Assurance - «cheap labor»

Les provinces atlantiques ont bien des richesses. Des richesses naturelles, du poisson, du bois, des produits agricoles, des attraits touristiques. Des industries, pour la plupart saisonnières, qui sont le moteur économique de la région.

Une région qui recèle une grande richesse humaine, des travailleurs qui font tourner ces entreprises et gardent leurs communautés vivantes. Ou qui s’expatrient au prix de grands sacrifices pour faire rouler l’économie de l’Ouest, en particulier celle de l’Alberta. Des gens dont Stephen Harper n’avait pas une très haute opinion, il y a quelques années.


N’avait-il pas dit en mai 2002, alors qu’il était chef de l’Alliance canadienne, « qu’au Canada atlantique, à cause de ce qui s’est passé dans les décennies qui ont suivi la Confédération, on y trouve une culture défaitiste qu’il faut surmonter »?


Maintenant qu’il est au pouvoir, son gouvernement a pris les choses en main avec le projet de loi budgétaire C-38 et les changements à l’assurance-emploi qui en découlent. Une réforme où on décèle ces préjugés voulant qu’il faut être paresseux ou ne pas vouloir travailler pour avoir souvent, ou longtemps, recours à l’assurance-emploi


Le gouvernement s’en défend. Officiellement, le but est d’aider les sans-emploi à « retourner rapidement au travail », explique la ministre des Ressources humaines, Diane Finley.


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On veut bien la croire quand elle annonce des mesures pour informer quotidiennement les prestataires - par courriel, faut-il préciser - des offres d’emploi dans leur région et leur domaine d’activité. Même chose quand elle dit vouloir exiger des employeurs qu’ils tentent d’embaucher des Canadiens avant d’avoir recours à des travailleurs étrangers temporaires (TET).


Mais ce gouvernement fait preuve d’incohérence. Selon l’Enquête sur les dépenses des ménages 2010, de Statistique Canada, environ 54 % des ménages ayant un revenu familial annuel de 30 000 $ ou moins n’ont pas d’ordinateur à la maison et comptent, pour l’accès à l’Internet, sur leur centre communautaire ou leur bibliothèque publique locale. Mais le gouvernement a, dans le cadre du même budget, coupé les vivres au Programme accès communautaire qui finançait en tout ou en partie ces mêmes services.


Et alors qu’il dit vouloir encourager les entreprises à embaucher des Canadiens d’abord, il rend le recours aux travailleurs étrangers temporaires plus attrayant en permettant de les payer moins qu’auparavant. Une annonce faite récemment par la ministre Finley elle-même. En plus, ce même gouvernement est responsable de l’explosion qu’il déplore de travailleurs étrangers temporaires. Il n’a cessé depuis quelques années d’assouplir les règles et de permettre leur entrée en grand nombre pour satisfaire, en particulier, l’Alberta. En 2006, 138 462 TET sont entrés au Canada. En 2011, ils étaient 190 769.


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Là où l’on ne suit plus la ministre, c’est quand elle affirme que le reste de sa réforme cherche aussi à aider les chômeurs. En quoi le fait de menacer les prestataires d’une perte de prestations s’ils refusent un emploi moins bien rémunéré constitue-t-il une aide ? Depuis quand forcer, obliger, punir sont-ils synonymes d’aider ? À l’avenir, un prestataire devra, selon la fréquence de son recours à l’assurance-emploi, accepter un emploi même si cela signifie un recul salarial de 10, 20 ou 30 %. Et les prestataires les plus fréquents devront accepter n’importe quel emploi qu’ils sont capables de faire.


Ceux qui risquent le plus de perdre au change sont les travailleurs saisonniers, mais aussi ceux à statut précaire ou à contrat. Ces mesures ne font que les rendre plus vulnérables et exerceront fort probablement une pression à la baisse sur les salaires. Rien n’a été prévu pour interdire aux employeurs de profiter de la situation (obligation pour le chômeur d’accepter un emploi moins bien payé) pour réduire le salaire des employés à contrat qu’il est assuré de reprendre.


Le risque pour les industries saisonnières est de perdre une partie de leur main-d’oeuvre expérimentée et qualifiée, ce qui pourrait nuire à leur compétitivité et à leur capacité d’offrir des services de haute qualité. Ce qui pourrait se transformer en économie de bouts de chandelles pour le gouvernement. Ces industries forment les assises de l’économie de plusieurs régions et elles ne peuvent penser survivre sans assurance-emploi. C’est le coût à payer pour garder ces régions vivantes.


Mais miner l’industrie saisonnière coûterait encore plus cher, économiquement et sur le plan humain. Les régions rurales et éloignées vivent déjà un exode des jeunes, des talents qui partent vers des régions plus prospères. Ces défaitistes, aux yeux de Stephen Harper, sont pourtant prêts à aller gagner leur vie à des milliers de kilomètres de chez eux. Et l’Alberta est la province qui profite le plus de cette migration interprovinciale, selon Statistique Canada. Toutes les autres provinces, sauf la Saskatchewan, affichent un bilan négatif avec elle. Cette réforme a été conçue pour répondre aux besoins des autres. Jeudi dernier, la ministre Finley a conclu sa déclaration ainsi : « C’est bon pour le gouvernement. C’est bon pour l’économie. C’est bon pour les employeurs et c’est bon pour les Canadiens et Canadiennes et leur famille. » Les chômeurs n’ont pas trouvé place dans sa conclusion. Et on comprend pourquoi.

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