Faire une Janette de moi-même ?

Janette Bertrand, 87 ans, publie Lit double, son troisième roman en cinq ans.
Photo: Rémy Boilly Janette Bertrand, 87 ans, publie Lit double, son troisième roman en cinq ans.

Elle écrit comme elle parle, sans s’enfarger dans les fleurs du tapis. Sans effets de manche, sans chercher à faire joli. Son principal souci : « raconter des histoires qui peuvent servir ». Tel qu’elle l’indique à la fin de son roman, dans les remerciements.

Elle ajoute, à l’intention de ses lectrices et lecteurs : « C’est pour vous que j’écris, pour partager avec vous ce que j’ai appris tout au long de ma vie. Pour redonner un peu de ce que je reçois de vous : amour et encouragement. »


Je parle de Janette Bertrand, bien sûr. Qui d’autre ? Janette Bertrand, qui, à 87 ans, publie son troisième roman, Lit double. Qui continue, en quelque sorte, qui poursuit autrement la mission qu’elle s’était donnée pendant tant d’années à la télé.


Ce n’était pas une lubie, un rêve passager. Trois romans en cinq ans. Avec, toujours, cette écriture au service de l’efficacité, du message à passer. C’est son choix, son parti pris. Sa nature même, sans doute.


Mais étrangement, à travers ce qui se donne comme un refus du style, Janette Bertrand en est venue à créer son propre style de romancière. Elle l’a peaufiné, sans en avoir l’air. Qui a dit que la simplicité était facile à acquérir dans l’écriture romanesque, dans l’écriture tout court ?


Simplicité apparente, bien sûr. Parce que, derrière, la construction de Lit double est complexe. Solide. Moins complexe que dans ses deux romans précédents, et c’est tant mieux. Plus solide, aussi. Davantage au service du propos. De la limpidité, de la fluidité.


Elle réussit à mettre cinq couples en scène. De différents milieux, d’âges divers. Qu’on entend penser, parler, qu’on voit s’aimer et s’entredéchirer, tour à tour. Et ça coule. Question de rythme.


Elle ne les lâche pas. Elle leur fait vivre toutes sortes de situations. Elle les tient, jusqu’à la fin. Les suit, jusque dans leurs derniers retranchements.


Elle nous les montre pathétiques, parfois. Pétris de contradictions. Elle nous les montre au lit, souvent. En train de s’envoyer en l’air. Et après. Comme si on y était.


Dix personnages prennent vie, avec chacun son passé, ses frustrations, ses aspirations, ses secrets. Au centre, celle qui sert de pivot à l’histoire finalement : Clara, 71 ans.


Clara est productrice de légumes bio dans une petite ferme à une centaine de kilomètres de Montréal. Elle est la confidente, la conseillère de tous les autres, autour. Sauf de son mari. Fermé comme une huître, celui-là.


Elle a beau l’aimer, il la déstabilise par son refus de parler. Il l’enrage, à la longue. « J’ai tant d’assurance quand il s’agit des autres couples et tant d’hésitations quand il s’agit du mien », confie-t-elle à son journal intime, dans sa « cachette » d’écriture.


Clara et son mari en sont à un moment crucial de leur vie de couple, après 50 ans de mariage. Ils ne sont pas les seuls. Les quatre autres couples sont aussi en crise. C’est le fondement même du roman.


Comment sortir de la crise amoureuse ? Comment s’aimer encore, s’aimer longtemps ? Janette Bertrand, derrière, tire les ficelles. Elle donne des conseils, passe ses messages. Et prodigue des encouragements. Pleine de bienveillance, d’amour. Voilà.


La démarche a le mérite d’être claire. Trop claire ? Parfois. Parfois, on sent que c’est un peu trop appuyé, souligné au crayon gras. On n’en demandait pas tant, on avait compris.


Ce qui n’empêche pas de se laisser prendre au jeu. Et de tourner les pages, avidement. Pourquoi ? Parce que c’est le plaisir de lire qui prend le dessus. Plaisir coupable ?


On peut critiquer son insistance à se faire comprendre, son côté je-vais-vous-dire-comment-faire, plein de bonne volonté, de gros bon sens, mais si Janette Bertrand sait une chose, c’est bien comment raconter une histoire. Avec du piquant. Des détails savoureux, des retournements.


Quand ça devient trop lourd, trop dramatique, tragique, l’humour se pointe. Il y a des exagérations, bien sûr. Ça fait partie du jeu. Il y a des scènes comiques, mémorables. Celle du Viagra, entre autres.


Pas de tabou, surtout. C’est sa recette depuis toujours, à Janette. Et ça marche. Toutes les considérations sur le couple, petit à petit, font leur chemin. Et nous renvoient, forcément, à nous-mêmes. À nos propres questionnements. Qu’on le veuille ou non.


Ça pourrait sembler anodin. Ça pourrait paraître surfait. Mais qui ne s’est pas déjà questionné là-dessus ? Sur l’amour, et le sexe, le désir ? Sur la passion versus l’amour. Sur le désir d’enfant ? Sur l’amour de l’enfant versus l’amour du conjoint ? Sur l’avortement ? Sur la nécessité d’une chambre à soi, d’un jardin secret ?


Qui ne s’est jamais senti brimé, étouffé dans le couple ? Qui n’a pas eu peur de reproduire un modèle pourtant rejeté avec force ? Qui n’a pas déjà eu peur de se faire larguer ?


Sans compter tous les sujets connexes abordés dans Lit double. L’homophobie. Le racisme. Le machisme. Dans ce qu’ils comportent de plus pernicieux, au quotidien.


Je ne veux pas faire une Janette de moi-même ; de toute façon, je n’y arriverais pas. Mais c’est à ça que sert effectivement ce roman. À se questionner sur tout ça. À se regarder aller.


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