La recette gagnante

L’observation des événements se déroulant à Montréal et au Québec depuis quatre mois me ramène à ce qui s’est passé en Colombie-Britannique il y a presque trois décennies.

C’était en mai 1983. Après avoir fait campagne autour d’une plateforme de compressions suivant l’une des pires récessions de l’histoire de la province, le premier ministre Bill Bennett remportait un troisième mandat à la tête d’un gouvernement majoritaire.


Deux mois plus tard, au terme d’intenses discussions au sein du cabinet, mais pratiquement aucune avec la population, le gouvernement Bennett a déposé un budget ciblant les salaires et le nombre de travailleurs du secteur public. Quelques minutes plus tard, il a aussi déposé 26 textes législatifs comprenant l’élimination du contrôle du prix des logements et un projet de loi qui a éliminé la Commission des droits de la personne.


Comme l’opposition néodémocrate à l’Assemblée législative, nombre de Britanno-Colombiens estimaient que le gouvernement outrepassait son mandat électoral ; moins d’une semaine plus tard, entre 35 000 et 40 000 d’entre eux se sont regroupés au stade Empire à Vancouver pour protester. Quelques jours plus tard, environ 25 000 personnes se sont rassemblées à Victoria sur les pelouses du parlement.


En août, le mouvement syndical a formé « Operation Solidarity ». Il s’est également lié avec les groupes sociaux et communautaires, qui ensemble ont exigé que le gouvernement retire l’ensemble de la législation.


Au début, cette « Solidarity Coalition » recevait un appui considérable dans les médias (qui ne comptaient pas, en 1983, les réseaux de nouvelles continues). En bout de course, cependant, les éditorialistes appuyaient le camp des affaires et les syndicats du secteur privé dans le but de résoudre un problème préjudiciable à l’économie provinciale. Cette préoccupation n’était pas partagée par les médias de l’extérieur de la Colombie-Britannique, qui ont continué à dramatiser le conflit et à véhiculer des clichés.


En octobre, 60 000 personnes ont défilé dans les rues de Vancouver, la plus grande manifestation de l’histoire de la ville. Avec les mises à pied au sein de la fonction publique prévues pour la fin du mois, plusieurs commençaient à évoquer une grève générale illimitée.


À ce moment-là, le premier ministre Bennett a impliqué son sous-ministre (l’auteur de ces lignes…) dans les négociations et un nouveau contrat avec la fonction publique a été signé. Lors des pauses entre les négociations, un accord global destiné à mettre fin à la crise a été discuté avec le chef du plus grand syndicat du secteur privé. Cet accord a été entériné lors d’une rencontre de fin de soirée chez le premier ministre à Kelowna.


Plusieurs facteurs ont conduit à cet « accord de Kelowna » qui apportait des changements à certains projets de la loi, mais laissait intact le projet législatif dans son ensemble.


Le premier ministre Bennett bénéficiait d’une position de force sur le plan politique, fort d’un gouvernement majoritaire élu en mai. Il s’est engagé personnellement dès le début des manifestations, rencontrant par exemple les dirigeants de la Solidarity Coalition. Compte tenu du caractère extraordinaire de la situation, il ne s’est pas embarrassé de créer un précédent en acceptant de négocier avec des manifestants. Et il n’a pas chargé un ministre de mener ces pourparlers critiques : il les a conduits depuis son bureau.


De son côté, la Solidarity Coalition a commis plusieurs erreurs, dont la tenue d’une manifestation devant la maison d’une ministre du gouvernement et, plus tard, l’occupation du bureau du premier ministre à Vancouver. Plus important encore, la coalition a été déchirée par les divisions internes - entre les syndicats du secteur privé et public et entre les syndicats et les groupes communautaires.


Certains - peut-être de nombreux - travailleurs du secteur privé étaient prêts à se lancer dans une grève générale pour soutenir les syndicats du secteur public. Peu de travailleurs cependant étaient prêts à quitter leur emploi dans le but de promouvoir les demandes des groupes communautaires.


Dès le début, les dirigeants syndicaux contrôlaient la Solidarity Coalition, car ils lui fournissaient soutien financier et personnel. Experts négociateurs, ils savaient comment « vendre » à leurs membres un accord négocié, et ce, même si cela signifiait abandonner une moitié de la coalition.


 
2 commentaires
  • Pierre Vincent - Inscrit 31 mai 2012 10 h 03

    Très intéressant, M. Spector, mais il y a un mais...

    Je me souviens de cette crise qui nous était retransmise par les médias de l'époque, moins rapides que ceux d'aujourd'hui. Je pense que votre position privilégiée dans cette histoire ajoute de la valeur au compte-rendu que vous en faites. Toutefois, je me pose des questions sur deux aspects de votre histoire. Tout d'abord, vous affirmez que l'abolition de la Commission des droits de la personne faisait partie des projets de loi déposés. A-t-il été retiré par la suite? Il s'agissait d'une atteinte aux droits démocratiques des citoyens, encore pire que la loi 78...

    Et d'autre part, si un gouvernement majoritaire propose toute une série de mesures qu'il n'avait pas présentées au cours de la campagne électorale, respecte-t-il le mandat démocratique qu'il a reçu de la population? L'ampleur des réformes aurait mérité un débat public lors d'une campagne électorale, n'est-ce pas?

    Et que dire de la couverture médiatique extérieure qui dramatise le conflit et véhicule des clichés? De quels clichés parlez-vous, M. Spector? De la dictature? De l'abus de pouvoir? Au moins il y a eu des négociations lors de cette crise, fabriquée par le gouvernement, ce qui n'a pas été le cas au Québec dans une situation bien moins dramatique mais qui a mobilisé bien plus de monde et entrainé plus de 3 000 arrestations, pour presque rien, finalement... L'avenir le dira et les prochaines élections aussi, bien entendu.

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 31 mai 2012 16 h 12

    Diffusion restreinte ...

    La lecture de ce fascinant article est limité aux aficionados de l'histoire de la British Columbia. Ceux qui écoutent jusqu'à la fin les prévisions de la météo à radio-canada.

    Desrosiers
    Val David