L’échec selon David Suzuki

Une phrase et une chronique récente du grand écologiste David Suzuki me bouleversent.

« L’environnementalisme a échoué », écrit-il, parce que nous n’avons pas su nous démarquer de façon critique des valeurs dominantes de l’économie contemporaine pour revenir aux sources.


Je n’ai pu m’empêcher de faire le parallèle avec la bataille qui avait opposé Galilée à l’Église catholique au XVIIe siècle, quand il défendait l’héliocentrisme de Copernic, ce qui lui avait valu le bûcher en raison de l’obscurantisme et de la pensée « scientifique » dominante de son époque.


Pourtant, les Grecs savaient déjà que la Terre tournait autour du Soleil, ce qu’une vision anthropomorphique a voulu oublier au profit d’une philosophie qui plaçait l’homme et sa Terre au centre de l’Univers.


« Au cours de la majorité de l’existence de l’espèce humaine, nous avons vécu comme des chasseurs-cueilleurs nomades dont l’impact sur la nature pouvait être absorbé par la résilience de la biosphère. Même à la suite de la révolution agricole, il y a 10 000 ans, l’agriculture a continué de dominer nos vies. Nous avions la nature à coeur. Les gens qui vivent près de la terre comprennent que les saisons, le climat, la météo, les insectes pollinisateurs et les plantes sont essentiels pour notre bien-être », écrit-il.


Mais cette vision basée sur l’expérience humaine directe avec les maillons du vivant s’est perdue avec la civilisation, l’urbanisation et surtout l’industrialisation. La coupure avec la nature s’est approfondie au profit d’une vision du monde qui tourne autour de l’amélioration du niveau de vie sans qu’on se questionne sur les impacts de la croissance des populations humaines, de leurs ponctions sur les ressources et les impacts de leur industrie, au sens large, au chapitre de la pollution et de la dévastation des écosystèmes dont nous dépendons.


Ce « géocentrisme » moderne ressemble beaucoup au nombrilisme qui caractérisait à l’époque de Galilée le dogme de l’Église qui plaçait l’homme au centre de l’Univers. Tout notre système économique, qui pousse à la consommation, bien au-delà de la satisfaction des besoins de base, a engendré un mythe justificateur tout aussi nombriliste de l’abondance illimitée des ressources et de la possibilité technologique et politique d’en contrôler les séquelles négatives, un échec à l’évidence.


« Lorsque nous croyons que le monde entier est rempli de ressources illimitées, disponibles pour notre usage, nous agissons en conséquence. Cette vision anthropocentrique nous place au centre du monde qui tourne autour de nous. Alors, nous créons des ministères des Forêts, des Pêches et Océans, de l’Environnement au sein duquel [sic] les ministres se soucient moins de la santé et du bien-être des forêts, des poissons, des océans et de l’environnement que des ressources et des économies qui en dépendent », estime Suzuki.


Il s’est écoulé des dizaines d’années avant que la conception copernicienne de l’Univers finisse par s’imposer. Avec toute notre science, avons-nous évolué plus vite ?


Le coup de barre qu’a voulu imprimer à la planète la commission Brundtland en 1987 n’a pas été aussi décisif que les esprits les plus critiques de notre planète le voulaient, notamment ceux réunis au sein du Club de Rome avec leur rapport publié en 1972 sur les limites de l’exploitation des ressources planétaires. C’est la même année d’ailleurs - il y a 40 ans déjà - que Rachel Carson lançait véritablement la prise de conscience environnementale en Amérique du Nord avec son Printemps silencieux.


Mais avons-nous davantage compris les conclusions de la conférence de Stockholm toujours dans cette année charnière de 1972 ? Pas plus vraiment que nous avons retenu celles de Rio en 1992. Comment ne pas poser ce verdict quand on constate 20 ans plus tard qu’aucun traité sur le climat ou sur la biodiversité n’a encore réussi à modérer un réchauffement climatique, toujours à la hausse, et à ralentir le déclin de la biodiversité ?


Quand le président Obama plaide pour mettre fin à la récession en Amérique du Nord par une relance de la consommation, n’est-il pas en plein déni de la nécessité de passer à un véritable changement de paradigme ? Quand le gouvernement Harper sabre les règles d’évaluation environnementale, diminue les fonds des ministères dont la mission vise la conservation et réduit le nombre de chercheurs pour mieux obturer la conscience des problèmes, ne sommes-nous pas en train de sombrer dans un obscurantisme qui s’apparente à celui qui a conduit Galilée au bûcher ?


En tout cas, pour David Suzuki, nous nous éloignons d’une vision « biocentrique » et continuons de nous piéger dans cette vision anthropomorphique que constitue un néolibéralisme qui ne connaît de frein que la logique du prix. Pour l’instant, ce pseudo-frein ressemble plutôt à la pédale de l’accélérateur.


***


À VOIR : La pouBelle Province, un film de Denis Blaquière. Ce film-choc porte sur un cas d’hypocrisie environnementale bien québécoise. Contredisant la priorité accordée en principe au recyclage, Québec autorise à répétition l’agrandissement de nouveaux mégasites d’enfouissement, et le fera sans doute une nouvelle fois pour celui de Saint-Nicéphore qui sort d’une audience du BAPE. Qu’attend Québec pour rendre l’enfouissement plus cher que le recyclage ?

À voir en vidéo