Médias - De guerre d’image lasse

Un conflit, c’est aussi une affaire de propagande, une lutte symbolique, une guerre d’images, un combat médiatique. Plus que jamais, en fait, maintenant que notre monde dématérialisé a basculé derrière les écrans.

Or, à ce petit jeu superficiel des grandes choses profondes, les porte-étendard de la cause étudiante semblent l’emporter haut la main. Disons d’une main élevée comme cet inquiétant poing cryptomarxiste brandi par le jeune Gabriel Nadeau-Dubois à la une de la dernière livraison du magazine L’Actualité…


Lui (surtout lui) et les autres surdoués du militantisme 2.0 ne l’ont pourtant pas eu facile, surtout dans les médias traditionnels. Beaucoup de chroniqueurs les diabolisent et les infantilisent pour finalement les décrire comme des révolutionnaires enragés ou des gamins irresponsables qui jouent avec des allumettes autour du baril de poudre de la démocratie. Il semble autrement plus bizarre de lire chez certains fanatiques des chroniques des appels à des réactions punitives, autoritaires et répressives de l’État et de ses institutions.


Dénoncer le non-respect d’une injonction, c’est une chose. Vouloir envoyer la police sur les campus, c’en est une autre. Certains jeunes casseurs masqués rejouent la farce gauchiste. C’est triste et vrai. Il paraît aussi indéniable que des observateurs des médias crient au loup révolutionnaire et anticonstitutionnel pour mieux évoquer des solutions policières et répressives tout aussi détestables.


Chasse aux suspects


Les positions médiatiques inconfortables se développent partout. Il était par exemple bien étrange de voir certains médias se lancer dans la chasse aux suspects après les attaques fumigènes dans le métro la semaine dernière. Les télés et les journaux ont diffusé les images fournies par la police sans poser de question. Pire : La Presse s’est trompée en identifiant à tort une étudiante de l’UQAM qui n’a absolument rien à voir avec les événements. La pauvre a reçu des messages anonymes l’a traitant de « maudite terroriste » et de « folle ».


La vitesse journalistique peut s’avérer dangereuse. Et de toute façon, le cas des « suspects » est plus délicat que celui des accusés. Il faut y aller avec des pincettes (du conditionnel), bien contextualiser la situation, souligner que le soupçon n’est pas une accusation. Le dévoilement doit se faire en fonction de l’intérêt public, par exemple la possibilité d’éviter la répétition d’un crime. Si les diffusions permettent d’identifier et d’arrêter les criminels, tant mieux et mission accomplie. Le code éthique des médias s’arrime aux valeurs démocratiques comme au protocole compassionnel.


Seulement, les risques de dérapages exigent de redoubler d’ardeurs éthiques. D’autant plus que, dans ce conflit, les médias soufflent le chaud et le froid, quand ils ne sont pas carrément au service d’un clan ou de l’autre.


À la guerre comme à la guerre, la propagande gouvernementale a aussi tout fait pour écraser un adversaire décrit par lui aussi comme antidémocratique, fanatique ou inconscient. Et chaque fois, Gabriel-le-rouge et ses compagnons d’armes ont rebondi et pris de l’aplomb.

 

Un fossé numérique


Deux clans, deux options et deux générations s’affrontent, mais aussi deux rapports aux médias, avec des anciens fatigués d’un côté et des nouveaux fringants de l’autre. « L’actuel conflit étudiant est l’occasion d’illustrer jusqu’au paroxysme le fossé numérique qui sépare la nouvelle génération de l’ancienne - Jean Charest étant le premier baby-boomer à diriger un gouvernement du Québec, on ne le dira pas assez », écrit Jean-François Lisée dans le même numéro de L’Actualité, prouvant encore une fois qu’il ne faut pas seulement juger une publication à sa couverture. En décryptant les affrontements sur le grand marché des communications et de l’intoxication médiatique, il reprend « le beau néologisme » du communicateur Jean-Jacques Stréliski, collaborateur du Devoir, qui a observé qu’une « e-révolution tranquille » est en marche.


Le paradoxe est encore plus cruel entre cette belle jeunesse aux commandes qui garde la forme et pète le feu tandis que la ministre Line Beauchamp se lasse et s’émacie à vue d’oeil. Le mouvement de contestation a choisi des communicateurs exceptionnels qui maîtrisent en plus une langue à faire pâlir d’envie à peu près toute la vieille classe politico-médiatique. À ce compte médiatique aussi, le partage des vainqueurs et des vaincus de la lassante guerre des images et des mots ne semble pas très compliqué…

5 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 14 mai 2012 04 h 16

    “Ennemis publics” et “martyrs” … éthique et déficit de réalité !

    En générant à la fois des “ennemis publics” et des “martyrs”, la crise étudiante est devenue une crise sociale et politique, avec des gains symboliques aussi considérables que fragiles.

    L’écran mythique projeté sur la réalité sociale complexe de cette crise, l’a projetée dans une zone de plus en plus dangereuse, alors que de la figure de l’“ennemi public”, on est passé à celle du “terroriste”.

    Monsieur Baillargeon fait remarquer fort justement que: «les risques de dérapages exigent de redoubler d’ardeurs éthiques» et «que, dans ce conflit, les médias soufflent le chaud et le froid, quand ils ne sont pas carrément au service d’un clan ou de l’autre».

    Cette remarque concerne certains quotidiens…, mais il serait honnête de reconnaître qu’elle s’applique aussi au Devoir.

    Retournons au début du film intitulé “Une catastrophe annoncée” : Après la grave blessure infligée par la police à l’étudiant Francis Grenier, dès le début du conflit, la CLASSE a commis une erreur magistrale en appelant les étudiants à participer au “Carnaval antipolicier” du 15 mars 2012, aussi réputé pour être le “festival de la casse”. Les organisateurs “Carnaval” s’étaient emparés sans scrupule, de la personne de Francis Grenier pour en faire un “martyr”, en même temps qu’ils désignaient les policiers en tant qu’individus comme “boucs émissaires” du capitalisme. On se rappellera que Le Devoir avait privilégié à ce sujet pour ses lecteurs un étonnant portrait («Carré rouge sur fond noir», 17 mars 2012) d’une «manifestation [qui] se déroulait dans un calme incroyable, de la manière la plus pacifique qui soit», ceci permettant d’affirmer que «nous vivons dans un État policier» !

    Les “ardeurs éthiques” du Devoir ont-elles été exemplaires ? … Aux lecteurs d’en juger !

    Yves Claudé

    • Jean Boucher - Inscrit 14 mai 2012 09 h 33

      J'ai de sérieux doutes concernant quelques commentateurs du Devoir.

    • Yves Claudé - Inscrit 14 mai 2012 11 h 00

      À Monsieur Jean Boucher,

      Pour être juste, précisons que cette évaluation éthique doit tenir compte de la distinction à faire entre la partie éditoriale qui en est une de parti-pris et d’engagement, et d’autre part les reportages, qui sont sujets à d’autres lignes directrices, notamment celles de la neutralité et de la validation des faits.

      Yves Claudé

    • Jean Boucher - Inscrit 14 mai 2012 13 h 17

      D'accord avec vous M. Claudé. C'est ce que je viens de faire. Pour la plupart des lecteurs, je pense qu'il n'y a pas tellement de différence entre la partie éditoriale et les reportages.

      Mais jusqu'où peut aller l'engagement? C'est aussi à la direction du Devoir de juger.

    • Geneviève Boivin - Inscrite 14 mai 2012 17 h 15

      Malheureusement c'est au bon soin de chacun de se faire leur propre opinion. Je ne me fis pas seulement au Devoir pour me renseigner, quoi qu'ayant fait des travaux sur la convergence des médias, j'aime mieux, et de loin, un journal Indépendant. Lorsque l'on se renseigne, on doit le faire à plusieurs sources pour se faire une opinion réelle de la situation. Cependant, rare sont ceux qui font ces recherches supplémentaires. Alors ces personnes n'ont pas vraiment le choix d'avoir une opinion dans le sens du média qu'ils écoutent.