Quelle est votre juste part ?

Dans son essai Le monstre doux (Gallimard, 2010), l’intellectuel italien Raffaele Simone développe une thèse intéressante. Les idées de la droite économique, fondées sur la liberté individuelle et sur les bienfaits de la compétition, seraient plus instinctives, plus « naturelles », que les idées de la gauche, qui mettent en avant la nécessité de la solidarité et le sens du social. L’opposition droite/gauche, en d’autres termes, rejouerait sur le terrain socioéconomique l’opposition nature/culture, raison pour laquelle les idées de droite seraient plus faciles à défendre que les idées de gauche, qui exigent, pour être comprises, un détour culturel, un dépassement du simplisme argumentatif.

Prenons l’exemple du fameux « Tax Freedom Day », popularisé par l’Institut Fraser. Ce « jour de la libération fiscale » serait arrivé, cette année, au Québec, le 17 juin. Jusque-là, nous dit l’Institut Fraser, nous travaillions pour l’État. Depuis, nous pouvons travailler pour nous-mêmes. L’idée est simple : en vous soutirant des taxes et impôts, l’État vous prive de votre liberté économique. Tout le monde peut facilement comprendre qu’il serait préférable de garder son argent pour soi.


Contester cette logique exige un effort intellectuel. Dans Le Devoir du 16 juin dernier, trois chercheurs, Thomas Ferretti, Maxime Lambrecht et Vincent Aubert, se livrent à cet exercice. Ils rappellent d’abord que « travailler pour l’État », c’est travailler pour nous puisqu’on « ne peut pas passer une minute de notre journée sans utiliser un service public ». Ils ajoutent que notre revenu n’est pas nécessairement lié à notre mérite personnel, mais bien à un marché créateur d’inégalités, et que l’impôt sert aussi à corriger cette injustice. Ils reconnaissent, enfin, que l’impôt actuel est injuste. Non pas parce qu’il prend trop aux riches, mais, au contraire, parce qu’il les ponctionne proportionnellement moins qu’il ne ponctionne la classe moyenne.

 

Réfutation d’un mythe


Cette démonstration de la bêtise du « Tax Freedom Day » donne raison à Simone. Elle a beau être plus juste, plus raffinée et plus vraie que la thèse de la droite, elle s’impose plus difficilement dans les esprits parce qu’elle est contre-intuitive. « Être de gauche est plus fatigant qu’être de droite », conclut Simone, mais, puisque c’est la gauche qui a raison, elle doit trouver des façons efficaces de convaincre.


Les philosophes David Robichaud et Patrick Turmel s’attaquent à ce défi dans La juste part, un bref mais brillant et réjouissant essai, publié par l’équipe du magazine Nouveau Projet dans la collection « Documents ». Réfutation allègre du mythe selon lequel l’individu serait « entièrement responsable des fruits de son travail et de ce qu’il peut en retirer sur le marché », cet essai imagé veut montrer « que toute richesse est d’abord un produit social » et qu’il est juste que les plus riches d’entre nous paient plus de taxes et d’impôts que les autres « parce qu’ils profitent davantage de la coopération sociale et des bénéfices collectifs produits ».


Le (néo)libéralisme économique s’inspire des idées du philosophe anglais John Locke. Dans le paisible état de nature, suggère ce dernier, les humains ont des droits naturels - à la vie, à la liberté et à la propriété - octroyés par Dieu et le libre marché est le système qui s’impose. L’État ne vient pas spolier les individus et tout va bien.


Cette fiction, toutefois, ne tient pas la route. Le philosophe anglais Thomas Hobbes montre, en effet, que le respect des droits d’autrui n’est pas naturel, que la liberté totale peut mener au vol et au meurtre et que, « dans un tel état, il n’y a pas de place pour l’activité industrieuse, parce que le fruit n’en est pas assuré […] ». Aussi, pour qu’une société soit productive et économiquement viable, il faut une certaine coopération sociale, qui passe par des règles et contraintes respectées par tous. Par exemple, il n’est pas nécessairement rationnel, d’un point de vue individuel, de payer ses impôts, d’économiser l’eau potable, d’aller voter et de préserver les ressources naturelles. « Le problème, écrivent Robichaud et Turmel, c’est que lorsque tous raisonnent de cette façon, on se retrouve avec des problèmes collectifs dont tous souffrent. »


La compétition a certes des vertus, mais elle exige des règles pour demeurer saine et sa logique n’a pas sa place partout. La compétition sportive vise à faire ressortir le meilleur athlète, pas le plus dopé ; la compétition scolaire vise à susciter une émulation faisant éclore les talents de tous, pas seulement des plus riches. Si seuls ces derniers, parce qu’ils ont accès aux drogues efficaces ou à de prestigieuses écoles, s’imposent, la compétition est faussée et l’excellence athlétique ou scolaire perd son sens. Il en va de même en matière économique : les interventions de l’État ne doivent pas servir à empêcher une saine compétition, « mais à dissuader certains comportements individuels qui menaceraient la stabilité ou la désirabilité de la compétition ».


Collectivement, expliquent Robichaud et Turmel, nous pouvons faire voler des avions, créer de l’énergie nucléaire et transplanter des organes ; seuls dans la nature, nous peinerions à allumer un feu. Nous sommes, selon la formule, « juchés sur les épaules d’un géant », et ce géant, « c’est la tradition culturelle cumulative ». Les génies créateurs ont certes des mérites individuels, mais ils doivent aussi leur réussite à un contexte culturel et social.


Pour ces raisons, s’il est légitime de donner de gros salaires à certains, il est aussi justifié d’exiger de ceux qui ont le plus bénéficié de ce contexte qu’ils fournissent leur juste part en matière de taxes et impôts. Quand on constate, de plus, que les inégalités sociales engendrent une course folle à la consommation et que les sociétés plus égalitaires améliorent le sort de toute la population, le modèle social-démocrate, qui préserve les vertus de la compétition et du marché tout en corrigeant leurs abus par des politiques redistributives, remporte la palme du modèle idéal ou du moins pire des modèles.


L’humain s’améliore souvent par la compétition, mais toujours par la coopération, sans laquelle il périrait. À l’heure de choisir un modèle de société pour le Québec, David Robichaud et Patrick Turmel viennent nous rappeler, avec finesse et brio, que le simplisme de droite est une dangereuse imposture.

28 commentaires
  • Richard Nault - Inscrit 30 juin 2012 07 h 53

    Deux bons bouquins!

    C'est effectivement deux bons livres qui nous aident à y voir plus clair entre les notions de la droite et de la gauche, leurs fondements et leurs mythes respectifs. J'ai bien apprécier le chapitre sur la fabrication des grilles-pains dans le livre sur ''La juste part'' ;-) Cela m'a permis de comprendre l'interdépendance des humains pour faire société et partager un patrimoine de biens et de services qui dépassent astronomiquement notre juste petite part. Simone explique que les idées de la droite sont plus instinctives, donc plus ''naturelles'' que ceux de la gauche, pour ma part, j'aujouterais que le ''naturel instinctif'' pourrait tout aussi bien s'expliquer par des mécanismes inconscients qui relèvent du développement cognitif tant sur le plan rationnel qu'irrrationnel. Un peu de socio, d'anthropo, de philo... et d'économie comportemental s'imposent dans nore compréhension de l'humain, mais la psychanalyse est aussi riche de gisements si on se donne la peine de creuser dans l'inconscient des idées politiques. Bonne lecture!

    • Denis Paquette - Abonné 3 juillet 2012 07 h 10

      Malgré toutes les connaissances du monde la juste part sera toujours quelque chose de difficile a définir
      Ca me fait penser a la fameuse phrase a chacun selon ses talents
      Mais entre vous et moi vouloir faire le tout parfaitement d'un individu et d'en déterminer les responsabilités, n'est- ce pas ce qui conduit a l'eugénisme et par ricochet au fascisme

  • Simon Ouellet - Inscrit 30 juin 2012 09 h 42

    Excellent !!!

    J'ai beaucoup aimé ce compte rendu du petit ouvrage.

    Il me fait penser à ce qui suit:

    1) la carte n'est pas le territoire.

    2) Le meilleur n'est pas toujours le mieux.

    3) Je me permets de citer Jonathan Haidt; je suggère à tous et toutes d'écouter ses "talks" dont plusieurs citation se trouvent avec liens sur cette page:

    http://www.ted.com/speakers/jonathan_haidt.html


    De plus, je vous invite à vous "promener" sur TED, beaucoup à découvrir, méditer et comprendre...

  • Jean Lapointe - Abonné 30 juin 2012 09 h 50

    Ça ne va pas les convertir


    Un tel document peut être sûrement très utile aux gens qui ne sont pas certains d' être défavorables à ce qu'on appelle le «néo-libéralisme» parce que ça leur fournit de bons arguments pour les convaincre qu'ils ont raison d'être contre.

    Mais il ne faut pas s'attendre à ce que les tenants du libéralisme économique à tout prix changent d'idée après l'avoir lu parce qu'il est pratiquement impossible de faire changer d'idée des «croyants».

    C'est que le libéralisme c'est davantage une croyance irrationnelle qu'un choix réfléchi.

    C'est du moins mon avis.

    • Joseph Berbery - Inscrit 30 juin 2012 12 h 43

      Pas tout à fait d'accord. Il sert bien des intérêts. Et ceux qui y trouvent leur comptent propagent bien sûr cette «foi». Même s'ils n'y croient pas.

      En somme, Coca Cola et les Grands Financiers Mondiaux vendent tous les deux un bien qu'ils ne possèdent pas : des ILLUSIONS.

    • Patrick González - Inscrit 30 juin 2012 17 h 15

      C'est vrai que l'adhésion au libéralisme procède en partie d'un jugement subjectif. Il existe de formidables arguments pour supporter le libéralisme mais ils ne suffisent pas à eux seul : il faut y ajouter une perspective historique. Le socialisme s'étant soldé par un échec, le libéralisme a le haut du pavé.

      C'est pourquoi la plupart des économistes sont des libéraux à des degrés divers. Quand on s'intéresse vraiment à ces questions et qu'on y consacre l'essentiel de ses énergies intellectuelles, on arrive tous à des conclusions semblables. Étudier l'économie, c'est prendre un train qui nous laisse inévitablement à droite de notre point de départ.

    • Patrick González - Inscrit 30 juin 2012 17 h 15

      (suite) Et c'est pourquoi ces philosophes parlent à travers leur chapeau. Ils voient la part de subjectivité et ils présument que les économistes sont sujets à des illusions : ils ne comprennent pas autrement le point d'arrivée des économistes parce qu'ils n'ont pas fait le voyage intellectuel eux-même. Il existe toute une industrie de ces philosophes du dimanche qui prétendent "expliquer" ce que les économistes n'ont pas compris à propos de l'économie. Ils pérorent comme des homéopathes qui prétendent soigner le cancer. Pas de danger qu'ils me convertissent : je les trouve ignorants.

      Cela dit, les économistes ont bien des choses à se reprocher, surtout ces jours-ci. Ils vulgarisent peu, ils tournent parfois les coins ronds et certains apprennent vite à flatter la main qui les nourrit. Mais ces défauts ont plus à voir avec la nature humaine qu'avec la nature de la discipline.

    • Maxime Comete - Inscrit 1 juillet 2012 16 h 26

      L'argument que vous fournissez M Gonzalez, il est typique de l'économiste, et témoigne à lui seul de l'insuffisance de la théorie économique à comprendre la réalité sociale. S'en remettre strictement à l'économie pour comprendre l'économie, voilà une démarche triviale, tautologique. Ce qui est consternant de la science économique, c'est l'énergie qu'elle déploie à prendre les catégories sur laquelle elle s'est édifiée, et d'en dégager des fondements transhistoriques, voir même d'en dégager des "lois naturelles" C'est cette "transhistorisation" et "naturalisation" des postulats de l'économie classique (la valeur, la valeur-travail, l'argent, la marchandise) qu'a vigoureusement critique Marx dans sa critique de l'économie-politique. Nous n'avons qu'à lire Smith et Ricardo pour apprécier tout le travail intellectuel de Marx. Et cela est le fruit d'une réflexion beaucoup plus philosophique qu'économique.

      Si, comme vous dites, "Étudier l'économie, c'est prendre un train qui nous laisse inévitablement à droite de notre point de départ.", cela est peut-être du au fait que l'économiste s'en tiendra à l'économie, refusant par le fait même de s'ouvrir aux autres disciplines telles la sociologie, la philosophie, la psychanalyse, l'ethnologie, l'anthropologie, lesquelles disciplines ébranleraient certainement ses certitudes.

      Pour reprendre votre formule par rapport à eux: "Pas de danger qu'ils me convertissent : je les trouve ignorants."

      Cela dit, ce ne sont pas tous les économisques qui adoptent cette démarche, en témoigne Serge Latouche, économiste et auteur d'un excellent ouvrage qui ne peut laisser personne indifférent: L'invention de l'économie

    • Patrick González - Inscrit 2 juillet 2012 13 h 23

      @ Maxime Comete
      Je vous rassure tout de suite : je n'ai rien contre les autres sciences sociales et je suis persuadé qu'elles apportent beaucoup à la compréhension de la réalité sociale. Mais je ne pense pas qu'on doive passer trop de temps à discourir sur Smith, Ricardo et Marx pour aborder les problèmes contemporains. Ce n'est pas inutile et c'est certainement intéressant et éducatif mais ce sont des débats d'un autre âge. Quand je dis qu'étudier l'économie, c'est prendre un train qui nous laisse à droite de notre point de départ, je veux dire qu'on y comprend le rôle fondamental et irremplaçable (aujourd'hui) du marché dans la vie contemporaine. On cesse dès lors de « critiquer » le marché pour plutôt essayer d'en comprendre ses manifestations et son évolution. Ces « critiques » nous apparaissent aussi puériles que les incantations d'un shaman contre les tremblements de terre. On est alors bien malgré soi à droite de son point de départ aux yeux de ce shaman.

  • Réal Rodrigue - Inscrit 30 juin 2012 11 h 23

    Réflexion sommaire

    La droite, faudrait-il ajouter à toutes ces analyses, ne fait pas que se maintenir solidement au pouvoir par la propagande, elle répugne à ce que la population envisage de se mêler de la chose publique - la res publica. Comme le démontre Chomsky, elle use même d'un double langage pour embrouiller l'opinion publique.

    La gauche, depuis l'effondrement des régimes marxistes, a du mal à se donner une idéologie capable de rassembler les forces progressistes. Sans doute faudrait-il que ces dernières reconnaissent la valeur du modèle social-démocrate. Dans cette optique, il serait souhaitable pour les Québécois que les partis d'opposition, le PQ, ON et QS, se fondent en un seul parti. À cette fin, il faudrait une culture du désintéressement...

  • Dominique Lenoir - Inscrit 30 juin 2012 11 h 49

    Testez "la juste part"

    J'ai trouvé que le concept de "juste part", tant apprécié par la droite et ceux qui sont fatigués de réfléchir, n'est acceptable qu'aux sein de limites très précises.

    Ainsi, lorsqu'on demande à un adepte du néo-libéralisme si la victime d'un vol devrait payer sa "juste part" en acceptant un frais supplémentaire pour avoir le droit aux services des policiers et des juges, ils me lancent que c'est ridicule!

    Même chose s'il fallait payer sa "juste part" pour avoir droit à la protection de l'armée.

    Pourquoi certains services doivent être soumis au principe de l'utilisateur-payeur (santé, éducation), alors que ceux qui protègent la propriété privée ne le seraient pas?