Le Canada et les réfugiés - Ce triste pays vaut-il encore une fête?

Des professionnels de la santé ont manifesté à Montréal il y a deux semaines pour tenter de convaincre le gouvernement du Canada de ne pas faire de compressions dans les soins de santé aux demandeurs d’asile.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Des professionnels de la santé ont manifesté à Montréal il y a deux semaines pour tenter de convaincre le gouvernement du Canada de ne pas faire de compressions dans les soins de santé aux demandeurs d’asile.

Ces fêtes nationales se suivent et se ressemblent. Elles sont déprimées et déprimantes. Preston Manning, le père fondateur du Canada de Stephen Harper se lamente. Plus personne n’ose dire « J’aime mon pays », écrit-il dans le Globe and Mail. Ottawa a beau célébrer tambour battant la guerre de 1812 contre les Américains envahisseurs, la reconnaissance de Grand-Pré par l’UNESCO vient rappeler que ce pays fut aussi bâti sur la déportation des Acadiens.

De même, alors qu’à l’Université de Moncton un Donald Savoie s’inquiète de la séparation tranquille des « deux solitudes » du Canada, au Québec - si les enfants de l’immigration fêtent la Saint-Jean -, des Québécois plus divisés que jamais peinent à se dire qu’ils sont un même peuple. Dans peu de temps, ils iront aux urnes au terme d’une campagne électorale qui sera, sans doute aussi, un festival de la corruption pour les uns et de la désunion pour les autres.


Serait-ce que la polarisation Canada-Québec serait chose du passé ? Ou qu’une opposition gauche-droite serait en voie de la remplacer dans les soucis des individus et des collectivités ? Ou ne s’agirait-il pas plutôt d’un autre phénomène, plus fondamental, qu’on préfère ne pas voir ? Un pays, en effet, s’élève mal au-dessus des rancoeurs et des échecs quand on y fait l’économie des devoirs humanitaires ou des valeurs éthiques les plus élémentaires.


Ainsi, un Gwyn Morgan, oilman et banquier, columnist à Report on Business, fustige, peut-être avec raison, « la part du lion » que le Québec reçoit en péréquation. Il s’en prend aussi aux étudiants hostiles aux droits de scolarité qui voudraient remplacer le libre marché capitaliste par un socialisme d’État. Or, sa propre fortune ne sort-elle pas de terres autrefois amérindiennes ? Président du conseil de SNC-Lavalin, il cherchait encore aux dernières nouvelles les millions égarés par cette firme en Afrique.


De leur côté, les étudiants au carré rouge ont surpris le Québec, sinon la planète. Leur mobilisation a soulevé un problème d’équité et de gestion publique que les élites politiques et les universités tenaient sous le boisseau. D’aucuns ont cependant été frappés par l’absence de cette nouvelle génération d’« idéalistes-réalistes » dans la lutte contre les injustices ignorées, populations autochtones dépossédées, enfants pauvres abandonnés, milliers de sans-abri laissés à leur détresse. Sans parler des déshérités ailleurs.


Sans être un sanctuaire traditionnel, en effet, le Canada a accueilli des « personnes déplacées » par des guerres en Europe et, plus récemment, en Asie. L’accueil des étrangers menacés ou démunis est, depuis la nuit des temps, le signe d’une société ayant à coeur les plus hautes valeurs morales. Les États-Unis en ont fait autrefois le phare des déshérités du monde. Au Canada, des descendants de réfugiés se souviennent de ceux qui furent ainsi sauvés et de ceux qui, hélas, ont été perdus.


Philip Berger, un médecin, Bernie Farber, un ancien dirigeant du Congrès juif du Canada, et Clayton Ruby, un avocat de Toronto, tous descendants d’immigrants juifs, viennent de s’élever dans le Globe contre les dispositions restrictives de la nouvelle loi canadienne sur l’immigration. À l’époque de la Seconde Guerre, des juifs persécutés par Hitler périrent faute d’être accueillis au Canada. Des survivants juifs y furent acceptés après, certes, mais non les « romanichels », minorité tzigane aussi frappée de génocide.


La récente loi C-31 permettra au gouvernement de refouler dans des pays dits démocratiques les gens qui y fuient la persécution. C’est le cas des romanichels de Hongrie, un pays qui sera sans doute inscrit sur la liste canadienne comme démocratique, mais qui persécute néanmoins cette vieille minorité européenne. D’autres pays « démocratiques » sont incapables de protéger ou même d’accepter des gens membres d’une minorité honnie ou d’un groupe d’opposition.


Pire encore, pour décourager les réfugiés de rester au Canada, Ottawa entend leur couper les services médicaux. Partout au Canada des professionnels de la santé se sont élevés contre cette politique discriminatoire. Elle leur pose en effet un dilemme éthique d’une gravité exceptionnelle. Même des enfants diabétiques, par exemple, ne recevraient plus d’aide médicale. Des associations de médecins et d’infirmières entendent maintenir ce service essentiel, même si Ottawa refuse de les payer. Au Québec, le ministre de la Santé, Yves Bolduc, s’oppose aussi à cette politique fédérale.


Le personnel médical fait honneur à la profession et au pays en dénonçant cette discrimination. Certains n’hésiteront pas, non plus, à soigner gratuitement ces familles souvent démunies et parfois victimes des pires traitements dans leur pays d’origine. Mais l’enjeu dépasse l’éthique médicale. Le gouvernement mise, en effet, sur le refus des citoyens de laisser des étrangers recevoir des soins alors qu’eux-mêmes ont parfois de la difficulté à en recevoir !


Nombre d’immigrants ou même de réfugiés qui sont aujourd’hui citoyens canadiens ne seraient pas au Canada aujourd’hui s’ils avaient eu à affronter une loi comme celle que le gouvernement vient de faire passer. Les gens du pays qui ferment les yeux sur une telle politique peuvent bien en rejeter le blâme sur les conservateurs du premier ministre Harper. Mais en tardant à faire échec à ce programme fait en leur nom et qui les méprise, ils portent leur part de responsabilité dans le discrédit qui frappe le Canada.


Ce triste pays vaut-il encore une fête ?


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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

6 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 3 juillet 2012 04 h 14

    Merci Monsieur .

    Merci Monsieur Leclerc de votre honnêteté .
    Certains se font élire en se présentant comme chrétiens et respectueux de l'humain, alors qu'une fois en place, ils s'empressent d'aller pêcher à l'extrême-droite pour se maintenir au pouvoir et récolter des dollars pour leur prochaine campagne de triche ...
    Nous surnagons dans un pays qui cultive l'hypocrisie au point d'en faire un mode de vie .
    Au Canada, terre de mes aïeux et autres fleurons glorieux...
    Moi je pense qu'ils doivent se retourner dans leurs tombes, nos aïeux !

    Vivement le Québec debout et libéré de tout cela !

  • France Marcotte - Inscrite 3 juillet 2012 06 h 45

    Tu n'y es pour rien mais c'est de ta faute..

    «Les gens du pays qui ferment les yeux sur une telle politique peuvent bien en rejeter le blâme sur les conservateurs du premier ministre Harper. Mais en tardant à faire échec à ce programme fait en leur nom et qui les méprise, ils portent leur part de responsabilité dans le discrédit qui frappe le Canada.»

    En tardant à faire échec...

    Mais de quoi parlez-vous? Quel pouvoir avons-nous de faire échec à ce programme ou à quoi que ce soit émanant de ce gouvernement?
    Il manque au moins un paragraphe à votre chronique...

    • Marc-André Fortier - Abonné 3 juillet 2012 10 h 51

      Mme. Marcotte. Il ne manque rien au texte de M. Leclerc, tout y est dit.

      La tendance que nous avons au Québec et dans le reste du Canada de dire «pas dans ma cour...» était déjà en place avant l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement conservateur majoritaire. En fait on peut même affirmer qu'ils sont arrivés au pouvoir en partie grâce à cette tendance.

      Ce pays a lentement glissé dans la direction que lui pointait l'égocentrisme de ces citoyens, leur irresponsabilité et leur manque de solidarité. Nos gouvernements et leurs décisions sont le reflet de qui nous sommes comme société.

      Maintenant au lieu de dire «pas moi, c'est pas de ma faute...» nous avons trois longues années pour évaluer nos options et décider de poursuivre ou non dans cette direction. Heureusement il n'y a rien d'éternel, surtout pas les gouvernements.

      Bonne journée!

    • France Marcotte - Inscrite 3 juillet 2012 13 h 06

      Et vous comptez "faire échec" comment?

      Car c'est précisément cela que nous sommes censés être en mesure de faire et c'est ce pouvoir que je questionne ici, rien d'autre.

    • France Marcotte - Inscrite 3 juillet 2012 13 h 15

      Et puis je vous relis...
      Vous semblez bien certain de détenir un pan complet de la Vérité.
      Qu'est-ce qui vous vaut cette autorité s'il vous plaît?

  • Pierre-Paul Roy - Abonné 3 juillet 2012 11 h 46

    Un gouvernenent de trop...

    Ce cher monsieur Gwyn Morgan devrait lire Un gouvernement de trop de Stéphane Gobeil. Au sujet de la péréquation il écrit : «En 2010, le Québec a reçu 7,6 milliards de dollars au chapitre de la péréquation. Mais il y contribue lui-même à hauteur de 3 milliards, ce qui fait au net, la péréquation nous aura rapporté 4,6 milliards de dollards. On est loin des 13 milliards reçus par l'Ontario pour son industrie de l'auto.»