L’inévitable gratuité

Pour célébrer cette fête des mères, si vous avez des enfants dans la rue, racontez-leur l’histoire de la gratuité scolaire en leur expliquant qu’elle fait partie d’une réflexion qui s’est amorcée à la fin des années 50 au Québec. Dans Le Devoir de samedi dernier, Odile Tremblay signalait la reprise, au cinéma du Parc, du film de Jean-Claude Labrecque, L’histoire des trois, tourné en 1990 et qui raconte l’aventure de trois étudiants de l’Université de Montréal, Francine Laurendeau, Bruno Meloche et Jean-Pierre Goyer, délégués par leur association après des grèves étudiantes dans les universités québécoises afin de réclamer la gratuité scolaire auprès du célèbre Maurice Duplessis qui n’avait pas la réputation d’encourager l’éducation de son peuple.

Les trois jeunes ont fait le pied de grue devant les bureaux du premier ministre, sans jamais réussir à obtenir une seule rencontre avec le grand homme qui les a traités avec mépris comme le fait le PM d’aujourd’hui avec ceux et celles qui sont de nouveau dans la rue depuis trois mois eux aussi. Les membres du fameux trio ont perdu leur année scolaire en 1958, mais ils avaient acquis une expérience qui valait bien des diplômes et qui allait faire d’eux des citoyens engagés pour toute leur vie.


Avec la Révolution tranquille en 1960, on a vu se dessiner ce que j’appelle « les deux colonnes du temple » que sont les dossiers de la santé et de l’éducation. Ils allaient permettre à la société québécoise de faire un rattrapage important, après des siècles de bondieuseries qui en avaient fait des spécialistes du péché mortel et du prix des cierges et des lampions, mais certainement pas de l’apprentissage des scien-ces et de la culture générale. Cette période a souvent été décrite comme la fin de la Grande Noirceur.


En peu de temps, on a vu que les soins de santé pouvaient être autre chose qu’un privilège réservé à ceux qui avaient les moyens de se l’offrir. Dorénavant, les pauvres et les riches seraient sur un pied d’égalité face à la médecine. Et ç’a été vrai pendant un bon moment. Je conviendrai avec vous sans difficulté que le système a été perverti avec le temps. Les gouvernements successifs ont trop souvent bafoué les valeurs à l’origine du système de santé qui est maintenant plein de trous, mais certainement pas irréparable. Il suffirait de quelqu’un avec un peu de courage politique, et ce ne sont pas 200 $ de plus par année qui vont nous faire retrouver ce que nous considérions comme un énorme succès au début. Il faut bouger avant que le mal soit irréparable.


La deuxième colonne du temple, c’est l’éducation. C’est le rapport Parent sur l’éducation qui a vraiment repris la question de la gratuité scolaire jusqu’à l’Université. La réforme de l’éducation proposée par le rapport Parent était si importante que tout ne pouvait pas se faire d’un seul coup. L’éducation a été repensée entièrement. On a tout remis sur la table, tout revisité, tout réévalué et le ministre de l’époque, Paul Gérin-Lajoie, a eu l’audace et le courage de tout bousculer quand c’était nécessaire, mais surtout de convaincre les communautés religieuses et les évêques de lâcher prise pour permettre à toute une jeunesse de prendre son envol. Les changements étaient si importants, si audacieux, qu’ils faisaient peur. C’est sans doute pourquoi la recommandation de la gratuité universitaire a dû être mise en attente pour que le démarrage puisse se faire pour tout le reste.


La gratuité aux autres niveaux a permis à des centaines de milliers de garçons et de filles de devenir des citoyens plus instruits que ceux qui les ont précédés. C’est ce que nous a rappelé Guy Rocher à quelques reprises récemment, lui, l’un des auteurs du rapport Parent, qui n’a pas hésité à dire que la gratuité universitaire serait un bienfait pour notre société.


C’est, comme l’était la Révolution tranquille, un projet de société que nous avons devant nous. Pas un caprice d’enfants gâtés, pas une folle dépense comme certains le disent, mais un choix de société. Ce choix, nous l’avons fait collectivement dans les années 60. Il est difficile à mener à terme parce que les oppositions de tous ordres ont eu le temps de développer leurs moyens de sabotage. Mais la valeur des choix qui ont été faits, il y a plus de 50ans, est bonne puisque les citoyens ordinaires continuent à les défendre chaque fois qu’ils sont attaqués.


On pourrait épargner de l’argent dans l’arrêt des subventions aux écoles privées, la fin des dépassements de coûts des contrats gouvernementaux, l’arrêt du gaspillage érigé en système, de meilleurs contrôles des dépenses des entreprises d’État (Hydro-Québec, Loto-Québec, SAQ et autres babioles). Rangez-vous du côté de vos enfants. Ils savent ce qu’ils font.


Bonne fête des Mères.

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24 commentaires
  • André Vallée - Inscrit 11 mai 2012 04 h 02

    Votre conclusion

    Cette conclusion de suggestions pour trouver de l'argent pour financer nos services, est des plus pertinentes. Je doute qu'elle touche John James et ses tinamis.

  • Marie-France Deshaies - Inscrite 11 mai 2012 06 h 41

    L'énèvitable gratuité

    Merci pour le beau texte
    J'y crois
    Real Roy
    Beaumont Qc

  • Claire Fortier - Inscrite 11 mai 2012 07 h 42

    Leçon d'histoire

    Chère Madame Payette

    Merci pour vos articles. Merci pour cet article. Merci pour votre collaboration au journal Le Devoir qui est redevenu un de mes amours depuis deux mois. Tellement intéressants tous les articles publiés dans le cadre de ce printemps étudiant. En tant que prof de sociologie au cégep, il est plus qu'évident que, le jour où nous retournerons en classe, je ferai lire plusieurs de ces articles aux étudiantEs. Nous enseignons la Révolution tranquille et j'aime esprérer et penser profondément que les étudiantEs seront désormais plus conscientiséEs. Comme le disait Camil Bouchard à l'émissions de Bazzo.tv, le mouvement étudiant a permis une «hausse» de la conscience sociale.

  • Marc Bourdeau - Abonné 11 mai 2012 08 h 44

    On le souhaite

    De Louis.Marc.Bourdeau@Gmail.com

    Chère Madame Payette, on la souhaite vivement cette gratuité, mais pour le moment c'est mal parti.

    Le gouvernement ne parle pas aux étudiants mais à la population qu'il dresse contre les étudiants. Et réussit pour le moment. Question de faire oublier son incroyable incurie. Et il s'articule sur une idéologie néolibérale totalement dépassée, inadaptée à nos besoins collectifs.

    Et pourtant la gratuité scolaire s'inscrit dans le sens de l'histoire.

    Le cours primaire est devenu obligatoire et donc gratuit il y a fort longtemps. L'éducation pré-universitaire gratuite ou presque remonte, pour nous, à la Révolution tranquille. Encore là, nécessité pour toute société, Et maintenant avec la Société du savoir, il faut passer à l'éducation universitaire la plus gratuite possible.

    Tout comme pour la santé, pour laquelle il faudra bien un jour revenir aux grands principes, il est impératif pour notre société, et je vous cite, que l'éducation universitaire soit «soit autre chose qu'un privilège réservé à ceux qui ont les moyens de se l'offrir». Et ce autrement qu'avec ces cataplasmes que sont les prêts & bourses, une sorte d'usine à gaz largement inefficiente.

    Pour bien comprendre le tort considérable de laisser sur la touche faute d'argent des étudiants universitaires potentiels on pour lire le petit fichier suivant:

    http://wikistat.polymtl.ca/tiki-download_file.php?

    On y fait de petits calculs comptables, mais il est clair que les bénéfices collectifs d'une éducation universitaire dépassent largement les faits comptables1 Qui en douterait?

    • Marc Bourdeau - Abonné 11 mai 2012 11 h 40

      De Louis.Marc.Bourdeau@Gmail.com

      On pourrait penser que les étudiants devraient payer quelque chose car leur éducation universitaire les servira copieusement. Mais le service à notre collectivité de ces diplômés est encore plus grand, vu leur revenus moyens appréhendés bien plus grand que sans diplôme universitaire, qui passe en bonne partie en impôts & taxes. Ce qui est loin, notons-le, de représenter la plus importante plus-value collective des diplômes universitaires.

      Encore:
      http://wikistat.polymtl.ca/tiki-download_file.php?

      Soit, on pourrait alors penser à un impôt de la Solidarité due à l'éducation universitaire, suite à une éducation universitaire gratuite, et même avec, comme dans les services militaires avec une petite solde, c'est le cas dans les pays scandinaves.

      Une petite part en pourcentage de leurs revenus quand les diplômés entrent sur le marché du travail. Une petite part à déterminer, pour un certain nombre d'années. Après discussion publique, et fixée dans les budgets.

      Après tout, si on peut suivre un poulet de l'oeuf à l'assiette, on pourrait sans peine suivre les diplômés aussi, non?

  • Jean Lapointe - Abonné 11 mai 2012 08 h 50

    Pour une économie au service des gens


    On le dit souvent, il faut le répéter.

    L'économie doit être au service de la population et non pas les hommes et les femmes au service de l'économie.

    Ça devrait aller de soi quand on veut que la société soit de plus en plus humaine.

    Et pourtant, il semble bien que les comptables libéraux de Jean Charest ne soient pas cet avis.

    On ne va quand même les laisser nous imposer leur vision par la force sans protester.

    Une société de marché inhumaine c'est inacceptable parce que c'est inhumain justement.