La victoire de la rue

La rue a gagné. Et avec elle, tous ceux que grise cette formidable émotion de solidarité momentanée, dégagée de toute contrainte, de toute obligation, de toute responsabilité à long terme. La rue a gagné. Sur le gouvernement d’abord, déjà fragilisé et usé par des années d’un pouvoir exercé dans des tourmentes successives et bien peu de périodes d’accalmie. Comment, dans les circonstances, négocier autre chose qu’une reddition déguisée en compromis ? Surtout face à de jeunes leaders grisés de leur omnipotence médiatique et qui n’ont pas encore l’âge de comprendre qu’il y a plus difficile que de savoir perdre, et c’est gagner sans triomphalisme. Ils retourneront à l’université, se joindront sans doute aux partis politiques qui s’offrent en alternance ou aux mouvements de contestation du système, tout en sachant que la rue est la voie royale et la plus enivrante pour imposer leurs idées.

La rue a gagné sur l’État de droit. Les lois votées à l’Assemblée nationale et celles imposées par les tribunaux pourront désormais être invalidées dans les faits par des groupes divers qui ont fait leurs classes ce printemps en bloquant Montréal la rouge, en noyautant les réseaux sociaux, en intimidant leurs adversaires et en usant de violence. Le problème est de savoir qui décidera en démocratie de l’iniquité d’une loi.


La rue a gagné en imposant son esthétisme. Ces foules immenses, jeunes, bariolées, énergiques, enragées ou rieuses qui crient, chantent, se défoulent sans peur devant la police ou faisant peur, le visage masqué, des pierres à la main, dans des ballets de danses destructrices, ces foules dégagent une beauté incontestable. Ces foules ont un effet de contagion car elles n’exigent, pour en faire partie, que de plonger dans l’irrationnel grisant. Ces foules effacent momentanément l’angoisse et les inquiétudes de ceux qui les composent. Elles n’engagent à rien d’autre, et surtout pas à prolonger l’engagement dans l’austère et dure réalité du long travail pour convaincre l’adversaire du bien-fondé de ses idées et, plus ardu encore, pour les faire triompher par les canaux institutionnels.


La rue a gagné contre les futurs gouvernements qui tenteront d’imposer leur politique en exerçant le pouvoir conféré par l’élection. À l’avenir, tout gouvernement pourra ultimement être mis en échec par des groupes d’opposants décrétant inique et injuste une loi ou une politique ministérielle. La rue a gagné en internationalisant un conflit mineur autour duquel se sont agglutinés des adversaires de tous genres. D’abord, une vaste majorité de citoyens qui rêvent depuis des années d’en découdre avec les libéraux et vouent une haine active à Jean Charest, transformé en ennemi numéro 1 du Québec en marche. Et une extrême gauche longtemps souterraine et de ce fait hyperactive, pour qui le noyautage, l’infiltration et l’intoxication selon les meilleures références soviétiques d’avant l’effondrement du mur de Berlin servent de praxis. Des groupuscules anarchiques, anticapitalistes qui radotent sur un Cuba du Nord et qui, comme le leader du Front de gauche en France, Jean-Luc Mélenchon, affirment sans hésitation que Cuba est une démocratie. S’ajoutent à ces personnes des indignés, des déçus, des nostalgiques des années du lyrisme nationaliste et des militants inconditionnels des droits et des libertés. Dans les reportages diffusés en France, par exemple, les manifestants interrogés exprimaient avec force et conviction l’un ou l’autre de ces points de vue. Les médias français dans leur quasi-totalité n’ont donné la parole qu’aux manifestants, si bien qu’il fallait en conclure à un mouvement généralisé et quasi unanime contre la gouvernance actuelle. Ignorés, les 70 % d’étudiants en classe ; inexistantes, les concessions faites aux étudiants. La rue montréalaise a réussi à donner à penser que la révolution sociale tant réclamée en Europe et ailleurs est en marche là où on ne l’attendait guère, dans « ce Québec irréductible, village gaulois encerclé par l’Amérique », comme l’a décrit avec enthousiasme un confrère de la radio française.


Comment allons-nous retrouver nos esprits après tant d’excitation, de fébrilité, de haine aussi, une haine sans retenue, violente, collante, épeurante, véhiculée à travers les médias sociaux d’abord, dans les médias traditionnels ensuite, où devraient pourtant exister des filtres plus efficaces, et dans le discours public des matamores de tous genres ? Comment remettre la raison à l’honneur alors que le calendrier politique va nous plonger bientôt dans une campagne électorale dont on n’ose imaginer l’atmosphère avec la rue comme lancinante tentation des flambeurs, pyrotechniciens et autres extrémistes allergiques à la parole contraire ? Qui, parmi les meilleurs d’entre nous, nous, le peuple québécois perturbé, inquiet, espérant et raisonnable, émergera pour imposer leur autorité morale sans laquelle le chaos, la désorganisation sociale, la déstabilisation institutionnelle nous guettent ? Comment un futur gouvernement, vraisemblablement minoritaire, en arrivera-t-il à exercer le pouvoir sous la menace de cette épée de Damoclès que représente la victoire de la rue de ce printemps érable ? De quoi faut-il se souvenir pour en arriver à comprendre les raisons de cette folie qui s’est emparée de nous et que l’on cristallise sur la personne du premier ministre et son parti, mais dont on a l’intuition qu’elle pourrait resurgir devant tout dirigeant politique à l’avenir qui ne répondrait pas aux exigences des uns ou des autres ? Et si le joyeux tintamarre actuel servait aussi à empêcher d’entendre la gravité du silence sans lequel aucune pensée ne peut naître ?

121 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 26 mai 2012 00 h 48

    Je ne vous lirai pas plus cette semaine

    Malgré ce titre accrocheur mais trompeur.

    • Richard Nault - Inscrit 26 mai 2012 10 h 29

      Mme Marcotte, il faut continuer à lire Mme Bombardier car je n'ai pas les moyens d'aller dans les grands salons et restos pour entendre l'élite économique discourir sur notre société. Le point de vue de Mme Bombardier se confond avec les apôtres du néolibéralisme. C'est très important de connaître leurs arguments pour mieux aiguiser les notres. Je suis très reconnaissant envers la plume de Mme Bombardier. Je me demande même si elle ne fait pas semblant de jouer le rôle de l'avocat du diable pour nous éclairer sur les enjeux ;-) Toutes ses prises de positions convergent vers les valeurs de la droite ''néolibérale''. Elle était pro-Sarko, pro guerre en Afghanistan, etc. comme si elle était un ''agent double'' pour la gauche ;-) Cette femme est brillante, je ne peux croire qu'elle soit endoctriner idéologiquement. J'ai l'intuition qu'elle joue le rôle d'Elvis Gratton pour nous rendre service ;-)

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 26 mai 2012 10 h 43

      "Je ne vous lirai pas", tonniez-vous la semaine dernière. Vous remettez cela? Moi aussi. En tout respect, votre attitude est tout à fait typique. Dès qu'on flaire l'opposition, on se bouche les oreilles. Ce qu'on ne veut pas entendre, on ne se prive pourtant pas de le dénoncer, d'avance et sans appel. Une attitude assez également répartie entre les rouges et les verts. Ce refus de l'échange, de la discussion, de la remise en question éventuelle, c'est aussi le refus de l'ingrédient de base de la vie démocratique. La différence entre cela et la loi spéciale, c'est que malheureusement pour tout le monde, Jean Charest a, lui, les moyens de ses intransigeances doctrinaires. Je n'irais pas jusqu'à dire que nous n'avons ce que nous méritons, mais très certainement que nous devons nous employer, oui, à mériter mieux.

    • Yves Claudé - Inscrit 26 mai 2012 18 h 33

      La peur irrationnelle de la rue !


      À Madame Denise Bombardier,

      Je continuerai à vous lire, mais ...

      Sans doute éloignée de la réalité multiforme et complexe du mouvement social et étudiant qui surgit dans un Québec léthargique, vous semblez victime d’une peur irrationnelle de la rue, et peut-être aussi d’une jeunesse dans laquelle vous ne vous reconnaissez plus.

      J’espère que cette peur, qui mérite d’être respectée, mais aussi dissipée, ne vous conduira pas à des extrêmes “versaillais”, pour évoquer des références que vous connaissez certainement, telle cette mythique tirade attribuée à ceux d’“en haut” : «S'ils n'ont pas de pain, qu'ils mangent de la brioche !».

      Yves Claudé

    • Denis Beausoleil - Inscrit 26 mai 2012 19 h 53

      Mme Marcotte, vous avez eu bien raison de ne pas lire Mme Bombardier. Moi je l'ai fait après maintes promesses de ne plus le faire. Et voilà; je suis encore enragée devant le mépris répété de cette dame envers les gens ''ordinaires'' dont je suis et dont elle ne veut surtout pas faire partie de toute évidence.

    • Kate Malone - Inscrit 27 mai 2012 23 h 52

      @Richard Desjardins

      Au contraire, refuser de lire les mêmes discours semaine après semaine n'est pas nécessairement une fermeture à la discussion! "Dès qu'on flaire l'opposition, on se bouche les oreilles." Vous décelez cela ou exactement dans le commentaire de madame?! On les connais les arguments de Mme. Bombardier, ce sont les mêmes que ceux de la chambre de commerce, de ceux qui sont pour la hausse et pour la loi 78. Ils sont aux nouvelles, dans tous les journaux, sur toutes les tribunes populistes. La seule différence avec madame Bombardier, c'est qu'elle jouit d'une tribune au Devoir, et qu'elle est considérée comme une intellectuelle. Ce que je déplore le plus dans votre commentaire, c'est ce bout de phrase odieux: "refus de l'échange". Ce refus dont vous parlez, nous le subissons de la part du gouvernement, et le choix de madame de ne plus lire Mme. Bombardier n'est pas un refus "d'échange", mais un refus de donner sont argent (par clic payant) pour lire une opinion qu'on a préalablement étudiée et jugée contraire à nos principes. On appelle pas ca un refus de discuter, mais une prise de position réfléchie.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 29 mai 2012 09 h 23

      @KateMalone. Merci de votre commentaire. Je suis tout disposé à présumer qu'il s'agisse en effet d'un position réfléchie. Je regrette seulement que vous n'éprouviez pas le besoin ou le désir de nous faire bénéficier de vos lumières pour démonter l'argumentation qu'elle avance. Même si - et parce que - je suis bien loin d'être toujours d'accord avec elle, je trouve utile, patiemment, de nous employer à analyser son point de vue, ne serait-ce que pour consolider et partager nos propres principes plutôt que de le balayer par des attaques ad personam. Il me semble que c'est pour favoriser un tel exercice que Le Devoir, un journal d'idées et de débats et non une feuille de propagande, accueille des points de vue diversifiés. Je ne vois pas ce qu'il y a d'odieux à regretter qu'on se refuse à en faire une occasion d'enrichir le débat. Je n'en fait pas une affaire, madame Marcotte ou vous-mêmes n'y êtes nuellement forcées. Ce qui me préoccupe, c'est que suggériez que Le Devoir devrait cesser d'abriter des points de vues avec lesquels vous êtes en désaccord. Je n'aimerais pas que mon journal ait les moyens d'une telle intransigeance

    • clara L. - Inscrite 29 mai 2012 16 h 12

      Quelle article surréaliste!! Je ne comprends pas comment les gens ont l'audace dire que pour un gouvernement démocratique se laisser influencer dans ses politiques par un mouvement social, c'est perdre la face!! Il y a vraiment deux poids deux mesures ici. La mobilisation citoyenne contre la cigarette a influencé les politiques du gouvernement a légitimement influencé ses politiques, tout comme les marches et les mouvements des femmes ordinaires influencent la politique de la ministre de la condition féminine - et qui serait assez pervers pour dire que cette écoute des citoyens est un signe de faiblesse. Que se passe-t-il avec les étudiants pour qu'on considère soudainement leur influence comme une faiblesse gouvernementale?? Quoi, les gens ordinaires ne peuvent prétendre avoir de l'influence que quand ils vont dans le sens des lobbys (à propos desquels on n'entend pas souvent qu'ils agissent comme des enfants rois- on respecte bien trop leur puissance pour user de ce qualificatif!!!

  • Claude Simard - Inscrit 26 mai 2012 00 h 50

    Et votre morale envers ce gouvernement ?

    Vous qui êtes si prompte à dénoncer tout et rien au nom de la morale , rien sur la corruption de ce gouvernement ? Et la violence de la police ? Vous êtes aveugle ou vous faites semblant ?
    Vous devenez hystérique en extrapolant sur l'anarchie qui découlera de ce chaos social, en imaginant des manifestants prenant l'assaut des rues lors des prochaines élections comme en 1970 quand les autorités croyaient une insurrection et des milliers de gens dans les rues à combattre le gouvernement.
    C'est bien la première fois que vous manifestez une vison d'avenir de notre société car vous vous êtes toujours réfugiée vers un passé révolu pour essayer d'analyser le présent. Le monde change, vous en déplaise.
    Si vous affirmez que la rue a gagné sans savoir ce qui arivera des négociations avec les étudiants et de la réponse de nullité de la loi, c'est que le gouvernement était plus en panique que je le croyais. Venant de vous, je m'en réjouis car moi aussi j'ai des amis à Paris et mai '68, ils m'affirment que la droite en tremble encore et ils ont eu vraiment peur. Rien à comparer d'ici, les jeunes étant pacifiques. Si ces derniers peuvent leur faire peur aussi avec leur pacifisme à cette droite conservatrice cachée sous la veste libérale et assistée des derniers Unionistes-Nationaux sans scrupules pour un bon bout de temps, je leur lève mon chapeau!

    • Fernand Trudel - Inscrit 26 mai 2012 09 h 57

      En parlant de corruption comment ne pas parler de celle des centrales syndiucales qui financent cette crise étudiante et la dirige en sous main. Eux qui veulent reprendre le controle du placement sur les chantiers que ce gouvernment leur a enlevé avec la loi33. Eux qui sont au coeur de la Commission Charbonneau.

      J'aime bien qu'on accuse le gouvernement de tous les maux mais de grâce par par pire que le gouvernement.

    • Suzanne Piché - Inscrit 26 mai 2012 12 h 33

      Je ne pourrais pas ajouter une virgule de plus tellement ce texte me comble d'aise!

      De toutes façons après Bombardier c'est le déluge, en doutiez-vous?

    • Claude Simard - Inscrit 26 mai 2012 14 h 08

      La CSN n'est pas la FTQ.

  • Simon Gagné - Inscrit 26 mai 2012 01 h 11

    Bon encore une fois,vous n´avez rien compris...ah misere,

    • Hubert Graton - Abonné 26 mai 2012 15 h 32

      bel argumentaire ....
      très développé camarade

  • Lise Roy - Inscrite 26 mai 2012 01 h 14

    Une lettre d.opinion

    Cet article n'est rien de plus qu'une lettre d'opinion. Les idées de madame Bombardier détonnent avec le professionalisme habituel du Devoir, pour moi le seul qui ne soit pas à la solde du pouvoir de l'argent.

    • Thibouthot Jean-Philippe - Inscrit 26 mai 2012 14 h 45

      Quoi que j'allais sur le site quotidiennement depuis les 4 derniers mois, je ne peux pas vraiment comparer avec son style habituel. Je suis un nouvel abonné d'avant-hier.
      Je me demande donc si elle ne ferait pas un certain type d'avocat du diable, utilisant les arguments couramment entendus tels que ceux du gouvernement avec le 70% d'élèves qui ont terminés leur session. Si ce n'est pas le cas, alors je suis parfaitement d'accord avec vous. C'est un manque flagrant de rigueur journalistique que de ne pas faire la moindre recherche sur la validité des arguments qu'on présente, peu importe la référence.

    • Micheline - Inscrite 26 mai 2012 15 h 32

      Bien dit madame Roy.

    • clara L. - Inscrite 29 mai 2012 16 h 21

      qui plus est ceux qui sont à l'école ne sont pas nécessairement pour autant en faveur de la hausse, et la plupart on aussi fait la greve pour un nombre limité de jours - ils ne souhaitent tout simplement pas perdre leur session pour que leur voix soit entendue et cherchent d'autres moyens. Beaucoup manifestent et portent le carré rouge aussi parmi les départements qui ne sont pas en grêve.

  • Line Gingras - Abonnée 26 mai 2012 02 h 04

    Victoire?

    La rue a gagné? Je ne crois pas qu'elle ait gagné autre chose que le droit de manifester pacifiquement.

    Que les casseurs semblent avoir disparu du paysage, que la police semble avoir décidé d'agir avec retenue, que les dernières manifestations aient été festives et rassembleuses, je n'ai pas le coeur de le regretter.

    C'était la semaine de tous les dangers. Qu'elle se termine dans la fête, je ne peux que m'en réjouir. Pourvu que cela continue, pourvu que toutes les parties soient résolues à ce qu'il n'y ait plus de violence.

    Mais sur le fond des revendications, rien n'est gagné.