Plaisirs démodés

Shabby chic de trottoir, le fauteuil de rotin avertit l’arrivant : « Ici, tu peux te poser et t’user entre parenthèses. »
Photo: Josée Blanchette Shabby chic de trottoir, le fauteuil de rotin avertit l’arrivant : « Ici, tu peux te poser et t’user entre parenthèses. »

J’ai toujours eu un faible pour ce qui est démodé, certains hommes, vieux beaux attendrissants, quelques amies très XIXe siècle plus proches de madame de Staël que de Coeur de pirate. Même les vêtements vintage ; ma robe de bal de finissante dénichée dans un décrochez-moi-ça du boulevard Saint-Laurent était toute de velours noir doublé de soie rose fanée, que j’ai portée avec un bibi à voilette de dentelle. J’enfilais, à la même époque, le chapelet de ma grand-mère en guise de collier. Je le fais encore. Paraît que c’est revenu à la mode. Je m’en sacre, j’ai toujours trouvé ça beau.

J’ai aussi flirté avec les danses rétro comme le tango, le look pré-hipster ou post-bobo. Dans un esprit totalement démodé, j’ai rescapé un fauteuil de rotin double largué au trottoir il y a trois semaines. Il nargue le temps sur mon porche à la maison, invitant et fragile, usé à la corde, réclame amicale qui avertit l’arrivant : « Ici, tu peux te poser et t’user doucement entre parenthèses. »


Le shabby chic n’est qu’une dérive marthastewartienne du démodé, la philosophie sous-jacente prêtant une valeur ajoutée à ce qui a résisté, à l’authentiquement défoncé. Et Home Sense vous vend de « vrais-faux » meubles délustrés et délabrés pour le prix du neuf, patine incluse. Les Indiens qui les fabriquent doivent dodeliner de la tête en n’y comprenant rien. On leur demande de préuser, d’accélérer le passage du temps, en somme. Quelle ironie quand ces mêmes clients font appel à des relifteurs et artistes esthétiques pour se rajeunir la carrosserie et gommer les rides. Comprenne qui pourra.


Tout ce qui est « fin de siècle » m’attire, même les rides. Et je ne suis pas la seule à fuir les dérives d’une époque trouble, un début de millénaire agité, pour me réfugier derrière cette bannière rassurante, un rien décatie. La tentation est grande de se réclamer de la nostalgie, morceaux choisis d’un temps révolu : « Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître… » La nostalgie, c’est la tristesse qui sourit, ai-je lu quelque part. Et ces moins de 20 ans écumeront un jour leurs souvenirs du printemps 2012, comme des confitures de rhubarbe à la vanille dont ne subsiste que le goût charmant et en oubliant que les feuilles sont toxiques. Ah, les confitures maison… plus démodé, tu sucres les fraises.

 

Hier, c’est mon jour


«“Fin de siècle ”, expression désabusée qui m’a toujours enchanté. J’y lis l’élégance d’une mode surprise juste à l’instant où elle se démode, une fin qui s’éterniserait dans sa finitude, une fin qui n’en finirait pas de s’achever. Être “ fin de siècle ”, se prendre les pieds dans la traîne du temps qui passe, se servir de cet embarras pour devenir une sorte de dandy du passé », écrit le romancier Michel Chaillou (80 ans) dans Éloge du démodé, un essai très vieille France sur un sujet à la fois neuf et totalement décalé.


N’oublions jamais que le neuf d’aujourd’hui sera le démodé de demain. On peut être avant-gardiste, surtout en ces matières floues et totalement subjectives ou soumises aux aléas du bon goût. « Hier, c’est mon jour. C’est lui que je lis dans l’instant qui s’attarde », écrit joliment Chaillou.


Être démodé, c’est peut-être avoir toute sa mémoire. « Je me souviens », oui, mais de quoi ? Qu’est-ce que le démodé, au juste ? « Le refus du modernisme à tout crin ? Les battements du temps dans la mode la plus récente ? Quoi d’autre encore ? Qui ne s’aperçoit que réfléchir, c’est toujours se démoder, se mettre hors, devenir le fantôme de soi avec qui on discute ! Que cette humeur, cet état, cette démarche (de quel nom on l’accoutre) est celle d’un esprit qui musarde, tarde à rejoindre le trot général, quand ce n’est pas le galop ! Le démodé ne règle jamais ses pas sur ceux des autres, mais s’en invente d’inattendus, rarement mesurés », pense encore le vieil homme.


Ainsi, au lieu de me plonger dans les mille et un romans de l’été, j’ai ressorti de ma bibliothèque — un autre lieu passablement démodé — L’appel de la race de Lionel Groulx, qui fit grand bruit en 1922.


Quatre-vingt-dix ans plus tard, il me semblait opportun de m’intéresser à cette histoire d’avocat québécois exilé en Ontario qui retrouve ses racines et tente de refranciser ses enfants au grand dam de sa « bourgeoise » anglaise, qui le quitte. Mon livre est jauni, les pages encore scellées (on les tranche au coupe-papier), mon édition longuement préfacée (93 pages !) date de 1956. Même la langue (du latin démodé) me fait faire un plongeon arrière. Ce français-là, par sa tournure, par son esprit, n’a plus cours. Il me déleste de l’ironie bon teint qui fait loi.

 

Papa avait raison


Plus le temps passe et plus certains objets qui m’entourent se démodent. Mes cartes routières dans l’auto, le baromètre dans l’entrée, sur lequel mon père tapotait de l’index comme pour le réveiller, la tapette à mouches qui semble ne plus servir à rien. Certains rendez-vous disparaissent aussi. Ma fermière ne pourra plus vendre ses oeufs au marché du village : le MAPAQ l’oblige à aller les faire laver et estampiller avec une date (ils sont frais !!!) dans un lieu hygiénique dûment stérilisé. Bientôt, ce seront les tartes et les gâteaux, les confitures et les marinades d’habitantes qu’on ne pourra plus acheter dans les marchés, complètement démodés et aseptisés.


C’est assez pour que mon père, qui m’a transmis ces gènes d’archiviste, se réveille d’entre les tombes. Lui qui vouait une tendresse et un respect tout particuliers au rural, aux vieilleries, au rafistolage et aux traditions ancestrales, doit se mourir une seconde fois. Et pas de salmonellose.


Tiens, je me dis qu’appeler son père pour la fête des Pères, ce doit être terriblement démodé. Et aller lui rendre visite au cimetière, un peu gothique ou alors très romantique, mais dans tous les cas, complètement dépassé, sinon trépassé.


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Écouté en compagnie de mon père, au cimetière, une partie de l’émission Barbara en noir et blanc qui prendra l’antenne tous les samedis d’été à 16h, à la Première Chaîne de Radio-Canada, du 8 juillet jusqu’au 2 septembre. Indémodable, la grande dame de la chanson française. J’ai dévoré les deux premières émissions signées Francis Legault, incapable de m’extirper de mon auto, portière ouverte. Une série qui fera contrepoids à tous les tubes légers et superficiels de l’été.


Fredonné quelques tubes légers et superficiels tirés du disque Les duos improbables. Entendre Ingrid St-Pierre et Les Denis Drolet chanter Le sable et la mer (autrefois Ginette Reno et Jacques Boulanger), aimer Pascale Bussières et Robert Charlebois dans Ces mots stupides, saluer Albert Millaire et Sylvie Tremblay dans Paroles, paroles, ça fait un bien fou, tout juste là, où c’est un rien démodé. Les profits de la vente sont remis à l’organisme Les impatients. Un disque pour l’été…


Aimé le livre Ma boutique de mots (éditions de La Martinière). Un papa photographe parle à sa fille et lui apprend à lire grâce aux enseignes des boutiques. Charmant projet photographique et dialogues père-fille retranscrits par le journaliste Édouard Launet. À offrir à son papa adoré pour lui dire qu’on l’aime et qu’on voudrait passer plus de temps en sa compagnie. Ne serait-ce que pour glander.


Glandé en feuilletant Invitation à la lenteur de Monique Neubourg. Dans la veine d’Éloge de la lenteur de Carl Honoré et en lien avec la Journée de la lenteur (21 juin), un petit rappel dans le sens du slow, plats mijotés, sieste, agriculture paysanne, potager sur les toits, marche, slow money (réinvestir 50 % de son fric dans des entreprises locales), anti-F1 et d’un démodé qui repose !

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JOBLOG

Rhubarbe-à-papa

C’est de la rhubarbe, mais pas n’importe laquelle. On y ajoute de la vanille et des pommes vertes, entre caramel et acide. C’est un délice dont tous les pères se régaleraient, introuvable à l’épicerie, invendable aussi, en raison de cette couleur peu amène, d’un vert caca d’oie qui vous fait douter avant d’y plonger la cuillère. Et puis, la rhubarbe, quel nom ingrat. Encore qu’on y trouve le mot « barbe », peut-être trop viril pour un pot de confitures.
 

Alors, voilà, il faut un kilo de rhubarbe, trois pommes vertes, de la vanille, du sucre et du jus de citron. La méthode est décrite sur mon blogue, sous le titre « Adoucir les mœurs dans la casserole ». Mijoter à feu doux, en écoutant le murmure de l’amour filial.

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