Indifférence américaine sur le conflit étudiant québécois

La révolte contre la hausse des droits de scolarité au Québec me fait honte pour deux raisons: premièrement, parce que mes confrères, dans les journaux et revues américains, ont démontré une indifférence notable à l’égard d’une crise qui se déroule sous leur nez; deuxièmement, parce que les étudiants américains et leurs parents, eux-mêmes épuisés par les coûts obscènes de quatre années d’université, n’ont presque rien à dire sur le sujet.

J’avoue que la loi 78 et ses répercussions sur les libertés civiques ont remué un peu les barons de la presse anglophone, jusqu’ici somnolents. Au Time Magazine, par exemple, on se sent un peu gêné que le Montréal festif qu’on aime se trouve envahi par des milliers de manifestants et de policiers. On est loin du son de la musique du Festival de jazz. Pour autant, ce magazine de référence ne pouvait s’empêcher de rêver au retour à la normalité touristique: dans son édition en ligne de la semaine dernière, la rédaction a inséré après le deuxième paragraphe d’un article traitant du soulèvement québécois un lien, «Trois heures dans Montréal», qui propose une visite éclair pour profiter de la joie de vivre offerte par les musées, le Plateau et le boulevard Saint-Laurent.

 

Espoir


Voir quelque chose bouger dans le centre d’une ville nord-américaine m’inspire l’espoir. Je me demande pourquoi il n’y a pas de soulèvement semblable chez nous. Pourquoi n’entend-on pas de grandes expressions de solidarité avec les grévistes québécois?


Lorsque je suis entré à Columbia à l’automne 1974, les droits de scolarité pour l’année entière étaient d’environ 3500 $ (sans compter le coût du logement et de la nourriture); aujourd’hui, ils sont de près de 43 000 $. Si l’on ajoute les frais de subsistance et les achats de livres, une éducation de qualité comme la mienne dépasse facilement les 200 000 $ pour quatre ans de scolarité. En plus, dans les années 70, il était tout à fait possible pour les étudiants sans ressources financières d’obtenir des bourses de Columbia, du gouvernement fédéral et de l’État de New York (si vous étiez résident), et d’emprunter à des taux d’intérêt en dessous du marché garantis par Washington.


Il faut tenir compte de l’inflation, bien sûr. À l’époque, je payais à peu près 785 $ par an pour ma chambre de dortoir partagée avec un autre étudiant, environ 775 $ pour mal manger à la cafétéria et 185 $ pour les livres, pour un total, avec droits de scolarité, autour de 5245 $.


Aujourd’hui, je payerais 11 000 $ pour le logement et la nourriture, presque 3000 $ pour les livres et 2200 $ pour les frais afférents. En dollars constants, mes parents payaient en gros 24 480 $, par rapport à 59 200 $ pour un étudiant de nos jours.


Mes parents avaient les moyens de payer mon éducation, mais Columbia avait à l’époque une population économiquement et socialement diverse. Venant de mon milieu bourgeois, plutôt protestant, de la banlieue de Chicago, je me suis trouvé en première année dans la même suite de chambres qu’un réfugié politique noir des Bahamas plus âgé, un jeune juif de milieu modeste du quartier Queens et un fils d’avocat de Long Island. L’un de mes premiers amis était le fils d’un peintre en bâtiment.


Aujourd’hui, par contre, une éducation d’université (en fait, l’acquisition de n’importe quel diplôme) accentue la division croissante des classes aux États-Unis. Après les années réactionnaires de Ronald Reagan, le néolibéralisme prôné par les «New Democrats» de l’administration Clinton a poussé les universités américaines, privées et publiques, vers une plus grande dépendance envers les fonds privés, dont les anciens étudiants riches et les nouveaux étudiants de milieux plus aisés. À force d’être privée de fonds gouvernementaux, l’Université de Californie, auparavant la gloire de notre système public d’éducation, est actuellement obligée d’admettre un grand nombre d’étudiants étrangers qui ont de quoi payer des droits croissants - cela aux dépens des Noirs pauvres de Los Angeles et de San Francisco qui, dans les années 60, 70, et 80, profitaient d’une discrimination positive destinée à corriger les injustices du passé et à rendre l’éducation accessible à tous. Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les Noirs américains qui souffrent.


Les Blancs d’origines modestes sont également victimes d’un nouveau système de classe qui s’installe dans la société américaine. Ou bien vous vous endettez jusqu’au cou afin d’obtenir un diplôme qui mènera, peut-être, à un emploi dans la classe professionnelle/cadre, ou bien votre avenir sera fait d’un salaire minimum dans une grande surface. Déjà acculés par une Amérique désindustrialisée et de plus en plus inégale, beaucoup sont obligés de choisir la vie précaire offerte par Wal-Mart.

 

Vide substance


Quelle est la réponse du parti «libéral», celui de Barack Obama? Encore plus d’accords de libre-échange, qui dégradent encore plus la condition de la classe ouvrière et de la classe moyenne, et une politique d’éducation entièrement vide de substance. Chez les républicains de Mitt Romney, la solution est, comme toujours, le marché privé. Ainsi plus de «compétition» entre collèges bénéficiera aux étudiants «consommateurs», qui doivent reconnaître que l’éducation est «chère» avant de «choisir» un collège.


L’un de ces « choix » est, ironiquement, McGill, toujours très bon marché par rapport à Yale, Harvard, ou Princeton. Mais attendez: deux jeunes gens que je connais qui ont fait ce choix - et je sais qu’ils ne sont pas bêtes - m’ont confié que le niveau d’instruction anglophone à Montréal est plus rigoureux, plus exigeant, que celui des meilleures universités américaines. Les «consommateurs» américains doivent donc magasiner très prudemment. Il ne leur faudrait quand même pas payer moins pour travailler plus.

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John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

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