En aparté - De la tête au cul

Si une révolte est compréhensible, il n’est pas dit pour autant que les gestes qui la matérialisent le sont forcément eux aussi. La révolte juste s’abreuve parfois à des sources empoisonnées.

Ainsi en est-il du salut fasciste. Certains manifestants l’ont fait au cours des dernières semaines. Ils l’ont fait devant des policiers pour dénoncer les abus de pouvoir du gouvernement libéral, comme s’ils lui présentaient de la sorte un miroir.


Bien sûr, il y a le mensonge, la manipulation, la corruption, le pillage des ressources naturelles, la régression sociale, l’avidité de pouvoir, le mépris et le manque d’humanité qu’exprime à répétition ce gouvernement en un concentré quasi quotidien de mauvaise foi crasse. Mais tout cela ne suffit pas pour qualifier un gouvernement d’hitlérien. Même sous le couvert de la dérision.


Dans un beau recueil de ses articles intitulé Écrits corsaires, le cinéaste Pier Paolo Pasolini montrait à quel point le terme « fasciste » en est tristement venu à être utilisé comme une simple insulte politique.


Les dérives du langage ont dépossédé peu à peu le mot « fasciste » de son sens profond. Est fasciste désormais, par un effet de corruption du langage, quiconque affirme des positions de droite plus ou moins fortement appuyées. Au point de faire perdre à ce mot l’horizon hautement corrosif forgé par l’expérience tragique de la Seconde Guerre mondiale.


Dans la même veine, on trouve ces jours-ci dans certains tabloïds des chroniqueurs qui n’hésitent pas à associer la gauche sociale québécoise à des monstres gorgés de sang. Staline, Mao, Pol Pot. La totale, quoi.


La démesure empêche-t-elle désormais de voir tous ceux qui font le signe de la paix, le « V » de la victoire, ces gens qui avancent par milliers au nom de leur foi en un monde meilleur ? Ce vaste segment de la population a reçu plus que sa part de coups de matraque lors des nombreuses manifestations du printemps. Est-ce normal de voir ainsi un État se dresser en armes devant une population qui demande à ce qu’on réfléchisse mieux au futur ? L’avenir est-il devenu une simple botte piétinant un visage au nom du bon droit d’élections promises tous les quatre ans ?


Protéger la civilité et le bon sens ne doit pas pousser une population entière à avaler toutes les couleuvres et les interprétations douteuses qui jaillissent ces jours-ci par douzaine. Faire le salut nazi par dérision ne fait pas de vous un nazi. Chanter son dégoût pour un système politique au soir du solstice d’été ne fait pas de vous un assassin. Une caricature d’un tableau d’Eugène Delacroix reste une caricature. Une souris n’est pas un éléphant. Qu’elle soit de gauche ou de droite.

 

***


Tout le monde me parle ces jours-ci de George Orwell, de la novlangue, des déperditions de sens qu’il annonçait et dénonçait. « C’est comme dans 1984 ! », me répète-t-on.


1984 ? Regardez aussi la colère généreuse de l’homme ordinaire qu’Orwell exprime ailleurs dans son oeuvre, par exemple dans son Hommage à la Catalogne et dans ses Écrits politiques.


S’il ne faut pas baisser les yeux comme si rien n’était devant ceux qui lèvent le bras, il faut aussi relire Orwell, tout Orwell, afin d’apprendre à mieux relever la tête.


***


Passolini soulignait, avec son style unique, cette extraordinaire capacité de nos sociétés à surréagir désormais devant les seules formes apparentes du fascisme. Le salut nazi vu dans une manifestation, par exemple.


Notre monde, disait-il, ne voit pas que le fascisme véritable ne porte plus aujourd’hui l’uniforme et ne claque plus les talons afin de saluer en levant le bras.


Le vrai fasciste porte désormais un beau costume de ville. Il roule dans de rutilantes voitures. Il se trouve accueilli partout. Et il a le plus souvent bonne presse.


Le grand patron de la Formule 1, Bernie Ecclestone, est accueilli à Montréal avec les grâces que l’on accorde à des princes, même s’il déclare ouvertement sa haine de la démocratie, son mépris pour la répartition de la richesse et son affection pour le régime d’Hitler, tout en exprimant par ailleurs très volontiers sa profonde misogynie. Les ministres des Finances Michael Fortier et Raymond Bachand acceptent pourtant de discuter avec lui, même lorsque ce monsieur qui ne veut pas payer d’impôt demande plusieurs millions en cadeau année après année.


Plus besoin de lever le bras lorsqu’on se fait ainsi baiser le cul.

10 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 16 juin 2012 10 h 23

    Excellent texte!

    Je suis moi aussi exaspéré de lire des exagérations des deux côtés, mais il ne faudraient pas oublier les tentatives tout aussi répandues de minimisation tout aussi dérangeantes et inexactes :
    - seulement le tiers des étudiants contestent (alors que les offres gouvrnementales ont été rejetées par presque toutes les assemblées, même celles des étudiants pas en grève);
    - Amir Khadir et les autres manifestants arrêtés n’ont reçu qu’une simple contravention (mais se sont fait mettre des menottes…);
    - les étudiants n'ont proposé aucun compromis (alors qu'ils finançaient eux-mêmes les baisses qu'ils demandaient pendant seulement deux des sept ans en respect des paramètres imposés par le gouvernement);
    - etc.

  • Jean Boucher - Inscrit 16 juin 2012 11 h 29

    L' argent n'a pas d'odeur

    « Le vrai fasciste porte désormais un beau costume de ville. Il roule dans de rutilantes voitures. Il se trouve accueilli partout [généreusement subventionné par notre démocratie de boutiquiers]. Et il a le plus souvent bonne presse.»

    Alors comment reconnaître le "vrai fasciste" ? Peut-être que le salut fasciste de manifestants devant la rue Crescent ce n'est pas. malheureusement, si inapproprié que certains pourraient le croire.

  • Bernard Terreault - Abonné 16 juin 2012 11 h 31

    Ecclestone

    Vrai, notre belle presse n'a pas insisté sur ses déclarations dont j'ai un vague souvenir.

  • Éric Delisle - Inscrit 16 juin 2012 16 h 53

    Avant-guerre

    On ne reviendra jamais assez sur la complaisance des démocraties libérales à l'endroit du fascisme au cours de la dernière avant-guerre. On a longtemps toléré, voire estimé Hitler parce qu'il cassait du communiste. Les choses ont peu changé aujourd'hui : sans tomber dans la surenchère que vous dénoncez, on peut dire que les démocraties libérales ne sont pas fascistes, mais qu'elles préfèrent les dictatures intégrées au marché mondial que les pays de gauche, soient-ils démocratiques. Hugo Chavez et Evo Morales resteront des parias, tandis qu'on déroulera le tapis rouge pour accueillir Hu Jintao ou n'importe quel dictateur moyen-oriental.

    • Réal Nadeau - Inscrit 17 juin 2012 21 h 45

      Bravo!
      Vous avez raison.
      Merci de nous inviter à réfléchir.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 juin 2012 22 h 08

    Un grand texte

    Il faudrait lire «Pasolini» et non «Passolini» (12e paragraphe).