La honte

Les caméras de télévision passaient par là, la semaine dernière, lorsque l’inspecteur adjoint Satish Kumar Mathur, haut gradé de la police de Saharanpur, dans l’Uttar Pradesh, a approuvé le recours au crime d’honneur. Un père de famille d’un village de la région était venu le trouver pour lui dire que deux hommes - avec casiers judiciaires - avaient enlevé sa fille de 14 ans et qu’il craignait pour sa vie. « Je n’ai pas de pouvoirs magiques pour retrouver votre fille, lui a rétorqué le policier. Mais si elle s’est enfuie, alors vous devriez avoir honte. Je me suiciderais ou je tuerais ma soeur si elle s’enfuyait. » Les médias de Delhi faisant de l’aveu leurs choux gras, l’administration policière a ouvert une « enquête », pendant que la Commission nationale pour les femmes, une organisation gouvernementale, réclamait que le coupable soit suspendu de ses fonctions. Le feu refusant de s’éteindre, Akhilesh Yadav, jeune chef fraîchement élu du gouvernement de l’Uttar Pradesh, a fini par intervenir personnellement pour faire rétrograder le policier aveuglé par ses préjugés.

Ce ne sont pas des dizaines, mais des centaines de personnes, essentiellement des filles, bien entendu, qui sont tuées chaque année en Inde par des pères, des frères, des cousins ou des oncles pour être tombées amoureuses ou s’être mariées contre la volonté de la famille « déshonorée ». Ce monsieur Satish Kumar, oubliant apparemment qu’un enlèvement n’est pas une fugue, s’est fait surprendre par des journalistes en train de dire ce que trop d’Indiens, toutes dénominations religieuses confondues, croient encore normal et légitime. Saharanpur n’est pas quelque coin reculé du pays, c’est une ville économiquement florissante située au nord de Delhi. Les meurtres d’honneur continuent d’être une plaie, à un point tel que, l’année dernière, la Cour suprême jugeait - l’Inde n’étant pas abolitionniste - que les coupables devraient dorénavant être passibles de la peine de mort.


Les plus progressistes au sein de la société civile participent à l’heure actuelle de façon très dynamique à la démocratisation de la vie indienne, c’est indéniable. Les grands médias aussi, même involontairement, dans leur chasse aux cotes d’écoute. Reste que les efforts des uns et des autres se butent à d’épouvantables réactions conservatrices, y compris parmi les classes moyennes urbaines et « bien pensantes », comme en témoigne le recours, qui ne se dément pas, au foeticide féminin. La société indienne bouillonne, cela donne inévitablement lieu à toutes sortes de duplicités. L’Inde, vu sa démographie et sa diversité, a toujours été instable, écrit Ramachandra Guha, historien « texto-moteur » dans la revue Prospect. Qui plus est, dit-il, elle traverse actuellement des « révolutions » - démocratique, urbaine, sociale, industrielle… Les journaux débordent de signaux : ce sont ces jeunes femmes, dans un village situé aux portes de la capitale, qui se battent contre les chefs locaux qui veulent leur interdire de porter des jeans et de posséder un téléphone cellulaire… Ou encore, dans le sens contraire : l’histoire de cette jeune mère de Jodhpur, au Rajasthan, qui donne naissance à une fille, qui se voit remettre par erreur par les autorités hospitalières le bébé mâle d’un autre couple… et qui refuse de le leur rendre. L’affaire, survenue début avril, a dû être portée en justice.

 

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Bon papier dans Outlook, magazine à grand tirage branché sur l’Inde urbaine, encore que de façon parfois trop « occidentalisante », sur l’augmentation du taux de divorces parmi les jeunes mariés. Selon l’article, le nombre de divorces a crû de 20 à 40 % au cours des dernières années parmi les couples mariés depuis moins de deux ans. Hausse stratosphérique et « révolutionnaire » dans un pays où l’institution du mariage est sacralisée au plus haut point, où une femme sans mari n’est rien et où, pour la majorité, une divorcée est une traînée qui traîne toute sa vie sa séparation comme une maladie honteuse. À Delhi, il y avait en 2005 deux ou trois cours matrimoniales, il y en a maintenant une vingtaine. L’opinion ambiante veut nébuleusement que le plus grand nombre de divorces parmi les jeunes soit le reflet de la sale culture occidentale, qui cultive l’impatience et le matérialisme. Ce qui est sans doute en partie juste. Mais, plus précisément, l’impatience est pour beaucoup celle de jeunes femmes qui crèvent d’ennui sous le poids des traditions ; et de celles, plus précisément encore, que leur mari frappe et qui refusent de se taire au nom du respect de l’institution. La violence conjugale est une cause majeure de divorce. Mais ça, la société indienne à du mal à l’admettre. L’occident est un bouc émissaire bien commode.

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