Réveillez-vous !

Le ministre des Finances, Jim Flaherty, décrit toujours son projet de loi budgétaire de la même manière : résolument ambitieux, complet, conçu pour répondre aux défis, non seulement des prochaines années, mais des prochaines générations. Il l’a répété hier encore devant deux comités parlementaires, soulignant à gros traits ces « réformes substantielles » destinées à assurer la prospérité à long terme du pays.

Avec pareil menu, on s’attendrait à ce qu’il offre à tous le temps de digérer tous les plats. Le gouvernement a plutôt choisi de faire passer à peu près tout le monde sous la table, comme on dirait chez nous.


Dommage, car une démocratie en santé ne se limite pas à l’exercice du droit de vote tous les quatre ans. Elle suppose un dialogue constant entre les élus et les citoyens. À travers les travaux parlementaires, les assemblées et consultations publiques, les échanges dans les médias sociaux et traditionnels. Depuis de trop longues années, le contrôle du message, la manipulation, la propagande ont pris le dessus sur l’information lorsqu’il est question de politiques publiques. Assez pour dégoûter un nombre croissant de citoyens qui, découragés, boudent les urnes.


Mais avec sa stratégie bien peu démocratique de projet de loi budgétaire omnibus, le gouvernement conservateur est peut-être en train, bien malgré lui, de réveiller un géant qui dort. Pour la première fois depuis longtemps, tous les partis d’opposition ont décidé de ne pas s’en tenir à une guerre de procédures et de prendre les moyens pour informer les citoyens sur les ramifications du projet C-38 et, surtout, leur donner la parole.

 

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En plus de l’habituel recours aux médias sociaux, le NPD tiendra dans différentes villes du pays, à partir d’aujourd’hui, des assemblées publiques où des experts seront invités à décortiquer des volets particuliers du projet de loi budgétaire, et le public à s’exprimer. Une façon de redonner aux Canadiens le Parlement d’où le gouvernement cherche à les écarter, de dire le leader parlementaire Nathan Cullen. (Il reste à voir si l’exercice du NPD ne sera pas à sens unique, étant donné le ton du site Internet créé pour l’occasion et le contenu des trop brèves notes d’information qui y apparaissent.)


Les libéraux, de leur côté, ont tiré avantage d’un atout que les néodémocrates n’ont pas : des sénateurs. Le gouvernement voulait que la Chambre haute entame tout de suite une étude préliminaire en comité, un procédé rarement utilisé qui exige le consentement de l’opposition. Les libéraux l’ont donné, mais en échange d’une étude approfondie dans six comités sénatoriaux différents. Ils ont eu ce que le NPD espérait obtenir aux Communes, mais n’a pas obtenu. Du coup, une des Chambres fera le travail attendu d’un Parlement, entendra des témoins, donnera la parole aux Canadiens. Mais à cause du gouvernement, ce ne sera pas celle des représentants du peuple…


Les libéraux tenteront aussi d’alerter les citoyens, sur la Toile et sur le terrain. Comme le dit le leader parlementaire libéral Marc Garneau, le défi de tous les partis est d’informer les Canadiens pour qu’il y ait un « réveil » comme celui observé contre le projet de loi C-30 sur l’interception des communications électroniques, projet que le gouvernement a mis sur la glace.

 

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Dans la bulle parlementaire trop souvent affectée de cynisme, les tentatives de mobilisation des citoyens provoquent souvent la même réponse : c’est inutile, le gouvernement majoritaire n’en fera qu’à sa tête, les citoyens s’en fichent. Mais même majoritaire, un gouvernement qui veut garder le pouvoir doit se faire réélire. Il doit, jusqu’à un certain point, rester au diapason de la population.


La tradition veut qu’il y parvienne, entre autres, lors de ses échanges avec les partis d’opposition et des audiences en comité où des témoins de tous horizons se présentent. Mais quand un gouvernement, comme celui de Stephen Harper, cherche par tous les moyens à escamoter les étapes du processus parlementaire et traite avec un mépris certain les élus de l’opposition, il ne reste à ces derniers qu’à se faire entendre ailleurs et autrement.


Comme le disait Nathan Cullen, céder au défaitisme créerait un précédent dangereux et donnerait au gouvernement l’impression qu’il a maintenant le champ libre pour agir de la sorte à nouveau. Le défunt Jack Layton avait d’ailleurs dit, en réalisant les limites de l’opposition officielle dans un Parlement majoritaire, que son pouvoir viendrait du peuple. Et c’est vrai. Le seul remède contre la politique du diktat majoritaire est une population qui refuse de laisser faire et de se laisser faire. Mais pour cela, elle doit savoir.


Les partis d’opposition ont tardé à se lancer dans ces campagnes alors que le temps presse pour quiconque veut vraiment provoquer une réaction citoyenne qui ne s’est pas encore fait sentir. Les partis n’auront peut-être pas gain de cause, mais en allant aux devants de la population en dehors du cycle électoral, ils arriveront peut-être à revigorer le débat démocratique. Ce serait toujours ça de pris.

5 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 16 mai 2012 07 h 33

    Il se passe quelque chose

    "...une démocratie en santé ne se limite pas à l’exercice du droit de vote tous les quatre ans. Elle suppose un dialogue constant entre les élus et les citoyens."
    "...avec sa stratégie bien peu démocratique de projet de loi budgétaire omnibus, le gouvernement conservateur est peut-être en train, bien malgré lui, de réveiller un géant qui dort."
    "Pour la première fois depuis longtemps, tous les partis d’opposition ont décidé de ne pas s’en tenir à une guerre de procédures et de prendre les moyens pour informer les citoyens sur les ramifications du projet C-38 et, surtout, leur donner la parole."


    Le citoyen ne peut pas savoir ce qu'il ne sait pas. Par exemple ce rôle actif que peuvent jouer les partis de l'opposition pour favoriser et stimuler l'exercice de la démocratie.

    • Daniel Bérubé - Abonné 16 mai 2012 12 h 48

      Bien d'accord avec votre point de vue.

      Si les parties de l'opposition font des essais, par exemple, servir de lien entre la population et le gouvernement... si nous voulons du changement, il est nécessaire que les moyens utilsés changent eux aussi, afin de faire place a des moyens plus efficaces ! Encore faut-il que de l'autre côté, le "récepteur" soit-il ouvert (gouvernement) à recevoir le message, car avec le pouvoir que le contexte "majoritaire" lui donne... il peut se permettre d'ignorer...
      Dans les "changements nécessaires", ne devrait-on pas y retrouver la remise en question des pouvoirs que le terme "majoritaire" peut donner à quelque chose comme un parti politique ? Avec ce que devient la politique ?

  • Martin Pelletier - Inscrit 16 mai 2012 08 h 50

    Les gouvernements minoritaires

    En 2005, nous étions tous exités à l'idée d'avoir un gouvernement minoritaire où l'opposition pourrait exercer une réelle pression sur le gouvernement.

    En effet, les gouvernements minoritaires consécutifs ont contribué à changer les repères de nos représentants. La logique partisane et les batailles en chambres étaient alors prioritaires car il y avait toujours une possibilité que le gouvernement soit défait. Ainsi, les députés ne pouvaient prendre une plus grande distance et faire oeuvre de pédagogie auprès des citoyens.

    Comme quoi le remède semble avoir causé plus de maux que de bien.

    La prochaine étape est de voir comment les conservateurs réagiront à ces initiatives pédagogiques de l'oppostion. Il y a fort à parier qu'ils en réfèreront à leurs mentors républicains pour cela. Et chez les républicains, l'esprit critique est plutôt mal en point ces temps ci, on en est encore dans les attaques personnelles et les publicités pour mousser l'appuis de la base traditionnelle.

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 16 mai 2012 11 h 22

    Au moins pour le futur

    Si ce projet de loi omnibus n'est pas bloqué maintenant, il y aura au moins eu des graines de résistance semées pour le futur et, qui sait, peut-être pouvons-nous espérer que ce gouvernement si peu démocratique sera défait aux prochaines élections.

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 16 mai 2012 14 h 50

    Pourquoi plusieurs lois?

    La démocratie selon Harper: plustôt que plusieurs lois selon les sujets, ne faire adopter, quand on est majoritaire, qu'un seul projet de loi super-méga-mammouth-dinosauro-omnibus. Après ça, on ferme le parlement.

    Aussi subtil que le Stampede de Calgary, symbole de la culture canadienne.

    Desrosiers
    Val David