Le Québec des intellectuels français

Cette expérience de désillusion intellectuelle, que j’ai vécue à quelques reprises avec des penseurs européens, incapables de réfléchir au nationalisme québécois autrement qu’en lui appliquant une grille d’analyse européenne associant le nationalisme à un mouvement de droite, m’est revenue en mémoire à la lecture d’Entre Québec et Canada. Le dilemme des écrivains français, un essai du sociologue français Gérard Fabre qui esquisse « une généalogie des représentations intellectuelles du Canada et du Québec en France ».


Fabre, lui, c’est une évidence, connaît le Québec, son histoire, sa culture et ses débats. Son statut de « spécialiste de l’histoire intellectuelle croisée du Québec et de la France » n’est pas de la frime. On ne peut en dire autant, toutefois, de tous les écrivains et intellectuels qu’il présente dans son captivant et solide ouvrage. Ces derniers ont une caractéristique en commun : ils ont traité du Canada et du Québec dans leur oeuvre et la plupart d’entre eux sont même venus faire un tour chez nous. L’intérêt qu’ils ont porté à notre situation ne se traduit toutefois pas toujours — Fabre le fait bien ressortir — en remarques et commentaires rigoureux et pertinents.


Breton et Tournier


À l’été 1944, André Breton, le pape du surréalisme, séjourne deux mois au Québec, principalement en Gaspésie. Il évoque cette expérience dans Arcane 17, publié en 1945. Pour le poète, résume Fabre, « la péninsule fait figure de métaphore du Canada français tout entier : son isolement et sa nature sauvage renvoient pour Breton à l’isolement culturel et à la prémodernité de la province de Québec ». Cette lecture n’a rien de choquant. En revanche, Breton ne brille pas par sa perspicacité en attribuant ce « retard culturel » à une « carence endogène », selon les mots de Fabre. Pour lui, les conquérants britanniques sont modernes, notamment parce qu’ils opposent le progrès au catholicisme, et les Canadiens français ne le sont pas, par leur propre faute. Le poète « ne tient aucun compte des phénomènes de domination économique », note Fabre sur un air de reproche.


Pour nourrir son inspiration en vue de l’écriture de son roman Les météores, Michel Tournier traverse le Canada en septembre 1972. De cette tournée, il tire un journal publié en 1977. Comme Breton, le romancier note un « manque de contact avec un monde extérieur » chez les Canadiens français et se permet, de plus, des remarques désobligeantes sur l’accent « caricatural » qu’il entend. Il trouve Montréal trop urbanisée à l’américaine et, même s’il rencontre Ferron, reste sourd aux revendications nationalistes des Québécois qu’il considère, écrit Fabre, comme « des vestiges d’une ère révolue ». Dans tout son journal, Tournier n’écrit pas une seule fois le mot « québécois ». Nous sommes pourtant en 1972 ! C’est ce qui s’appelle rater le coche.


Par rapport au Québec, explique Fabre, les écrivains français sont déchirés entre la nostalgie d’une grande Amérique française et le réalisme diplomatique. La France veut bien rêver, mais ne veut pas nuire à ses alliances avec les Britanniques. Cette tension marque toute l’histoire intellectuelle des rapports France-Québec.


Déjà, en 1827, Chateaubriand chante l’harmonie franco-indienne de la Nouvelle-France et évoque « l’idée pénible » d’une Amérique française avortée. Michelet, en 1867, le rejoint dans ce registre de la déploration nostalgique. Le critique Ferdinand Brunetière, en 1900, suggère aux Canadiens français de suivre le modèle irlandais, c’est-à-dire de s’américaniser, de se fondre dans le melting-pot, pour survivre… en anglais. Le politologue André Siegfried, en 1906, constate « la fracture irréductible du Canada entre anglophones et francophones », reconnaît que le pacte entre les deux peuples fondateurs n’est pas équitable pour les seconds, mais ne soutient le nationalisme canadien-français qu’à condition qu’il soit « raisonnable », c’est-à-dire qu’il rejette l’idée d’indépendance. Jean-Charlemagne Bracq, en 1927, n’en a que pour « le potentiel unitaire du Canada » et met sur le compte des « préjugés sectaires » de la minorité canadienne-française le fait qu’elle soit défavorisée. Il oublie, souligne Fabre, « les processus de domination ».


Et Esprit vint


Trois intellectuels de la prestigieuse revue Esprit viendront ébranler ce ronron bonne-ententiste nourri d’anglophilie. D’abord ami et allié des citélibristes Pelletier et Trudeau dans la lutte contre Duplessis et pour un fédéralisme rénové, Jean-Marie Domenach rencontre Gaston Miron en 1959 et devient lentement favorable à l’indépendance du Québec. Se faire servir en anglais dans une banque de Montréal sera pour lui un choc. Il écrit alors ne pas comprendre comment font les Canadiens français pour supporter d’être traités comme des domestiques. Les indépendantistes québécois, découvre-t-il alors, ne sont pas des nationalistes traditionnels ; leurs valeurs sont de gauche.


Le sociologue Philippe Meyer, en 1980, relaiera la pensée de son ami Domenach, pendant que le poète Robert Marteau s’installera même au Québec, de 1972 à 1984, pour mener avec une radicale virulence poétique la lutte indépendantiste, qu’il souhaite lier à la reconnaissance des cultures amérindiennes. Ces deux-là aussi sont des amis de Miron.


Le Québec a besoin de la France comme alliée. Or les intellectuels français ont besoin des penseurs québécois pour comprendre le Québec. Sans Miron, y aurait-il eu des partisans de notre indépendance en France ? Le grand poète a-t-il une relève ? L’éclairant essai de Gérard Fabre montre bien, en tout cas, que l’énigme que nous sommes a besoin d’éclaireurs dans la mère patrie pour ne pas se dissoudre dans l’indifférence.


louisco@sympatio.ca

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