Au bord du gouffre

Agitation diplomatique au sommet : coup sur coup, le G8, club moribond des ex-maîtres du monde, et l’OTAN, ancien rempart contre le communisme en Europe, orpheline de vraie cause dans l’après-guerre froide, se sont réunis aux États-Unis. Avec un président américain en hôte enjoué, une chancelière allemande un brin boudeuse, et un nouveau convive français qui n’avait pas l’air trop novice.

Au-delà du people et des analyses de mimiques, ces agapes diplomatiques ont permis de constater des alliances de circonstance. Comme celle, assez logique, entre François Hollande et Barack Obama sur la « croissance versus l’austérité » (Obama ne veut pas voir l’Europe couler… Avant le mois de novembre, ce qui minerait la reprise américaine et ses chances de réélection). Ou celle, franchement opportuniste, qui a vu le Britannique Cameron, idéologue buté des réductions budgétaires dans son propre pays, accompagner les deux autres leaders dans leurs pressions contre Angela Merkel pour qu’elle fasse de la relance économique à l’échelle européenne…


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Les deux organisations ont donné ce week-end le spectacle d’un Occident qui crâne et veut présenter un front uni face à deux crises. Deux crises profondes qui remettent en cause son identité, qui symbolisent cruellement son déclin et l’impuissance croissante des politiciens, des États et des institutions internationales nées il y a 50 ou 60 ans.


Premièrement, la catastrophe de l’Afghanistan : dix années de mobilisation armée, près de 3000 soldats tués et des centaines de milliards de dollars en pure perte. Avec, à la clé, une baisse de prestige des Américains, des Canadiens, des Européens dans toute une région du monde - le Pakistan, « faux ami » de plus en plus inquiétant - ainsi qu’une misère persistante, là où l’on croyait exporter croissance et liberté… Sans oublier une « menace terroriste » - l’excuse initiale de l’intervention - qui se reconstitue comme mauvaise herbe après l’arrachage.


Dans la foulée de la disparition du communisme en Europe, l’Afghanistan se voulait, pour l’OTAN, une nouvelle raison de vivre. Elle est devenue un interminable Waterloo, une plaie suppurante, alors que tout le monde cherche la sortie malgré les déclarations lénifiantes d’Anders Fogh Rasmussen, le fidèle secrétaire général qui répète, jusqu’à plus soif, la ligne officielle et dépassée d’une entreprise à bout de souffle.


Qu’importe, alors, si cette sortie se concrétise en 2013 ou 2014. Qu’importe si les protestataires de Chicago, lointains cousins des étudiants de Montréal, réclament dans la rue la fin d’une intervention… déjà virtuellement « finie ». Qu’importe si tous - le socialiste français y inclus - acceptent sagement de poser pour la photo, et de donner le feu vert à un chimérique bouclier censé empêcher les très hypothétiques missiles iraniens d’atteindre les rivages de l’Occident.


Deuxièmement, la crise financière et monétaire en Europe. Le G8 salue les discussions en Europe « en faveur de la croissance » et se prononce contre l’austérité appliquée de façon dogmatique et uniforme. Il exprime son « intérêt à ce que la Grèce reste dans l’union monétaire européenne ». Malgré une offensive réussie de François Hollande - qui a fait adopter ces formulations avec l’appui de Barack Obama, contre la conception plus rigide de l’Allemagne, qui ne veut parler que de rigueur budgétaire -, ce ne sont encore là que des mots.


Il faudra voir si Angela Merkel, dans les prochains jours et les prochaines semaines - alors que la Grèce brûle, pourrait bientôt voter son suicide, et que l’incendie menace ailleurs -, acceptera de mettre sur la table des mesures de relance en espèces sonnantes et trébuchantes. Non seulement se résoudre, contre son dogme et contre les traités existants, à ce que la Banque centrale européenne devienne « prêteur en dernier ressort », mais admettre aussi un peu plus d’inflation en Allemagne, pour que les Allemands vendent moins et achètent plus des autres. Le sauvetage de l’Europe n’en serait pas pour autant assuré, mais il est au strict minimum à ce prix.


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La menace existentielle sur l’Europe ainsi que la lente décomposition de l’OTAN ne sont que les figures immédiates d’un mal plus profond : la crise de l’État, de son endettement, la crise de la politique réduite à faire la « danseuse » des marchés prêteurs. La crise de l’architecture internationale, qui ne s’est jamais reconstituée après la fin de la guerre froide.


En Grèce et en Afghanistan, mais aussi à Berlin et à Paris, se joue un drame qui nous concerne tous.

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