Mères veilleuses

L’amour inconditionnel n’est pas tout. La maternité est aussi une mer houleuse de sentiments contradictoires, un grand bonheur tourmenté.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’amour inconditionnel n’est pas tout. La maternité est aussi une mer houleuse de sentiments contradictoires, un grand bonheur tourmenté.

Chère nouvelle maman,

Tu me regardes avec de grands yeux de biche désemparée en te lamentant: «Mais pourquoi personne ne m’a rien dit?» Tes hormones viennent de déchanter en s’apercevant que la poussette n’est pas un accessoire de mode assorti à ton étui iPad et à la couleur de la laisse de ton chien. On t’avait prévenue que «ça change une vie» mais on ne t’avait pas informée que tu pourrais être aussi désemparée, puiser dans tes dernières réserves et revoir tes positions sur la religion pour avoir au moins une raison de prier.

Être mère, tu pensais que c’était facile parce que, sauf exception, nous sommes toutes programmées biologiquement pour le faire. Tu avais simplement oublié que tes exigences à toi et celles de la société où tu as mis un enfant au monde sont à la fois complètement disproportionnées et irréalistes.


Comme nous toutes, tu vas lire tous les livres, consulter tous les spécialistes, essayer d’être parfaite, puis passer de la maternité extrême à la réalité de l’apprentissage sur le tas. Tu finiras par sauter un bain, par donner des céréales pour le souper, par prendre un t-shirt dans le panier à linge sale, tu diras «oui» pour acheter la paix, tu iras t’enfermer dans la salle de bain ou dans ton auto pour l’avoir vraiment, tu pousseras un soupir en te couchant après avoir dit «non» à ton chum qui voudra faire l’amour.


Tu te demanderas pourquoi il y a une Fête des mères mais une Semaine de la secrétaire et des éducatrices en service de garde.

 

L’éternel conflit mère-femme


La maternité, c’est long, ça dure même toute une vie. Tu viens de recevoir un passeport pour l’inquiétude, la culpabilité, la douleur vécue à travers cet autre auquel tu es liée par un fil invisible. Un visa pour l’émerveillement aussi, l’attachement puissant, les montagnes russes de l’amour. C’est le privilège de semer ses gènes avant de mourir et de se distiller dans l’éternité.


Si je regarde autour de moi, pas une mère n’a eu une maternité «parfaite». Aucune. C’est le métier le plus ingrat et épuisant car il se vit dans l’ombre, accompagné d’une certaine pudeur, quand ce n’est pas la honte tout court.


J’en connais qui ont eu trois enfants avec trois problèmes différents, d’autres qui ont hérité d’un borderline, bipolaire ou trisomique. J’en connais qui ont quitté le nid familial, d’autres qui en ont fait des dépressions ante ou post-partum et même du nid vide! Ce qui est pratique aujourd’hui, c’est qu’on a un nom pour chaque trouble. On peut expliquer scientifiquement tous les dérapages de la nature. Mais ça reste un paquet de troubles pareil.


Au final, chacune ravale sa fierté et compense de son amour comme elle le peut. On ne sait jamais quel fruit va tomber de l’arbre. Et une mère ne se sent pas toujours à la hauteur, en décalage par rapport à ce que la société attend d’elle.


Ah les attentes! Je te suggère vivement de lire Élisabeth Badinter, Le conflit - La femme et la mère, paru il ya deux ans. Elle y explique bien comment nous sommes devenues assujetties à la dictature du nouveau maître: le bébé. «Les devoirs grandissants à l’égard du bébé et du petit enfant se révèlent aussi contraignants, sinon plus, que la guerre perpétuelle des machos ou sur le lieu de travail.» Elle y voit une régression consentie des femmes au nom de l’amour qu’on porte à sa progéniture, «du rêve de l’enfant parfait et d’un choix moralement supérieur».


Tu ne pourras jamais admettre publiquement que tu regrettes ce choix, ça ferait de toi une «mère indigne» dont on dirait pis que pendre. Être mère est un parcours à obstacles qui ne ressemble à aucun autre puisque tes tripes sont sollicitées à chaque instant. Tu n’es pas simplement mère, tu es la mère générique et universelle comme la Vierge Marie.

 

Mère Courage


Je disais récemment à une amie qui a adopté une petite fille de deux ans au Guatemala - aujourd’hui adolescente - qu’elle méritait à elle seule un prix du Gouverneur général. Et que dire de celle que j’ai entendue à l’émission La soif de bonheur la semaine dernière: 29 enfants handicapés adoptés, qu’elle élève à la campagne avec l’aide de bénévoles. Le prix Nobel de la générosité ou de l’abnégation? Et elle irradiait le bonheur, signe qu’il y a autant de maternités possibles que de femmes.


Dans Être mère: mission impossible?, la psychologue Maryse Vaillant nous explique que le mot «amour» est devenu le sésame de la maternité. J’ajouterais aussi le mot «inconditionnel», qui le décuple: «L’amour maternel se présente alors comme un diktat, comme un slogan totalitaire, difficile à analyser, à nuancer. Périlleux à contester.»


En fait, les jeunes mères se lancent dans l’aventure sans voir plus loin que le bout de leur ventre gravide. Elles désirent un bébé mais oublient qu’elles auront un être humain à part entière sur les bras dans quelques années.


Elles devront éduquer, frustrer, refuser, encadrer, répéter, répéter et constater que le métier de parent n’est pas que félicité, colliers de macaronis et petits câlinous: «Être mère conduit nécessairement à renoncer aux bénéfices narcissiques que procure le maternage», soutient encore l’auteure de cet essai qui éclaire bien des mensonges blancs.


Je ne t’énumérerai pas la liste des batailles ou des deuils qui t’attendent, non plus que celle des joies possibles, puisqu’ils ont le mérite d’arriver les un après les autres. Même quand ton «bébé» aura 40 ans, il pourra encore te faire damner ou t’émouvoir.


Pourquoi personne n’a pris la peine de te prévenir? Une sage et vieille amie qui a connu son lot d’épreuves comme monoparentale me disait récemment qu’on ne peut pas tuer le rêve: «Si les gens savaient dans quoi ils s’embarquent, ils n’auraient probablement pas d’enfants!», m’a-t-elle dit. Et un bébé est un espoir que nous portons tous, un attendrissement qui rend le coeur Jell-O. Comme si celui-là allait sauver l’humanité et racheter nos péchés. Quelque chose de judéo-chrétien comme ça.


Les contes de fées se terminent toujours par «Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants», ou alors par un film comme J’ai tué ma mère. Mais tout au long de l’aventure, il y a une chose sur «lesquelles» tu peux compter. Ce sont les autres mères, toutes comme toi.


Elles ne te décevront pas. Elles veilleront sur toi.

 

Joblo


***

Adoré Au début de François Bégaudeau (Alma), 13 nouvelles sur la grossesse, 13 aventures sur le chemin escarpé de la fécondation et de cette aventure de neuf mois qui n’est que le prélude à l’aventure d’une vie. Un choeur de 12 femmes et un homme (qui a recours à une mère porteuse) nous parlent de leur gestation. C’est drôle, irrévérencieux, plein d’esprit. À offrir aux mères sans arrière-pensée. Une jeune femme qui cumule les fausses couches a cette réflexion après avoir vu une entrevue à la télé de la mère de Massaoui, soupçonné d’avoir participé à la préparation de l’attaque du 11-Septembre: «J’ai pensé qu’il y avait peut-être pire que d’échouer à avoir un enfant: y parvenir. Je m’habituais lentement à l’idée que je pourrais vivre sans.»


 

Aimé Être mère: mission impossible? de Maryse Vaillant (Albin Michel). Un essai qui nous fait part d’expériences vécues (l’auteure est psychologue clinicienne) et démontre bien comment la maternité est un grand bonheur tourmenté. L’auteur y aborde toutes les contraintes qui jalonnent désormais cette expérience d’épanouissement personnel et social. Avant, la référence était un enfant sage et bien élevé, puis vint l’enfant-roi des années baba-cool. «Aujourd’hui, c’est l’enfant éveillé qui recueille les suffrages. […] La bonne mère, parfaite ou imparfaite, se verra jugée et se jaugera à l’aune de la réussite scolaire de son enfant.» Une femme avertie en vaut deux!


 

Reçu le livre Les dix enfants que madame Ming n’a jamais eus, le dernier Éric-Emmanuel Schmitt (Albin Michel). Rien que pour le titre, déjà… Mais quand un roman commence par «La Chine, c’est un secret plus qu’un pays», je sais que j’entre dans le monde d’un auteur. La Chine est l’un des cinq «secrets» les plus visités au monde, avec la France et les États-Unis. Après Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, Schmitt, ancien professeur de philosophie, nous propose un voyage au coeur du confucianisme. «La planète comporte un milliard de Chinois et cinq milliards d’étrangers», confie Mme Ming, dame pipi qui distille les perles philosophiques.


 

Noté que l’exposition Collier de macaronis pour maman se poursuit au Studio XX jusqu’à demain, 17h. Dix-huit artistes présentent leur version du collier de macaronis pour la fête des Mères, «l’objet le plus touchant par l’intention qu’il incarne». collierdemacaronispourmaman.com.
 

cherejoblo@ledevoir.com


Twitter.com/cherejoblo

***

JOBLOG


La une du dernier Time américain. Encore de la pression...
http://fr.chatelaine.com/ blogues/jo_blogue

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

6 commentaires
  • Marjolaine Gaudreault - Inscrite 11 mai 2012 07 h 54

    Assez négatif, merci

    Ce long texte intéressant, mais assez négatif sur le rôle de mère, découragerait toutes les femmes d'avoir des enfants. Personnellement, j'ai eu trois enfants qui m'ont apporté plus de joie que de souffrance. Les moments difficiles paressent parfois longs et les grandes joies sont toujours trop courtes.
    Il est vrai que la vie des femmes d'aujourd'hui est frénétique et trop exigente pour une seule et même personne, mais cela n'a rien à voir avec le beau rôle d'être une bonne maman imparfaite.

    • Jean-Pierre Payette - Inscrit 11 mai 2012 11 h 32

      "La vie est courte mais c'est long des ti-bouttes!"

      André «Dédé» Fortin

  • France Marcotte - Inscrite 11 mai 2012 09 h 05

    L'enfant-montagne


    Tout cela est bellement dit mais je ne crois pas que tout en soit pour autant exact.
    Et quel est ce filet qui emporte "toutes" les mères?
    Il y a des mères qui ne sont pas mères comme ça, elles sont passivement mères, et c'est bien tant mieux pour elles.

    Moi aussi j'ai voulu être parfaite. J'appliquais le mode d'emploi à la lettre, je croyais qu'un enfant était surtout fait de pâte molle qu'on avait le devoir de bien faire tourner. Je cachais à sa vue la violence, je ne lui faisais regarder que des merveilles. Au fond je ne lui faisais aucune confiance et j'avais la naïveté ou la vanité de croire que je devais tout faire pour ne pas l'abîmer, le protéger et j'en étais épuisée.

    Mais un jour s'est levée dans ma maison une montagne qui a fait voler en éclat tous mes petits aménagements, au fond risibles, qui avaient été plutôt des obstacles que des renforcements parce que cette montagne portait déjà largement en elle ce qu'elle allait devenir et que, son père et moi, nous n'y étions pas pour grand chose à part le germe de montagne.

    J'ai vu surgir devant moi un grand garçon fort et déterminé, une force de la nature et de l'histoire humaine, et qui ne ressemblait pas du tout à tout ce que nous avions fait qu'il soit.
    Je me suis dit que plutôt que de m'énerver, de me damner, j'aurais pu aussi bien me contenter distraitement de le regarder pousser, lui assurant simplement le nécessaire en eau, soleil, et manger.

    De toute façon, le plus déterminant c'est ce qui l'attend: le monde passé la porte de notre ménagerie de verre.

  • Lorraine Couture - Inscrite 11 mai 2012 14 h 06

    De la matrice hystérique au sein rédempteur

    Certaines idéologies patriarcales ont la vie dure. L’une d’entre elles s’acharne à valoriser le mythe enflé de la maternité absolue, en nourrissant une polémique autour de l’allaitement, dans le but d’arrondir la bourse d’un médecin inapte à couper son cordon ombilical suri.

    La confusion de l’état-femme ordinaire avec celui de l’état-mère idéalisée s’affiche par des images répercutées par les médias en panne de recettes publicitaires et des gourous inguérissables de leur blessure narcissique.

    Dans notre univers judéo-chrétien, la mère avait le devoir d’incarner le paradigme de la sainteté. Et la mienne, née au milieu des années 20, mère d’une dizaine d’enfants, portait à son insu l’auréole d’une madone !

    À l’heure post-moderne où la reine du foyer culbute de son piédestal, la figure maternelle séculaire échoue à remplir les blancs du mythe sacré.

    La mère « médiatisée » se transforme en objet d’un discours hyperbolique. Et ainsi, quelques voix masculines enfoncées dans leurs préjugés patriarcaux, passent d’un discours misogyne dénigrant la matrice hystérique à l’exaltation du sein rédempteur.

    La Mère déifiée supplantera-t-elle le dieu absent et patriarcal ?

    Aux heures désenchantées, je dis à fille prodige et fils prodigue : « Si j’avais 20 ans, aujourd’hui, je serais lesbienne et je ferais inséminer ma compagne !

    Qui chante adorablement la maternité ?

    http://www.youtube.com/watch?v=g-R4Zc1RdVQ

    Bonne Fête des Mères !
    Lorraine Couture

  • Stéphanie Beaudoin - Abonnée 11 mai 2012 19 h 45

    Collier de macaroni pour maman

    J'ai mon collier de macaroni! Merci pour la section «Noté».

    Stéphanie Beaudoin
    La Face Cachée de la Pomme

  • nicole guerin - Inscrit 13 mai 2012 08 h 11

    je dirais cela autrement

    On n'oublie tout le temps les moments de tristesse...mais jamais les moments de tendresses