Rémunération honteuse

Plus elle est dénoncée, plus elle est élevée. Plus on tente d’encadrer la rémunération des hauts dirigeants autour de paramètres socialement acceptables, plus elle échappe à tout contrôle. Les bulles et les crises n’ont jamais été aussi successives, ce qui n’a pas empêché ces salaires de la honte de se transformer en rémunération honteuse.

Quand on voit l’ex-président de SNC-Lavalin, Pierre Duhaime, perdre sa prime pour une contre-performance en 2011 mais recevoir un arrangement de départ de près de 5 millions pour sa démission sur fond de scandale, quand, au sens plus large, conseil d’administration et haut dirigeant se perdent dans une logique de sports professionnels, tous les dérapages deviennent possibles. L’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques (IGOPP) a déposé mardi un volumineux rapport concluant à trois conditions préalables menant à cinq recommandations. Encore d’autres propositions et encore d’autres dénonciations, mais un seul et même constat : malgré les hauts cris répétés, la rémunération des hauts dirigeants n’a jamais cessé de croître, à un rythme toujours plus accéléré depuis le krach boursier de 1987.


Le Centre canadien de politiques alternatives avait déjà calculé qu’avant la crise de 2008, la rémunération de la haute direction des 100 plus grandes entreprises canadiennes inscrites en Bourse atteignait 259 fois celle du travailleur moyen à temps plein, sous le jeu d’une rémunération majoritairement variable, collée aux aléas boursiers. Ce rapport était de 115 fois l’année précédente et de 24 fois en 1996. Dans l’intervalle, aux États-Unis, pays aux généreuses options d’achat sur actions, le ratio est passé de 40 à 411 fois pour les dirigeants d’entreprise composant l’indice boursier S P 500.


Au-delà du niveau, ce qui étonne, c’est le phénomène de progression rapide de la rémunération des hauts dirigeants, qui croît à un rythme inversement proportionnel à la montée des dénonciations et de la réprobation générale. Peu avant les scandales comptables à la Enron et l’éclatement de la bulle des valeurs technologiques, ces dirigeants gagnaient 100 fois le salaire du travailleur moyen. De 1998 à 2008, année de la crise financière, le salaire des hauts dirigeants a progressé de 70 % en tenant compte de l’inflation, alors que les travailleurs ont encaissé un recul net de 6 % sur cet horizon de dix ans.


Le président du conseil d’administration de l’IGOPP, Yvan Allaire, en rajoute : « La rémunération des chefs de la direction des grandes sociétés canadiennes a connu une augmentation remarquable entre 1998 et 2010, pour atteindre la parité virtuelle entre Canadiens et Américains. » Le professeur fait remarquer qu’au-delà de cette élimination de l’écart avec les Américains, le rapport entre les dirigeants canadiens et le salaire moyen du secteur privé est passé de 60 à 150 fois de 1998 à 2010.


C’est tout dire de la capacité des conseils d’administration à répondre au tollé généralisé. Ainsi, dans la foulée des scandales comptables de 2000-2001, les primes au rendement ont été transformées en primes de rétention. Les conseils ont également eu tendance à délaisser les options d’achat tant honnies pour les remplacer par des droits à la plus-value des actions. À ceux dont la majorité de la rémunération était variable, des compensations étaient prévues au contrat en cas de revers des marchés boursiers. Sans compter des primes au rendement plus discrètes, remplacées par des parachutes dorés, des allocations de départ plus généreuses et une bonification du régime de retraite.


Dans son rapport, le groupe de travail de l’IGOPP sur la rémunération des dirigeants indique qu’il souhaite qu’une vision de long terme, débordant sur l’ensemble des parties prenantes, puisse succéder à une rémunération liée au rendement financier et à la création de valeur à court terme pour les actionnaires. D’autant que, pour nombre d’entreprises inscrites en Bourse, cet actionnariat est largement composé de fonds spéculatifs et d’autres investisseurs institutionnels opportunistes. « Il est bizarre de considérer ces détenteurs momentanés des actions comme les propriétaires légitimes d’une société. Les sociétés doivent beaucoup aux autres parties prenantes qui ont des relations de long terme avec la société et en partagent pleinement les risques », peut-on lire dans le rapport.


Mais l’histoire des crises des dix dernières années nous enseigne que la réalité est tout autre. Depuis que la Bourse s’est donné des allures de casino et que le « capitalisme financier » a pris le relais du « capitalisme gestionnaire », c’est la mentalité empruntée aux sports professionnels qui prévaut.

9 commentaires
  • Gilles Gagné - Abonné 24 mai 2012 08 h 19

    Les fonds et les investisseurs institutionnels

    Il est là le gros problème, le petit investisseur qui investit son argent dans ces fonds cède ses droits de vote à des administreurs qui cotoient les conseils d'administration. Mais quel serait la solution? que les investisseurs interviennent directement en bourse et retrouvent enfin leurs droits de vote et surtout qu'ils l'exercent.

  • François Dugal - Inscrit 24 mai 2012 08 h 30

    Ti-namis

    Ti-namis un jour, ti-namis toujours.

  • Jacques Patenaude - Abonné 24 mai 2012 08 h 53

    Des solutions?

    IGOPP a surement proposées des solutions. quiels sont-elles?

  • Jean-Yves Arès - Abonné 24 mai 2012 09 h 04

    «plus pire» d'une année a l'autre

    Un vrai problème de contrat social qui s'amplifie et pour lequel personne ne semble capable d'en cerner la cause et de proposer des solutions praticables.

    Pas capable de cerner le pourquoi que cette disproportion a la rémunération augmente partout même dans des organisations coopératives comme les Caisses Desjardins ou l'on octroi a la PDG un salaire annuel de quelques 3 millions$ (plus de 10,000$ par jour!).

    Hors si une telle organisation qui se veut et se dit d'avoir des principes de base plus nobles et plus équitables socialement que l'approche pure-capitaliste en arrive, au final, a reproduire des dérives tout a fait similaire c'est qu'il n'y a vraiment pas l'ombre d'une solution qui se pointe.

  • Gaston Carmichael - Inscrit 24 mai 2012 09 h 26

    Les solutions....

    Imposition progressive et élimination des paradis fiscaux.

    Ces simples mesures seraient à même de ramener un peu d'équité dans le système.

    Toutefois, comme nos politiciens sont à la solde du monde de la finance, ce n'est pas demain la veille que l'on verra cela.

    Et Charest, qui se présente en grand défenseur de la démocratie. Malheureusement, les financiers se la sont payés cette démoratie...