Théâtre - Des Grecs dans la rue

Si jamais vous aviez échappé la dimension « théâtrale » de ce qui se passe dans les rues de Montréal et du Québec tout entier depuis plus de trois mois, les deux grands festivals de théâtre de la fin de saison - le Festival TransAmériques (FTA) et le Carrefour à Québec - vous auront donné les moyens de faire le point.

Sur fond de bruits de casseroles tout à fait de circonstance, la programmation des deux festivals réussit à faire ressortir l’omniprésence de la révolte dans l’acte de mettre en scène sur un plateau, en peau, devant tout le monde, notre rapport aux autres et à la vie en général. Depuis les Grecs. Depuis que le théâtre existe et que des textes sont là pour en témoigner. Depuis trois ou quatre millénaires - et probablement plus encore -, la représentation théâtrale est l’arène de tous les combats, la place publique de tous les déchirements, la rue qui parle de toutes les voix…


À Québec - à l’affiche du Carrefour le 10 juin après son passage au TNM -, c’est la trilogie Des femmes qui nous rappelle jusqu’à quel point la relation au pouvoir peut déboucher sur d’insolubles et tragiques affrontements. Les pièces de Sophocle revisitées par Wajdi Mouawad et son équipe accusaient déjà le poids de la démonstration alors même qu’on ne les avait pas encore vues. À Avignon l’été dernier, on avait surtout retenu le manque de rythme de toute l’opération… et c’est plutôt la tragédie ordinaire et quotidienne mise en forme par Romeo Castellucci - Sur le concept du visage du fils de Dieu qui avait causé le scandale. Et mené même à l’affrontement, après le festival, lors de la tournée du spectacle à travers la France. Le théâtre, ça brûle et ça crie parfois.


Mais revenons au FTA, plus précisément encore : à ce que j’ai pu voir jusqu’ici de la programmation du FTA qui roule encore jusqu’au week-end prochain. Et surtout à cette petite compagnie italienne, Motus, qui propose ici deux spectacles tournant autour du personnage d’Antigone : Too late (antigone) contest #2 et Alexis, una tragedia greca présentés à l’Espace libre et à la Cinquième salle de la Place des Arts.


Dans la première pièce, deux comédiens (remarquables Vladimir Aleksis et Silvia Calderoni) se préparent à jouer d’une part Créon et, de l’autre, Antigone sur une scène vide, sans artifice ou presque puisque, pour souligner l’audace de son geste de défi, la frêle Antigone est déguisée et porte moustache et perruque en jouant à faire le plus de bruit possible pour qu’on l’entende. Drôle non… L’audace et l’aisance de ces deux comédiens et surtout le charisme de cette petite femme sont bouleversants. D’autant plus qu’ils s’incarnent dans une forme sidérante de liberté et d’ouverture : les comédiens passent sans transition de leur rôle au commentaire sur la façon de jouer et sur la pertinence de leurs discours. Le théâtre dans le théâtre dans la vie… Troublant.


Dans Alexis, una tragedia greca, le trouble se transporte à un autre niveau : la désobéissance d’Antigone devient collective et prend des proportions catastrophiques. C’est l’émeute. Celles qui ont secoué Athènes en 2008. Des vidéos amateurs montrent l’affrontement : les grenades lacrymogènes et la fumée dense dans la rue, la nuit ; des autos qui brûlent, des bruits de sirène, des policiers qui chargent, un coup de feu… celui qui tua le jeune Alexandros Grigoropoulos, 15 ans. Le tout avec quelques bribes du texte de Sophocle dans lesquelles Antigone s’oppose et résiste encore et toujours à Créon, peut-elle faire autre chose…


Avec des projecteurs crus, des images fortes, une symbolique et surtout une gestuelle époustouflante et des comédiens qui s’interrogent sur l’art, qui multiplient les silences, qui sortent, qui vont et viennent dans la salle. Et avec une scène qui est soudain devenue un énorme carré rouge duquel - après qu’une cinquantaine de spectateurs ont envahi le plateau à la demande d’Antigone -, on tendra un long ruban, rouge aussi, qui sortira de la salle en remontant les gradins puis en rejoignant les couloirs publics de la Place des Arts. Ouffff.


Du théâtre comme ça, on en fumerait au moins deux ou trois fois par semaine !

 

En vrac


Ce soir dès 18 h aux bureaux du Centre des auteurs dramatiques (CEAD), rue Saint-Sacrement dans le Vieux-Montréal, vous êtes conviés à un Salon en compagnie de l’auteure catalane Helena Tornero en résidence d’écriture à Montréal afin de travailler sur un projet intitulé No parlis amb estranys. Comme le précise le communiqué, ledit projet « creuse les questions d’identité, de famille, de mémoire et de mensonge » et s’attache aux péripéties de l’affaire du juge Baltasar Garzón, interdit de pratique en Espagne parce qu’il enquêtait sur la disparition de plus de 100 000 personnes durant le régime franquiste. Helena Tornero s’inspire du théâtre documentaire et lors du Salon, elle lira des extraits de son texte et discutera avec les personnes intéressées. L’entrée est libre et l’on en saura davantage au 514 288-3384.


Demain soir dès 19 h, la Ligue nationale d’improvisation, oui la fameuse LNI, envahit le Stade olympique de Montréal, à l’occasion de l’intronisation du comédien Claude Legault à son Temple de la renommée. Tout sera exceptionnel lors de cette soirée de financement qui réunira une foule d’improvisateurs lors du match qui sera arbitré, comme dans le temps, par Yvan Ponton et animé par Stéphane Crête. C’est Michel Rivard, lui-même membre du Temple de la renommée de la LNI, qui chantera exceptionnellement le traditionnel hymne national. Rappelons que, depuis près de 35 ans, la LNI a vu défiler plus de 350 artistes, dont Robert Lepage, Patrice L’Écuyer, Guylaine Tremblay et Normand Brathwaite.


On apprenait la semaine dernière que c’est le 21 juin, à 19 h Aux Écuries, que Carte Prem1ères tiendra son quatrième Gala des Cochons d’or ; on ne connaît pas encore les finalistes de cette remise de prix qui souligne la créativité et la qualité des productions de la scène alternative montréalaise. Vous avez donc tout le temps du monde pour voter pour le Cochon du peuple récompensant la création coup de coeur des abonnés Carte Prem1ères… et pour vous préparer à l’humour traditionnellement décapant des animateurs-trices des Cochons d’or. On en apprendra plus en visitant le site www.auxecuries.com.


C’est venu un peu tard, mais c’est venu quand même puisque le Conseil québécois du théâtre (CQT) diffusait vendredi dernier un communiqué dénonçant la loi 78. On peut y lire entre autres que « le CQT estime que cette loi représente une véritable régression dans l’expression des droits et libertés qui constituent les piliers fondamentaux de toute société démocratique. Elle bâillonne les opinions citoyennes critiques et contraires envers le gouvernement. Dans la perspective de la prochaine campagne électorale […], cette loi pourrait contribuer à endiguer insidieusement toutes formes de protestation sur les grandes orientations gouvernementales et à étouffer la parole citoyenne ». C’est dit !


Puisque l’on parle d’institutions, terminons en soulignant que l’Union des artistes (UDA) a choisi de célébrer son 75e anniversaire en offrant une chanson à tous ceux qui le désirent : On dit, a été spécialement écrite pour par Élyse Aussant et composée par Alain Leblanc. On peut télécharger la chanson sur la page d’accueil de l’UDA (www.uda.ca). Quelque 91 artistes se sont réunis pour chanter On dit.

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