La «jubilation d’apprendre»

Cela se passait dans le jardin des Tuileries, à Paris, pas plus tard que mardi. Le discours s’annonçait ennuyeux comme tant de discours officiels. Les invités avaient pris place sur les chaises alignées. Heureusement, plusieurs dizaines d’enfants égayaient la scène. Tout à coup, le déclic s’est produit. Était-ce à cause d’un mot, du ton ou du rythme de la voix ? Allez savoir.

Mais surtout, il y eut cette phrase : « Les années qui viennent doivent être celles d’une nouvelle hiérarchie des valeurs, au sommet de laquelle la science, l’intelligence, la volonté d’apprendre et de transmettre seront les vertus les mieux reconnues et les plus respectées, bien davantage que l’argent. »


Ces mots n’ont pas été prononcés par un étudiant hirsute. C’était ceux du nouveau président français, François Hollande, qui avait symboliquement choisi comme tout premier geste de son mandat d’honorer Jules Ferry, le père de l’école laïque, gratuite et obligatoire. En entendant évoquer le « bonheur de la connaissance », le « sens de la curiosité intellectuelle », la « liberté souveraine de l’esprit » et la « jubilation d’apprendre », vous ne devinerez pas à qui j’ai pensé.


J’ai songé à ces milliers d’étudiants québécois qui défilaient probablement au même moment dans les rues de Montréal. À ceux-là mêmes qui manifestent jour et nuit depuis bientôt deux mois. Et je me suis dit que jamais ils n’avaient entendu de tels mots dans la bouche d’un responsable politique, et encore moins d’un premier ministre.


Et je n’ai pu m’empêcher d’imaginer que si, quelque part, un ministre québécois ou même un premier ministre - on peut toujours rêver - avait l’intelligence de s’adresser à eux avec cette hauteur de vue et cette profondeur de réflexion sur le sens et le rôle de l’éducation, et bien peut-être que nos étudiants reconnaîtraient cette autorité morale et intellectuelle. Peut-être surtout seraient-ils rassurés sur l’importance que nos élites accordent à l’éducation et qu’ils rentreraient en classe convaincus qu’ils n’étaient pas gouvernés par de vulgaires vendeurs de chars.


Car, au-delà des détails de ce qui s’est discuté au sommet du complexeG, cette révolte étudiante ne peut pas s’expliquer par l’action de quelques extrémistes comme certains, trop prompts à se rejouer Mai 68, semblent le croire. Ces étudiants feraient de toute façon de piètres soixante-huitards, eux qui réclament plus de présence de l’État, plus de réglementation et moins de gaspillage. Ce conflit révèle plutôt l’absence complète d’autorité de l’État et la profonde crise de confiance qui gangrène la société québécoise. Et je ne parle pas ici de l’autorité de la matraque, mais de la seule qui compte, celle qui s’impose d’elle-même par sa hauteur de vue et sa force de conviction.


C’est de cette hauteur de vue qu’a fait preuve François Hollande aux Tuileries en affirmant que l’école était le lieu de la connaissance et du savoir. Pas celui des sempiternelles « compétences » bonnes à formater de bons employés. Il a ensuite affirmé que l’école était le lieu de la « véritable égalité », celle « qui ne connaît comme seuls critères de distinction que le mérite, l’effort, le talent, car la naissance, la fortune, le hasard établissent des hiérarchies que l’École a pour mission, sinon d’abolir, du moins de corriger ».


Plus encore, ce discours présente l’éducation non pas comme un simple droit, mais comme un devoir : « Personne ne peut se voir refuser ce droit, nul ne peut s’exonérer de ce devoir. » Or, n’est-ce pas parce que l’éducation est un devoir auquel tous sont tenus que l’État a la responsabilité d’en garantir, sinon la gratuité, du moins de faire en sorte qu’elle ne soit pas réduite à une vulgaire marchandise, et les étudiants à de simples consommateurs ?


Écoutez au contraire quels sont les mots qui reviennent en permanence dans la bouche de nos recteurs et des ministres du gouvernement québécois ? « Investissement », « réussite », « succès », « compétition internationale », « mondialisation » ! Il n’est jamais question de former des êtres plus libres, mais simplement plus riches. L’éducation ? Elle n’est qu’un « investissement », pas un bien en soi. Les diplômes ? Une garantie de réussite et de gros salaires. Le savoir ? Une marchandise qui rapporte et qu’il faudrait donc payer au juste prix. Et l’on s’étonne qu’une partie de la jeunesse ne pense pas ainsi ? Il ne viendrait évidemment pas à l’idée de ces comptables qu’un étudiant est au contraire celui qui fait le sacrifice d’un salaire immédiat sans pourtant la moindre garantie pour l’avenir.


Sans être un partisan de la gratuité universitaire à tout prix, le philosophe belge Philippe Van Parijs avait bien compris cette propension des États modernes. C’est pourquoi il affirmait que « tout ce qui contribue à transformer la relation de nos étudiants aux institutions d’enseignement et à la communauté politique dont elles relèvent en une relation purement mercantile, loin d’apporter une solution au problème, ne fera que l’aiguiser ».


Le gouvernement québécois a-t-il jamais exprimé d’autres considérations à l’égard de l’éducation ? L’université ne semble pour lui qu’un passage obligé pour s’assurer un avenir confortable. Comment se surprendre alors que ce même gouvernement n’ait pas plus d’autorité qu’un vendeur de chars ?

11 commentaires
  • Nasser Boumenna - Abonné 18 mai 2012 05 h 41

    Que faire?

    Merci pour ce texte bien senti. Ce gouvernement persiste et signe. Il ne reste plus qu'à attendre les prochaines élections pour lui expliquer le fond de notre pensée. Quant à un vrai débat sur l'importance d'une véritable éducation au Québec, il va falloir qu'on la fasse, quelque soit le parti au pouvoir car je ne pense pas que le PQ ait fait mieux quand il tenait les rênes du pouvoir.

  • Geneviève Laplante - Inscrite 18 mai 2012 08 h 51

    Douce France

    J'aime la France depuis fort longtemps. Bien sûr, elle compte des vilains (dans tous les sens du mot), moins cependant que le Québec n'en fait collection en ce moment. Entendre un tout nouveau chef d'État, «sans expérience», parler si juste, si vrai, si enthousiasmant est un moment de grâce que je ne pensais plus connaître de mon vivant.
    François Hollande, je vous salue bien bas pour avoir vu dans le Savoir autre chose que la rentabilité future, l'investissement incontournable dans nos sociétés de nantis, la première pièce d'une tapisserie de diplômes.
    Dites, Monsieur le Président, acceptez-vous encore des gens de bon vouloir dans votre superbe pays ? J'ai une folle envie d'émigrer.

  • Luc Laflamme - Inscrit 18 mai 2012 09 h 00

    Ce texte de M. Rioux fait du bien à lire

    Voilà un discours qui recentre l'éducation dans la hiérarchie de nos valeurs de la sociale démocratie.

  • Pierre Bernier - Abonné 18 mai 2012 09 h 01

    La « volonté d’apprendre et de transmettre » ?

    Génération après génération le « QUOI » est partout au coeur du dilemme de l'école publique !

    Le Québec ne fait pas exception.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 18 mai 2012 09 h 17

    Touché

    Bonjour. Je suis touché. Cela rejoint mon commentaire d'hier sur la gratuité scolaire et la neuropédagogie à la suite de l'article Appel à la résistance. La bonne vielle France qui jadis nous a abondonné, qui a fait sa révolution sans nous, à nous d'aller la féliciter et à serrer dans nos bras ces " bénis français"!!!
    Les allusions aux " vendeurs de chars": oui, mais tout le monde fait ce qu'il peut pour gagner sa vie... d'où l'importance de remettre à la discussion l'idée du " revenu minimum garanti" ou de " revenu de citoyenneté" ( accompagn d'une politique du temps libéré). Et puis, cette allusion aux vendeurs de chars remet en perspective la notion de croissance économique à tout prix que le mouvement pour la décroissance conviviale critique.
    Une nuance: l'école n'est pas le seul lieu d'apprentissage; N''y a -t-il pas au cours de l'histoire des philosophes qui offraient des cours dans leurs salons? Kant en est un je pense. IL y en a ici aussi, maintenant...!
    Autre petite nuance: oui à la jubilation d'apprendre... mais dans un nouveau contexte, oui à la jubilation d'inventer aussi, peut-être.
    Je vous souhaite une superbe journée!