de cette sensation désagréable qui donne l'impression que plus c'est nouveau, plus c'est pareil. Le neuf devient vieux à une cadence infernale. L'usure des sens s'accélère à force de vouloir vivre au maximum.

Pour terminer, comme tout est vécu en public, sous l'oeil placide des caméras et devant l'ouïe avide des micros, jusqu'aux événements les plus insignifiants de nos vies, ce que le monde a gagné en transparence, il l'a perdu en mystère.

Et qu'est-ce qu'un champagne sans effervescence, sinon qu'un jus de raisins flat ?

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Donné : ma langue aux chats en feuilletant La Langue aux chats (L'Archipel). Cette anthologie des plus beaux textes portant sur le chat vous fera découvrir ce maître de l'ennui sous ses aspects les plus mystérieux. « Il se compose, assure un écolier, de deux pattes de derrière et de deux pattes de chaque côté. Derrière lui, ajoute cet enfant, il y a une queue qui devient de plus en plus, et puis au bout il n'y a plus rien. » (Alexandre Vialatte)

Trouvé : des cours de danse contemporaine pour se remettre en forme. Très tendance, la danse, en tout cas davantage que le yoga et le Pilates. Cardio, souplesse et force s'allient à la musique pour donner le rythme. On s'inscrit aux ateliers récréatifs des Ateliers de danse moderne de Montréal en composant le % (514) 866-9814. Les cours commencent le 15 septembre.

Dégoté : un cours de yoga très in dans lequel vous ne risquez pas de vous ennuyer : le yoga bikram. Cette série de 26 asanas (positions yogiques) s'exécute dans une pièce surchauffée pour aider la flexibilité et augmenter la circulation sanguine. Suant ! Pourrez pas dire que je ne me préoccupe pas de votre santé. On se renseigne à www.bikramyogamtl.com ou en composant le % (514) 989-7642.

Trompé : l'ennui avec la dernière édition du magazine Toro (août-septembre 2003). Très réussi, ce GQ canadien qui s'adresse à une clientèle masculine largement hétéro. La chronique sexe de Bebe O'Shea est succulente. Dans cette édition, tout sur l'art du cunnilingus, et sans vulgarité avec ça ! Aussi, une entrevue « intéressante » avec le chanteur Bryan Adams, devenu photographe de mode.

Noté : que les Américains s'apprêtent à célébrer la première édition du « Take back your time Day », le vendredi 24 octobre prochain. Cette initiative contre-productive vise à faire prendre conscience aux gens du peu de temps libre qui leur est alloué. Arrivé à la dernière semaine d'octobre, l'Américain moyen a consacré autant d'heures à son travail qu'un Européen toute l'année. Encore faut-il se demander ce que les Américains feraient s'ils ne travaillaient pas pendant ces deux mois supplémentaires. www.timeday.org.

Aimé : le dossier sur la sexualité dans le dernier magazine Utne. À la recherche d'une intelligence érotique, ce Reader's Digest alternatif réussit à nous fournir quelques pistes pour rendre le sexe moins routinier. Entre autres, certains théraputes conseillent de jouer davantage sur l'ambiguïté et le mystère pour fuir l'ennui. Tiens, tiens ! L'égalité dans la chambre à coucher équivaut à une sexualité ennuyante, disent-ils aussi. À lire !

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Chère Joblo

Maux de coeur, de cul et de cocu

Chère Joblo,

Y en a ras le bol. Je vous écris du fond de ma mare boueuse d'introspection qui ne me mène nulle part, sinon toujours un peu plus creux, et ce, afin que vous m'en extirpiez.

Je vous explique : je viens tout juste d'emménager avec mon jules et un coco-locataire bien loquace. Jusque-là, tout va bien, enfin pas trop mal. Mais voilà : je me sens devenir mégère...

Je vous assure, malgré mes 23 ans à peine entamés, je me sens le nez crochir, le dos courber, les poils au menton apparaître, et je m'entendrai bientôt dire (il faut imaginer une voix de vieille harpie) : « Ramasse ton linge ! Fais la vaisselle ! Ramasse tes cheveux quand tu prends ta douche ! »

Mais c'est qu'ils sont vraiment souillons !

Pour l'instant, je tente de faire passer mes désirs de salubrité de façon diplomate et féminine, c'est-à-dire avec tact, humour, et accompagnés d'un sourire ravageur.

Je commence pourtant à me faire qualifier — et je cite — de « contrôleuse ».

Ça fait peur, surtout que j'anticipe la prochaine épithète : castratrice !

Bon, chère Joblo, l'heure est grave ; si ça continue, je vais me mettre à écouter du Donna Summer...

Une acariâtre en devenir

Ma chère acariâtre en devenir,

La « nouvelle » féministe Élisabeth Badinter prétend que le véritable enjeu dans les relations hommes-femmes ne portera pas sur les salaires mais plutôt sur le partage des tâches. En abandonnant le foyer, les féministes n'ont pas tout résolu sur ce terrain pourtant miné. Désormais, le nerf de la guerre ressemble à un chiffon J. Le fait qu'à 23 ans vous soyez confrontée à cette dure réalité ne m'étonne pas le moins du monde mais m'attriste pour la suite de ce monde qu'on souhaiterait plus égalitaire.

Certaines femmes montent aux barricades comme la comédienne Anne Dorval et dénoncent cette injustice flagrante, quitte à passer pour des ménagères mal apprivoisées. D'autres abdiquent et deviennent aussi frustrées qu'une bédé de Bretécher ou encore optent pour la femme de ménage, une solution facile à votre problème, il me semble, mais qui n'en résout pas le fond.

Reste que la domesticité et ses tâches afférentes sont un défi quotidien à relever dans un couple. C'est pire dans un ménage à trois car le mot « ménage » ne semble pas être interprété avec le même enthousiasme par chacun.

Nous vivons dans un monde qui valorise les comportements d'adulescents (sniffer du Old Dutch, oui, mais l'utiliser comme récurent, jamais !) et cette pathologie culturelle afflige davantage les hommes que les femmes. La solution au problème que vous évoquez me semble beaucoup plus d'ordre sociologique que stratégique et renvoie à l'éducation des garçons. Vaste sujet !

Quelqu'un se souvient-il de cette vieille devise marxiste : la femme est le prolétaire de l'homme ? Malheureusement, beaucoup de poussière est retombée depuis, mais personne ne se bouscule pour la ramasser. Prenez votre mâle en patience mais ne pliez pas l'échine. Ce combat domestique peut se transposer à une échelle beaucoup plus vaste. Voyez-le comme une guerre hygiénique qui vous préparera à affronter la « vraie vie », une malpropre qui ne cesse de faire des dégâts et ne ramasse jamais rien derrière elle.

Joblo

Écrivez à cherejoblo@ledevoir.com