Conflit étudiant - Une «entente» dont l’échec était inéluctable

Si une certaine jeunesse conspue le « capitalisme » et ses profiteurs, les étudiants contestataires ne manquent pas de raisons de craindre pour l’avenir.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Si une certaine jeunesse conspue le « capitalisme » et ses profiteurs, les étudiants contestataires ne manquent pas de raisons de craindre pour l’avenir.

L’échec de l’entente sur les droits de scolarité prend des allures de crise. Non seulement les manifestations perdurent, mais la désorganisation dans nombre de collèges compromet la session en cours, voire l’entrée de maints cégépiens à l’université. D’autres désordres menacent. Or, une simple reprise des discussions entre le gouvernement et les étudiants donnerait peu d’assurance d’un prompt règlement. Dès lors, un moratoire sur la hausse des droits n’aiderait-il pas à sortir de l’impasse ?

Cette mesure serait propice à changer le climat et à rapprocher les parties. Des syndicalistes la proposent. Qu’ils soient en classe ou dans la rue, les étudiants ne sauraient s’y refuser, ni les professeurs et les responsables d’établissement. L’affrontement, en effet, ne peut continuer sans dommages considérables pour des milliers d’étudiants. Il ébranle déjà la paix sociale. Au reste, l’entente avortée était, même pour le gouvernement, un mauvais arrangement. Un tel délai ne saurait toutefois être simplement tactique.


Toute entente échouera si les parties n’acceptent pas de revoir, autant que leurs moyens de pression, certaines idées reçues. Ainsi, les étudiants ailleurs au pays acceptent volontiers, dit-on, d’assumer un coût substantiel de leurs études, alors que de jeunes Québécois refusent, eux, de faire leur « juste part ». Il faut dissiper cette légende. Entre le 2 et le 7 mai, le Globe and Mail électronique a fait un sondage auprès de 2200 de ses lecteurs au Canada. Dans d’autres provinces, une hausse des droits suscite une même inquiétude.


Au niveau postsecondaire, 62 % des étudiants ont dit qu’ils participeraient à une grève semblable, contre 32 % qui s’y refuseraient, laissant seulement 5,9 % d’indécis. En Ontario, où les frais de 6640 $ (les plus élevés au pays) sont « gelés » pour deux ans, 69 % débraieraient advenant une hausse. En Alberta, toutefois, seulement 22 % feraient la grève pour cette raison. Le Globe a posé la question sur les droits qu’on exige au Québec. Les étudiants du pays sont divisés, 47 % les trouvant excessifs, 47 % pas du tout.


Ce n’est sans doute pas par hasard, non plus, si les droits de scolarité varient d’une province à l’autre. Tout comme au Québec, en cas de hausse appréhendée, une analyse fine de l’opinion révélerait probablement que l’inquiétude des étudiants et des parents est plus ou moins grande suivant les régions et les classes sociales, les moins fortunées les trouvant souvent excessifs, et les plus aisées s’en accommodant, au contraire, volontiers.


Samedi, dans le Globe également, un survol pancanadien des 450 000 étudiants qui seront diplômés cette année révèle des tendances non moins inquiétantes. Près de 60 % d’entre eux sont endettés. Ainsi, le fardeau moyen était l’an dernier de 15 000 $ au Québec et dépassait 35 000 $ en Nouvelle-Écosse. La moitié des diplômés canadiens n’a pas de travail en vue. Plusieurs auront certes un bon emploi, mais pas nécessairement dans leur domaine de formation. Et bon nombre vont retourner chez leurs parents.


Bref, si une certaine jeunesse conspue le « capitalisme » et ses profiteurs, les étudiants contestataires ne manquent pas de raisons de craindre pour l’avenir. La formation technique et le savoir universitaire sont, il est vrai, plus que jamais nécessaires aux nouvelles générations. Mais l’orientation des universités et leur financement devraient également préoccuper l’ensemble de la société. Il y a plus qu’une « juste » contribution étudiante dans l’enjeu du financement universitaire.


D’abord, en cherchant dans les dépenses prétendument « injustifiées » des universités de quoi réduire les versements attendus des étudiants, l’entente signée par le gouvernement escamotait l’ampleur du « déficit de financement » de ces institutions. Et du même coup, il sous-estimait les apports supplémentaires que lui-même pourrait leur donner en coupant, dans ses propres dépenses, les cas de gaspillage, de favoritisme et d’engagements superfétatoires.


De plus, à supposer qu’il faille réviser le mode de fonctionnement des universités pour y trouver de quoi contrôler leur déficit et soulager les étudiants, ce n’est pas le conseil provisoire et ses membres nommés par les associations étudiantes, les centrales syndicales, les recteurs et autres gens en conflit d’intérêts ou peu versés en gestion, qui auraient pu s’acquitter d’une telle mission d’ici le 31 décembre. Et rendre permanent ce conseil provisoire n’aurait pas, non plus, amélioré les choses.


« La commission temporaire qui doit examiner la gestion universitaire est une solution non seulement improvisée, écrit Paul Inchauspé, mais inappropriée, elle ne peut aboutir à rien de significatif. » A-t-on besoin, en effet, d’une autre foire d’empoigne ? Un comité d’experts indépendants, recrutés si possible à l’extérieur du Québec, serait plus crédible, plus libre et surtout plus à même de détecter des failles, s’il en est, et de suggérer des changements qui soient appropriés.


Entre-temps, consternée de n’avoir pas été invitée aux négociations du week-end dernier et de n’avoir aucun représentant au conseil mort-né qui en est sorti, la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université veut que ses membres jugent de l’opportunité d’y participer néanmoins, tiennent plus tôt cet automne un sommet déjà prévu sur l’université et proposent au public une « saine gouvernance » pour cette institution.


Ces professeurs sont au coeur de l’université et de ses problèmes. Sont-ils au coeur des solutions ? Le Québec serait certainement fort intéressé par les vues qu’ils ont sur les enjeux de la « crise étudiante ».


 

redaction@ledevoir.com



Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

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21 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 14 mai 2012 07 h 02

    Oui au moratoire; urgence.

    À «Dès lors, un moratoire sur la hausse des droits n’aiderait-il pas à sortir de l’impasse ?», la réponse est OUI ! Tout-de-suite.

    Dès cette semaine :
    le Gouvernement proclame le moratoire jusqu'à fin décembre 2012;
    le retour de tous les étudiants à l'école;
    des rencontres hebdomadaires entre les différents représentants ont lieu.

    Et la paix sociale reviendra en suffisance. Et les santés de tous reprendront du mieux; il en est plus que temps!

    Le temps est au Carré de sable !

    • Denis Gravel - Inscrit 14 mai 2012 09 h 46

      Le Carré de sable.

      Excellente idée , je vaisdécoupé un petit carton sur lequel à l'aide de colle blanche je collerais du sable.

      Tant qu'au «moratoire» je ne crois pas que ni de Charest ni des étudients ils y soit prèt ???

    • Réal Rodrigue - Inscrit 14 mai 2012 12 h 15

      Notre PM a déclaré que le moratoire ferait reculer tout le Québec. En réalité, ça le ferait reculer dans les sondages, et sa réélection semble la priorité absolue. C'est grotesque, mais c'est ainsi. Il n'empêche que le moratoire est la voix du bon sens...

  • Chantale Desjardins - Abonnée 14 mai 2012 07 h 56

    Charest doit retirer son augmentation

    Pour régler le conflit, Charest doit retirer l'augmentation des frais de scolarité et s'orienter vers une gratuité graduée. Il devrait relirele rapport Parent réalisé par son parti sous la direction de Jean Lesage et Paul Gérin-Lajoie.

    • Denis Gravel - Inscrit 14 mai 2012 09 h 50

      Désollé Monsieur St-Jacques mais ont en est vraiment pas là.
      Même si éventuellement l'on considèrerais une éventuelle gratuité universitaire cela serais le fait d'un long débat politique. Mais surement pas sur le coin de la table avec des étudiants enragés.

    • Louka Paradis - Inscrit 14 mai 2012 21 h 28

      À Denis Gravel : les porte-parole des assemblées étudiantes sont loin d'être des enragés ; les avez-vous déjà écoutés en entrevue ? Ils sont posés, documentés, articulés et pacifiques tout en défendant fermement et de façon brillante leur point de vue. Rien à voir avec les quelques casseurs : SVP cessez cette désinformation "drettiste"... Il n'y a pas de jugement simpliste ni de recette miracle à un conflit aussi complexe.
      Louka Paradis, Gatineau

  • François Dugal - Inscrit 14 mai 2012 08 h 14

    L'échec

    L'échec était inéluctable et voulu.
    La ministre de l'éducation est indifférente à l'éducation.
    Le premier ministre a une vision mercantiliste des relations humaines.
    La pais sociale est menacée; ça va mal.

    • Denis Gravel - Inscrit 14 mai 2012 09 h 58

      Monsieur Dugal je ne partage pas votre point de vu défetiste.
      L'échec n'était pas inéluctable aux départ mais les positions fermes des deux opposants n'ont pas aidé. Et le gouvernement a très mal vendu son produit, en fait un vendeur de soulier aurais mieux fait. Reste que quand on analyse toutes les offres les re-bonofications l'étalement autant de la hausse que des remboursements on arrive au fait que finalement ce n'est pas si pire. Que cela ne valais pas la peine pour les étudiants de perdre autant de temps et d'énergie sur ce combat.

    • François Dugal - Inscrit 14 mai 2012 10 h 01

      La paix sociale, excusez-moi pour la faute de frappe.
      - François Dugal

    • Denyse Fyfe - Abonnée 14 mai 2012 14 h 28


      M. Dugal, ne vous excusez-pas ...sinon plusieurs seraient obligés de se corriger, n'est-ce pas?

      Mais contrairement à d'autres je vous trouve réaliste ; puisque ce gouvernement avait programmé en octobre 2011, ce qui se passe actuellement. Rappelez-vous...la mise en scène de ce sommet qui n'en avait même pas le nom!

      L'Éducation aurait dû être le dernier poste (de dépense) à être touché ; puisque primordial pour l'avenir de toute Nation !

      Au lieu d'augmenter les coûts d'électricité de 75%/sur 5 ans - qui aurait rapporté des milliards de G$ - ils ont préféré s'en prendre aux plus faibles : des jeunes qui sont notre avenir, autant financier que social.

      Pauvre PLQ... ils sont les meilleurs pour se tirer dans les pieds.

      Quelques exemples de leurs valses à douze temps semblable à une colonne qui ondulerait sans direction aucune : comme du JELLO !

      -- garderies à 5$, puis montées à 7$, contrairement à leur promesse électorale,
      -- du milliard de G$, par an sur 5 ans, de diminution d'impôt
      -- des cliniques médicales ouvertes 24hres sur 24 et 7 jours semaine,
      -- des Écoles juives,
      -- du Mont Orford,
      -- du Suroït,
      -- du financement des partis politiques baissé tout à coup de 3 à 1 mille$ devant la réprobation générale
      -- du contrat du métro de Montréal qui devait être une formalité,
      -- de l’enquête sur les « 3 C » refusée durant seulement…. 2 longues années !

      Il en manque au moins 3 autres : je vous laisse les trouver ...il y en a plein!

      Monsieur Leclerc continuez à nous éveiller…Ont en a bien besoin.

      Jean-Renaud Dubois
      Sainte-Adèle

  • Jean Lapointe - Abonné 14 mai 2012 08 h 50

    Ce n'était pas une entente à ce que je sache

    Vous écrivez que «l’échec de l’entente sur les droits de scolarité prend des allures de crise».

    A ce que je sache, ce n'était pas une entente de la part du gouvernement mais bien plutôt une offre au sujet de laquelle il prétendait vouloir l'avis des étudiants.

    Il ne pouvait pas ne pas savoir que les étudiants allaient la refuser quand on prend connaissance de son contenu.

    Alors pourquoi l'a-t-il faite cette offre?

    Ceci dit, je suis aussi d'avis qu'un moratoire sur l'augmentation des droits de scolarité aiderait à sûrement sortir de l'impasse, du moins temporairement.

    Pourquoi temporairement? Parce qu'on est loin d'un consensus à ce sujet.

    Il y en a encore beaucoup à faire.

  • Solange Bolduc - Inscrite 14 mai 2012 09 h 58

    "Chacun conçoit les affaires selon la portée de son esprit"

    Charest ne décrètera jamais un moratoire ! "C'est moi le boss", pense-t-il. "Chacun conçoit les affaires, selon la portée de son esprit" (Cardinal de Richelieu). À le voir de la manière dont il gère les affaires de l'État, il est en train de faire couler le navire, ce qui le prépare à une chute vertigineuse !

    Il ne faut surtout pas demander à Charest plus qu'il n'est capable de faire pour être un vrai chef d'État. Il n'en a pas l'intelligence, autrement il y a longtemps qu'il aurait trouvé le moyen de régler ce conflit, et surtout qu'il aurait tenu compte de l'opinion de ceux qui n'ont pas seulement l'argent en tête mais le bien de notre société.

    Charest pense que la véritable force d'un chef d'État c'est d'exercer le pouvoir sans tenir compte de l'intelligence de l'Autre. On n'est pas sorti du bois !

    En fin de semaine un commentaire dans Le Devoir disait: Charest est faible avec les forts, et fort avec les faibles. On peut donc en déduire, sans trop se tromper, qu'il est faible puisqu'il attaque la jeunesse avec une force policière démesurée.

    Il se sert , en effet, de la force policière, à outrance, pour parvenir à ses fins : mater la jeunesse ! Mais ce qu'il croit être la vérité, est un comportement boiteux.

    Si vous voulez étouffer la vérité ou les bons sentiments, servez-vous des mensonges, sinon de la matraque ! Au bout du compte, je me demande vers quelle dérive nous conduisent ces affrontements dont le gouvernement Charest est le premier responsable. Et je me demande aussi ce qu'il a en tête pour faire perdurer ce chaos social qui coûte plus cher aux contribuables que s'il avait accepté de ne pas augmenter les frais de scolarité ?

    Je crois qu'il s'est lui-même précipité vers sa chute, et qu'il ne voit aucun moyen de s'en sortir, excepté de contrer le mouvement et les insatisfactions généralisés par la loi de l'ordre.

    Esprit minable, s'il en est!