Le mythe du fédéralisme rentable

Y a-t-il encore des fédéralistes de coeur au Québec ? Des Québécois profondément attachés au Canada et à ce qu’il représente ? D’après des sondages cités par Jean-François Lisée dans Comment mettre la droite K.-O. en 15 arguments (Stanké, 2012), 60 % des Québécois se définissent comme Québécois seulement ou d’abord, 20 % comme également Québécois et Canadiens et un peu moins de 20 % comme Canadiens seulement ou d’abord. Pour les seuls francophones, l’identification comme Québécois d’abord ou seulement atteint 71 %. Chez les jeunes (18-24 ans), elle atteint 68 % et chez les jeunes francophones, 77 %. Lisée présente cette tendance à la « décanadianisation » de la société québécoise comme « le courant-jet de la souveraineté ». D’après ses analyses, en effet, « plus les Québécois se définissent comme “ Québécois ” plutôt que “ Canadiens ”, plus ils seront nombreux à appuyer la souveraineté lors d’un référendum ».

Pourtant, de nombreux Québécois hésitent à franchir le pas pour des raisons économiques. Ils craignent que la souveraineté soit financièrement désavantageuse pour le Québec. Dans des sondages postréférendaires effectués en 1995 par le Parti québécois, rappelle Lisée, « les arguments économiques étaient identifiés par les francophones ayant voté Non comme les plus importants dans leur prise de position ». Un récent sondage CROP (2009) indique toutefois que « l’estime de soi économique » des Québécois s’améliore, puisque 54 % de ces derniers pensent qu’un Québec indépendant aurait fait mieux ou aussi bien pendant la crise de 2008.


Cette crainte économique, pourtant, n’est pas disparue et est alimentée par certains ténors de la droite qui ne cessent de répéter que le Québec, parce qu’il reçoit 8 milliards de dollars par année en paiements de péréquation, est le quêteux de la fédération et n’a pas les moyens de sa souveraineté. Cet argument, qui fait impression, est pourtant très contestable.


Dans La Presse du 14 juin 2011, Claude Picher, qu’on ne peut accuser de complaisance envers la social-démocratie péquiste, qualifiait de mythe la thèse du Québec quêteux. En utilisant des chiffres de l’Institut de la statistique du Québec, il montrait que « 25 % des recettes du gouvernement québécois proviennent d’Ottawa », alors que la moyenne canadienne est de 23 % (43 % à l’Île-du-Prince-Édouard et 15 % en Alberta).


Dans L’Actualité du 15 mai 2012, l’économiste Pierre Fortin, un « lucide », affirme que l’idée selon laquelle le Québec vit aux crochets du fédéral est de « la bouillie pour les chats ». En 2009, le Québec, en considérant l’ensemble des transferts fédéraux, n’a obtenu qu’« un milliard de dollars de plus que ne pouvait le justifier sa stricte part de la richesse canadienne ». Aussi, ce sont bel et bien nos taxes et impôts, plus élevés qu’ailleurs au Canada, qui ont servi à financer nos programmes sociaux, plus généreux qu’ailleurs.


Ces chiffres relativisent grandement la rentabilité du fédéralisme pour les Québécois. Or, ils ne constituent qu’un élément d’un tableau d’ensemble bien plus vaste. Ce tableau, Stéphane Gobeil, ancien directeur du service de recherche du Bloc québécois et conseiller de Gilles Duceppe de 1998 à 2009, nous l’offre dans Un gouvernement de trop, un essai en forme d’exercice budgétaire un peu austère, mais essentiel.


Actuellement conseiller au cabinet de Pauline Marois, Gobeil, avec une patience qui l’honore, a épluché les comptes publics du Canada de l’année 2010. Ce travail de moine lui a permis de découvrir l’ahurissant « gonflement de l’énorme bureaucratie fédérale » depuis une douzaine d’années (113 % d’augmentation des dépenses, comparativement à 75 % au Québec) et le fait que le Québec n’en a pas pour son argent dans cette affaire.


En plus de calculer ce que le Québec envoie au fédéral et ce qu’il en retire, ministère par ministère, Gobeil évalue ce qu’il en coûterait à un Québec souverain pour assumer les responsabilités qu’il rapatrierait d’Ottawa. Un Québec indépendant, en d’autres termes, conserverait l’entièreté de ses taxes et impôts, mais devrait assumer les pensions de vieillesse, les prestations d’assurance-emploi et familiales, ainsi qu’une foule de fonctions actuellement prises en charge par Ottawa (défense, affaires internationales, affaires indiennes, anciens combattants, etc.).


Les raisons de faire l’indépendance, écrit Jean-François Lisée en préface, « sont d’abord de nature identitaire, culturelle, politique », mais « la question du portefeuille se pose ». Gobeil, avec cet essai qui fera peut-être décrocher ceux qui sont fâchés avec les chiffres, y répond. « Certes, écrit-il, le fédéral nous verse de l’argent, mais même en assumant la perte de ces transferts, un Québec souverain délesté de la bureaucratie fédérale sauverait annuellement 2 milliards de dollars. »


On comprend, à lire cet ouvrage, que la péréquation, même pas si généreuse que ça après tout (elle représente 575 $ par Québécois, mais 2200 $ par Néo-Brunswickois et 1700 $ par Manitobain), est un peu le prix de consolation obtenu par le Québec dans une fédération où il ne retire souvent pas sa juste part. Le ministère de la Défense, par exemple, dépense annuellement 3 milliards de dollars en achats de biens et services, dont seulement 307 millions (10 %) échoient au Québec. Le ministère des Affaires indiennes et du Nord dépense 329 millions de dollars en biens et services, dont seulement 10 millions (3 %) au Québec. Les Québécois financent 19,5 % des dépenses de ce ministère, alors que seulement 9,2 % de tous les autochtones du Canada habitent sur son territoire. En devenant souverain, il ferait donc des économies à ce chapitre, tout en traitant mieux les communautés autochtones que ne le fait Ottawa. Gobeil, sans complaisance à l’égard de sa thèse souverainiste, applique cette analyse comptable à tous les ministères fédéraux et conclut que l’idée du fédéralisme rentable pour le Québec n’est qu’une légende idéologique.


Au Québec, écrit Gobeil, « sur le terrain du coeur et des esprits, le Canada ne fait pas le poids ». On sait même, maintenant, qu’il est un boulet, destiné à s’alourdir, pour notre économie.


 

6 commentaires
  • Djosef Bouteu - Inscrit 12 mai 2012 08 h 25

    Fleurdelysé

    La majorité des Québécois ne se sent pas canadienne depuis longtemps. Plus Harpeur (ou les libéraux un peu avant) s'acharne à faire du nation-building quétaine (monarchie, drapeaux canadians, etc) en pensant faire des gains, moins les Québécois sont intéressés.

    La persistence du gouvernement canadian à flatter les pires côtés de son électorat orangiste en se vengeant contre le Québec de ne pas avoir voté pour lui ne passe pas inaperçu non plus.
    (Nominations d'unilingues anglais, avions de chasse hors de prix mais coupures dans la culture, déni de science, baillonement de la science en mettant à hache dans les programmes de recherche [la science est l'ennemie de l'idéologie harpeurienne], les représentant du gouvernement devenus des portes-parole-pantins des hydrocarbures, etc, etc.)

    Il ne reste qu'à signer les papier de divorce au prochain référendum. Si beaucoup ont encore peur (peur infondée, d'ailleurs) de perdre des bidous, un mariage d'argent au 21ème siècle, pas fort. Le travail de sabotage et de pillage de Charest, conservateur de coeur faut-il rappeler, pour asservir le Québec ne marchera pas bien longtemps.

    Tiens, une récente preuve qu'Harpeur et les conservateurs sont complètement déconnectés de la réalité québécoise : Dans leur tentative de salissage du NPD, ils pointent du doigt des candidats en tentant de les démoniser... pour leur orientation indépendantiste. Ça ne fait peur qu'aux Anglais et assimilés, ça. La gauche n'a en général pas peur de l'émancipation des peuples, un concept terrifiant pour l'extrême-droite harpeurienne.

    J'ai tellement hâte de signer ces papiers de divorce!

    Peut-être aurons-nous l'occasion de fêter notre indépendance toute jeune presque en même temps les Écossais. (Et il y en a pour dire que le Québec est trop petit.)

  • Jacques Patenaude - Abonné 12 mai 2012 11 h 40

    L'avantage des préjugés

    Les exercices comptables sont sans doutes utile pour certains. moi je pense que c'est probablement quif quif ou pas très loin. Mais il y a une chose qui plus importante: nous pourrions faire nos propres choix économiques sans avoir à subir les préjugés des canadiens!

    À lire les compte-rendu des les journaux canadiens je crois que le plus grand changement politique actuel c'est que les canadiens n'auront pas envie de tricher cette fois là. C'est peut-être l'avantage que nous tirerons de ces préjugés.

  • Laurent Desbois - Inscrit 12 mai 2012 18 h 05

    La décanadianisation du Québec s’accélère

    • 1965, 15% pour la souveraineté (Trudeau arrive à Ottawa pour sauver le Canada!)
    • 1980 référendum, 40% pour la souveraineté!
    • 1995 référendum, près de 50% pour la souveraineté!
    …….. 2011 60%?????

    La décanadianisation du Québec s’accélère
    http://www2.lactualite.com/jean-francois-lisee/la-
    23 bonnes raisons... et tellement d'autres encore !

    http://www.youtube.com/watch?v=iL7ac3VJ6Bs

    La conclusion à 3 min est superbe!!!

  • Marco Jean - Abonné 13 mai 2012 13 h 10

    Sans oublier la corruption...

    Je ne sais pas si S. Gobeil en parle dans son livre, mais je crois qu'il faudrait aussi tenir compte de toute la richesse collective perdue en raison de la corruption. Les événements des dernières années laissent croire que bien des politiciens fédéralistes ne se sont pas gênés pour puiser à même les fonds publics des sommes qui ont par la suite servi à leur élection ou leur réélection. Et c'est sans compter les revenus que l'État québécois risque de perdre en exigeant des redevances ridicules aux entreprises qui s'apprêtent à exploiter nos richesses naturelles. Ce sont là des sommes substantielles qui contribueraient à l'autonomie financière du Québec.

  • Mathieu Binette - Inscrit 13 mai 2012 15 h 06

    Vive le Québec libre

    Je suis déménagé hors Québec et plus je connais les autres provinces plus je deviens en faveur de l'indépendance.

    Avec l'arrivée de Harper au pouvoir non seulement le Canada n'a plus besoin du Québec mais les Valeurs traditionnelles canadiennes issues de l'époque où l'Ontario était au pouvoir n'existent même plus. J'aimais mieux quand l'Ontario était au pouvoir. Ils étaient au moins plus cultivés que les Albertains avec leurs gros sabots ...

    C'est le petrole de l'ouest qui guide maintenant les orientations canadiennes. Ce sont des nouveaux riches sans culture bourrés de préjugés et de condescendance en vers les québécois et esperent gouverner le Canada pour les 100 prochaines années ...

    Ils en ont contre notre modele social démocrate qui nous a sorti de la grande noirceur . Exemple de préjugé que j'entend ici - Ils croient que ce sont eux qui financent notre systeme de garderie. Wow ! On paye plus d'impot au Québec. Ce sont les québécois qui financent leur filet social pas l'Alberta. La péréquation ne joue que pour 26% du PIB. Et Cece avant l'arrivée de Harper qui coupe dans tout ...

    Les mesures d'austérités que prone Harper est en train de créer une récession. Les Québécois devraient se défendre - Dans Le ROC Ils démonisent les Québécois et personne ne les remettent à leur place ...

    De plus Économiquement le Québec ne cesse de perdre les opportunités qui s'en vont ailleurs. On a beau etre innovateurs les anglais possèdent les structures pour ramener l'argent vers eux. Exemple la restructuratiuon des Marchés Financiers . La bourse de Montréal qui n'est plus rien ..

    Je suis certain que le Québec ferait mieux sans le Canada - Vivre le Québec libre !