Le Québec accueille la Francophonie

Lundi prochain, la ville de Québec accueillera 1200 francophones venus d’une centaine de pays pour participer au premier grand Forum mondial sur la langue française. Cette initiative, calquée sur les grands congrès internationaux de la langue espagnole qui se tiennent tous les trois ans, rassemblera des représentants de la société civile venus de tous les coins du monde où l’on parle le français. Pendant cinq jours, des artistes, des intellectuels, des gens d’affaires tenteront de dresser le portrait de la Francophonie du xxie siècle et d’en dégager les perspectives.

Les moins jeunes se souviendront que ce rassemblement en rappelle un autre. En 1974, le Festival international de la jeunesse francophone s’était aussi tenu à Québec. Les Québécois en gardent un souvenir indélébile puisque c’est à cette occasion que les Vigneault, Leclerc et Charlebois montèrent ensemble sur la scène des plaines d’Abraham. Au son de J’ai vu le loup, le renard, le lièvre, la Francophonie découvrait alors un pays en plein chambardement et à l’offensive sur tous les fronts. Le gouvernement de Robert Bourassa venait de faire du français la seule langue officielle du Québec. Le parti de René Lévesque allait bientôt redonner à notre langue certains droits trop longtemps bafoués en cette terre d’Amérique.


Le pays que découvriront lundi les délégués francophones n’est plus tout à fait le même. Si le français y a remporté des victoires certaines, en 2012, l’ambiance n’est plus vraiment à la fête. Il y a longtemps que Metallica et Madonna ont détrôné Vigneault sur les plaines d’Abraham. La langue officielle du Québec cède aujourd’hui souvent la place à un bilinguisme de plus en plus envahissant. Charcutée par la Cour suprême du Canada, la loi 101 parvient à peine à intégrer à la majorité francophone un immigrant sur deux. Les autres vont grossir la majorité anglophone, contribuant ainsi à la lente et inéluctable érosion du français au Canada. À Montréal, seul lieu d’intégration des immigrants au Québec, l’équilibre linguistique précaire est sur le point de se rompre. Un sondage publié dans nos pages la semaine dernière révélait que, 35 ans après l’adoption de la Charte de la langue française, l’anglais est toujours considéré au Québec comme le premier facteur de réussite économique. Il arrive devant le bilinguisme et, ensuite seulement, le français. Il ne s’agit pas de nier les progrès accomplis, mais de constater que, si dans les années 70 la pente était ascendante, elle ne l’est plus du tout.


Cette morosité ambiante amène parfois les Québécois, assiégés sur leur continent, à oublier que le français demeure une des grandes langues internationales de la planète. Si ce forum devait servir à une seule chose, ce devrait être à montrer que les Québécois qui luttent pied à pied pour le respect de leur langue ne sont pas seuls et que le « tout anglais » et son avatar le globish sont de plus en plus contestés dans le monde.


En Afrique, la progression du français est plus qu’encourageante. C’est là que vivront 80 % des 700 000 000 francophones qui peupleront bientôt la planète. Même en France, si souvent négligente en la matière, on sent une sensibilité nouvelle. Dans la presse, les milieux politiques, intellectuels et scientifiques, il n’est plus rare d’entendre dénoncer l’obsession du « tout anglais ». Le changement de gouvernement y est peut-être pour quelque chose. En Suisse, des universitaires refusent de se faire imposer la médiocrité linguistique qui accompagne nécessairement l’enseignement en globish. Depuis 2012, les écoles publiques de la Malaisie ont rompu avec la tradition qui consistait à enseigner les sciences en anglais. Alors que la pensée unique anglo-américaine est de plus en plus contestée, la « ringardise » si souvent accolée à la défense du français est en train de changer de bord.


Encore faut-il que la Francophonie prenne garde à ce que son discours parfois un peu naïf sur la diversité culturelle ne serve à cautionner une idéologie multiculturelle qui sert souvent de prétexte à la diffusion de cette même pensée unique. Si la diversité culturelle est un bien à l’échelle du monde, les peuples doivent d’abord et avant tout conserver le droit inaliénable de vivre et de travailler dans leur langue. Un droit qui, faut-il le rappeler, est de moins en moins respecté au Québec, où le gouvernement, en retard d’une mode, s’entête même à vouloir rendre obligatoire l’immersion en anglais des élèves de 6e année. Des élèves dont la langue est par ailleurs souvent déjà saturée d’anglais.


Il ne faudrait pas, comme cela arrive parfois au Québec, que le discours sur la diversité culturelle et l’« ouverture à l’autre » serve de prétexte à la promotion d’un multiculturalisme et d’un bilinguisme institutionnel qui ne sont souvent qu’une forme subtile de promotion de l’anglais. La Francophonie se grandirait à faire ces nuances et à soutenir sans réserve le combat que mènent les Québécois. Un combat déterminant pour l’avenir du Québec, mais aussi pour celui de la Francophonie. Car, que serait la Francophonie sans le Québec ? Il m’arrive parfois de me poser la question.

18 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 29 juin 2012 03 h 02

    Le chiffre

    «C'est là que vivront 80% des 700 000 francophones qui peupleront la planète».
    700 000 francophones, ce n'est pas beaucoup.

    • Bernard Terreault - Abonné 29 juin 2012 07 h 46

      Je suppose que vous avez compris que c'était 700 000 000 (sept cent MILLIONS).

    • Jacques Moreau - Inscrit 29 juin 2012 12 h 30

      La France a une population d'environ 63 millions, il y aurait un 5 M. de Belges francophones, en afrique le français est souvent une langue seconde, acquise sous le règne colonial.
      Dernièrement un pays d'afrique du Nord, a enlevé la reconnaissance de langue officielle au français, se limitant à l'Arabe (je crois) comme seule langue officielle. Au XVI ième siècle LA LANGUE internationale était encore le LATIN, avec le Grèque. Au Québec, jusque dans les années 1950, le latin apparaissait comme matière obligatoire au secondaire (7 à 12ième année). Le chiffre de 700 millions m'apparait plutôt optimistique, à moins de compter sur un "berceau des naissances" . Bien sur au temps du Roi Soleil, le Français, comme langue, était très imposant. Après la Guerre de Sept Ans, l'influence militaire et commerciale de la France commence à stagner.

    • Gilles Théberge - Abonné 29 juin 2012 22 h 40

      Messieurs Dugal et Moreau, je crois que vous devriez lire le texte de monsieur Rioux avec plus d'attention avant de le commenter...

  • France Marcotte - Abonnée 29 juin 2012 07 h 10

    Le savoir pour le croire

    «Si la diversité culturelle est un bien à l’échelle du monde, les peuples doivent d’abord et avant tout conserver le droit inaliénable de vivre et de travailler dans leur langue», dit M.Rioux.

    Vivre et travailler dans sa langue...un droit inaliénable. Faudrait insister là-dessus pour le faire savoir, il me semble.

    La semaine dernière, dans le grand dossier consacré au français dans Le Devoir, une courte allusion d'un commissaire de la CSDM a particulièrement attiré mon attention:

    « Tout cela (les résultats d'une enquête sur la réussite économique, etc.) s’inscrit dans un courant qui m’inquiète, où on est de plus en plus décomplexé au Québec par rapport au flot de demandes tournant autour de l’anglais ». «Comme si l’anglais était indispensable pour la suite des choses, notamment pour l’emploi, ce qui est faux...», dit Akos Verboczy, commissaire de la CSDM dans le quartier Westmount-Côte-des-Neiges-Sud.

    Combien croient mordicus le contraire de ce que dit monsieur le commissaire?

  • Ginette Durand - Abonnée 29 juin 2012 07 h 53

    Statistiques francophonie

    Présentement: le total est d'environ 284 millions. M. Rioux voulait sans doute dire 700 millions (d'ici une vingtaine d'années) Et c'est vrai que ça boume en Afrique: Voir: http://fr.wikipedia.org/wiki/Distribution_des_fran et aussi: le rapport du Haut conseil de la francophonie : déjà en 1999, il y avait: 113 millions de francophones réels : ils ont du français (langue première, seconde ou d’adoption) une maîtrise courante et en font un usage habituel ; chiffre en augmentation de 7,7 % depuis 1990
    61 millions de francophones occasionnels, dans l’espace francophone : leur pratique du français est limitée soit par une maîtrise rudimentaire ou spécialisée, soit par un usage circonstanciel ; chiffre en augmentation de 11,8 %
    entre 100 et 110 millions de francisants et d’apprenants de français, hors de l’espace francophone : ils ont appris ou apprennent le français pour communiquer avec les étrangers
    Total : entre 274 et 284 millions
    (Ces données sont extraites du "Rapport sur l'état de la Francophonie dans le monde. Données 1997/98 et six études inédites", Haut Conseil de la Francophonie, Paris, la Documentation française, 1999)

  • Réal Giguère - Inscrit 29 juin 2012 08 h 04

    Et le 5 millions de Francos-Américains?

    5 millions d'Américains sont des Francos-Américains, fiers de l'origine. Et pas les moindres: David Plouffe, Madonna, Lyndon Larouche, Paul Theroux, Gary Trudeau, David Plante, Yvan Chouinard, Annie Proulx, Mike Gravel.

    Des gens influents, qui dominent leur profession, mais que l'on n'utilise jamais pour faire avancer notre cause aux États-Unis.

    • Pierre Bernier - Abonné 29 juin 2012 10 h 05

      « Et le 5 millions de Francos-Américains?... ils vivent, se font inflencer et parlent en anglais... même lorsqu'ils sont parmi des fracophones.

      On appelle ça la « louisianisation » !

    • Jean Boucher - Inscrit 30 juin 2012 17 h 09

      Bon point M. Giguère. Ils sont peut-être davantage anglophones, comme beaucoup des nôtres au Canada-anglais, mais méritent tout notre respect - beaucoup, sont originaires du Québec et du Canada-français et d'autres d'Europe, d'Afrique et d'Asie.

      Ce n'est pas négligeable: les cercles français patronnés par la France et les Américains abondent aux USA.

  • Jean Lapointe - Abonné 29 juin 2012 08 h 09

    Non seulement le droit mais la possibilité et la volonté

    Vous dites que «Si la diversité culturelle est un bien à l’échelle du monde, les peuples doivent d’abord et avant tout conserver le droit inaliénable de vivre et de travailler dans leur langue.»

    Il me semble que les peuples doivent non seulement avoir le droit de vivre et de travailler dans leur langue mais avoir surtout la possibilité et la volonté de le faire.

    Ce n'est pas quelque chose qui doit être laissée à l'initiative personnelle. Ce serait peine perdue parce que trop de gens se laisseraient aller à toutes sortes d' influences néfastes sans s'en rendre compte.

    Il faut des lois et il faut donc alors des gouvernements qui les adoptent ces lois.

    Le laisser-faire de la part des gouvernements serait inacceptable parce qu'alors les situations ne pourraient qu'empirer de plus en plus.

    C'est d'ailleurs ce qui est en train de se produire au Québec.

    Et pourquoi ? A cause de l'inaction du gouvernement Charest dans ce domaine.

    Les libertés individuelles ne doivent pas l'emporter sur le bien commun parce qu'alors on irait de catastrophe en catastrophe.