Je ne suis pas faite en bois

« Il faut oser investir son vagin. Pour l’instant, dans notre culture, il n’est que mystère et interdit. » Laure Mourichon, kinésithérapeute en urogynécologie et sexologue dans La révolution du plaisir féminin.
Photo: Marthe Lawrence « Il faut oser investir son vagin. Pour l’instant, dans notre culture, il n’est que mystère et interdit. » Laure Mourichon, kinésithérapeute en urogynécologie et sexologue dans La révolution du plaisir féminin.

Le plaisir s’apprend… ma plus grande découverte de cette année. Je suis encore pucelle de ce côté. C’est bête comme une casserole, mais le sexe badigeonné d’une dose de plaisir n’est pas une chose aussi naturelle qu’un mec devant un barbecue. Non seulement il faut s’entraîner (muscler le périnée, ça prend un entraîneur ou une wii ?), mais il est préférable de le faire seule avant de se joindre à un groupe Facebook.

Moi qui pensais tout savoir sur le sexe et les exercices de Kegel à mon âge, connaître tous les gadgets au rayon plaisir et m’être lassée depuis un bon moment des ouvrages racoleurs portant sur l’orgasme et la performance. Voilà qu’un bouquin essentiel pour surmonter un obstacle rédhibitoire et largement répandu vient de paraître, m’a fait rencontrer un univers parallèle, celui des « spécialistes » en tout genre, de l’escort-boy au gynéco-cool. La révolution du plaisir féminin d’Élisa Brune est à mettre entre toutes les mains, de tous sexes et de tout âge.

Le Huffington Post nous apprenait cette semaine (par l’entremise d’un sondage mené par les condoms Durex) que 84 % des hommes canadiens atteignent l’orgasme, contre seulement 31 % des femmes. S’il fallait des chiffres pour vous convaincre, les voici. « Bizarrement, 69 % des femmes se disent satisfaites sexuellement », ajoutait l’article. Elles se satisfont de peu, ou alors elles feignent bien l’orgasme, même dans les sondages. Que c’est triste Venise, au temps des amours mortes.


La bonne nouvelle, c’est que le sexe s’apprend. La mauvaise, c’est qu’on ne l’enseigne plus. La bonne nouvelle, c’est que nous pouvons toutes y arriver et qu’il faut distinguer jouissance et orgasme. La mauvaise, c’est qu’il faut peut-être un docteur, un patenteux, un glaciériste et un aventurier de l’arche perdue (déguisé en Harrison, Roy, Matt, Brad, Bruce, Javier, peu importe qui vous hausse le climat dans la région tropicale) pour y parvenir.


Ça t’a plu ?


Et l’autre mauvaise nouvelle, c’est que certaines femmes veulent encore apprendre à jouir pour faire plaisir à leur partenaire et flatter leur ego : « Même celles qui ont des orgasmes, mais qui les trouvent trop rares ou difficiles, consultent en demandant pourquoi elles n’en ont pas à chaque fois. Elles ont le désir d’une performance égale à celle des hommes. Le piège, c’est que leur motivation n’est pas vraiment de jouir. Leur vrai souci, c’est d’être un bon coup, c’est-à-dire de « montrer » que l’homme trouve qu’elles sont un bon coup », raconte le gynécologue et psychosomaticien français Sylvain Minoum dans La révolution du plaisir féminin.


Et la sexologue-psychiatre Marie-Chevret Méasson d’en rajouter une couche en insistant sur le fait que l’orgasme vient rarement seul : « Idem pour la tonicité du périnée. Il faut le muscler trois fois par jour. On n’a pas une sexualité épanouie sans s’investir sérieusement. Elles me disent toutes que ça doit venir naturellement. NON. Mille fois non. Ce qui est naturel, c’est la mécanique qui sert à faire des enfants. Tout le reste n’est pas naturel. C’est culturel. Cela s’apprend, se travaille et se développe progressivement, comme n’importe quelle habileté artistique. »


Vive l’art, vive l’expression artistique et vive l’union des artistes. Maintenant, on signe où ?


Eh oui, parfois il y a contrat mutuel entre les parties. Comme avec Charles, cet escort-boy interviewé par Élisa Brune, laquelle a écumé tous les scénarios pendant un an et rencontré plus de 70 personnes dont elle nous livre les propos sous forme questions-réponses dans son ouvrage plus journalistique qu’artistique.


« On croit qu’on se connaît, qu’on a trouvé tous ses ressorts, alors qu’on vit dans la misère sexuelle », explique Catherine, une cliente de Charles qui le décrit comme un éveilleur de sensualité diabolique. « Quelqu’un comme Charles est un révélateur pour se connaître soi-même, puisqu’il n’est là que pour vous, votre plaisir à vous. Puis, quand on se connaît, quand on a rencontré la femme qu’on est vraiment, il faut exporter ses connaissances vers son partenaire habituel, lui apprendre ce qui fonctionne, avec les mains, avec un objet, avec le sexe, peu importe. »


L’entrevue avec le gigolo en question n’est pas banale non plus. Même lui avoue être retourné sur les bancs d’école pour devenir un bon amant professionnel. Le sexe peut s’apprendre dans les livres, parfois. Il suffit de savoir lire entre les lignes. Il arrive même que ce soient les maris qui paient les séances avec le gigolo… Et son éthique consiste à ne voir qu’une femme par jour (150 euros l’heure) ; ça fait 900 euros la semaine si on prend son lundi de congé pour faire la lessive et laisser Charlot au repos.


Mon mari est bricoleur


Un chapitre consacré aux sex-machines a attiré mon attention dans le livre de Mme Brune. Dans le genre bricoleur du dimanche, on nous présente une kyrielle d’oiseaux rares qui ont inventé des machines à baiser portant le joli nom d’Orgasmo ou de The Thumpster (« le cogneur »), soit pour l’usage personnel de leur femme, soit pour les mettre en marché sur eBay.


Rien de bien nouveau pour qui est déjà allé voir le nouveau film Hysteria (Oh my God en France). On nous relate l’aventure vraie et insolite de ce médecin anglais qui invente, avec un ami bricoleur, le premier vibrateur pour ces dames dans l’Angleterre puritaine et victorienne du XIXe siècle. Cette bluette charmante a l’avantage de soulever le jupon sur des plaisirs inattendus visant à soigner l’hystérie (étymologiquement, d’« utérus »). Je l’ai visionné en compagnie de quelques messieurs désoeuvrés et seuls un matin de semaine. Allez savoir ce qu’ils cherchaient là. Le vice ne paie pas toujours, mais il peut distraire.


Une chose à retenir du film - qui flirte avec la naissance du féminisme -, c’est la supposée hystérie traitée par des orgasmes mécaniques (médecine d’avant-garde à plusieurs vitesses) s’avérant être une maladie imaginaire. Tout comme pour la frigidité, il n’y a peut-être que des hommes malhabiles et des femmes honteuses. Ou des amants ignorants, timides, voire paresseux. Dans tous les cas, même le placebo est efficace. Le mien est suédois.
 

cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo

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  •  «Alors qu’il faut être égoïste, sinon l’orgasme n’est pas possible.» – Marie Chevret-Méasson, psychiatre et sexologue
  • «En gros, il y a celles qui ne connaissent rien, celles qui pourraient l’atteindre mais qui se l’interdisent, celles qui ont l’orgasme clitoridien mais qui veulent le vaginal, celles qui en ont eu une fois dans leur vie mais qui n’en ont plus et qui ne savent pas pourquoi, etc. Mais dans tous les cas, il y a énormément de méconnaissance, d’interdit, de gêne. Et c’est d’abord la gêne qu’il faut combattre.» – Sylvain Minoum, gynécologue, andrologue et psychosomaticien
  • «À cause des magazines et des médias, on croit qu’on est libérées. En fait pas du tout. Les femmes sont une nouvelle fois piégées.» – Catherine, 65 ans, cliente d’un gigolo

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Reçu: Sexe at Home de Kate Taylor (éditions de La Martinière), le genre d’ouvrage qui me donne normalement envie de devenir nonne. Mais bon, puisqu’il faut commencer l’éducation quelque part et faire un effort, voilà un livre léger à s’offrir en couple, qui explique les choses simplement, avec croquis, photos, ambiance, coquineries, joujoux, cunnis et point G au menu. Vous m’en donnerez des nouvelles.


 

Aimé la dernière mouture du magazine Nouvelles clés (avril-mai 2012). L’entrevue avec le philosophe Yann Dall’Aglio, qui vient de publier le livre JT’M, est tout à fait juste et dérangeante. « Nous avions Dieu, voici le Capital Séduction… », dit-il, en ajoutant : « La suprématie du désir accroît notre misère en reproduisant le manque. » Entièrement d’accord. À force de se comparer (à quoi ? à qui ?), on ne se console pas, on s’imagine le pire. Aussi, un dossier société sur l’hyperchoix qui tue le désir. « La civilisation de l’hyperchoix est aussi celle de la perplexité. »


Acheté le dernier magazine Colors (no 83) qui traite du… bonheur. La vitrine littéraire et photo de Benetton nous promène sur les sentiers de l’optimisme, nous propose de trouver l’amour éternel, de rire pour sauver son âme et de cesser de se prendre au sérieux, d’amener l’amour à un état supérieur avec de l’Ecstasy, de faire des mamours à un lama et de visiter le Bhoutan, le royaume du bonheur. Jouissif. colorsmagazine.com/magazine/83.


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2 commentaires
  • André Martin - Inscrit 1 juin 2012 08 h 56

    Et la physique quantique...

    Après tout, le BIG BANG, ils connaissent ça eux autres.

  • Denis Paquette - Abonné 2 juin 2012 06 h 19

    Le sexe n'est pas une recette de cuisine. lol

    Cette semaine ta chronique m’a bien fait sourire.
    Je vais t’expliquer pourquoi, au point de départ j’étais comme la plupart des humains, j’avais des relations plus ou moins satisfaisantes, quelque fois intéressantes mais d’autres fois tout a fait banales.
    Puis un jour, je rencontrai une personne merveilleuse, nous étions en train de faire l’amour et tout à coup, elle s’arrêta net, me regarda dans les yeux et me dit : tu sais pour faire l’amour, il faut en avoir envie et que si nous sommes troués de toutes parts, ce n’est pas pour rien.
    A partir de ce moment, ma façon de faire l’amour a changé.
    Je découvris que pour bien faire l’amour, qu’il fallait avoir une âme d’explorateur, ne pas avoir peur, et surtout en avoir envie.
    Que l’ennemi numéro un était nous même, notre ignorance et notre manque de désirs
    Que nous sommes souvent plus conditionnés que véritablement amoureux et je voudrais ajouter que le sexe n’est pas une recette de cuisine.