Côté loft au musée


	Au Palais de Tokyo, à Paris
Photo: Agence France-Presse (photo) Loic Venance
Au Palais de Tokyo, à Paris

En retrouvant une ville, nos pas nous ramènent toujours aux mêmes endroits, attirés par leur pulsation, leur vibration contemporaine. En Europe, ces enclaves d’ultra-modernité tranchent avec l’héritage du passé, dont la somptueuse mais lourde chape inspire des désirs d’évasion à une faune urbaine lancée en orbite autour de la planète Terre.

Comme, à Paris, le Palais de Tokyo, en plein quartier du Trocadero. Malgré la vue imprenable sur la tour Eiffel voisine et le patronyme nippon, c’est son profil new-yorkais qui aspire le-tout-Paris-qui-a-voté-pour-Hollande-et-qui-sourit vers le chic resto pop aux saveurs de partout (très bon, en plus) autant qu’au musée présent/futur.


C’est déjanté, trash, à la Jean-Michel Basquiat, géniale icône avant-gardiste de la Grosse Pomme arrachée au monde en 1988, dont le spasme semble agiter en permanence le Palais de Tokyo, entre deux graffitis, trois tiges de métal rouillées, huit tuyaux mal embouchés et des oeuvres hurlantes surgies des angles morts pour mieux vous étriper.


Ce musée-là, hirsute, la mèche rebelle, le regard halluciné, n’a que dix ans. Il tenait jusqu’à présent du loft géant voué à la contre-culture. Maintenant, on croirait investir un plein quartier de la zone aux dédales infinis menant à leurs tréfonds, au bas des escaliers. Depuis sa réouverture à la mi-avril, la surface du Palais de Tokyo a triplé de volume, après dix mois de travaux et vingt millions d’euros injectés par l’État. On imagine mal Harper nous en offrir autant. Et pour un endroit bien louche par-dessus le marché, pas trop propre de sa personne, repaire d’artistes révolutionnaires, drogués ou pis encore.


Le Palais occupe un des trois édifices permanents érigés pour l’Exposition internationale de 1937. Le Musée d’art moderne s’était construit à côté une décennie plus tard et lui tient aujourd’hui compagnie. Il a fallu attendre notre millénaire pour que naisse ce temple des artistes émergents, à faire paraître pépère le Centre Pompidou.


Les architectes Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, derrière les travaux inauguraux du Palais de Tokyo en 2002, ont retroussé leurs manches pour s’attaquer aux espaces vacants de l’édifice, leur restituant l’état brut de l’ambiance série noire. Tout a l’air en chantier : murs gangrenés, poutres écornées, grillages en tous genres, mais lumière étudiée, cloisons abattues et verrières restaurées tout de même. Du chic et choc construit ? détruit ? On ne sait trop, doté d’une folle énergie, chose certaine. L’espace est si vaste que des oeuvres peuvent s’étaler sur un seul mur. Ça respire.


Un nouveau commissaire des expositions,Jean de Loisy, anime la mégamatrice, sans pouvoir protéger ses arrières. Car là où les musées traditionnels jouissent du fonds de commerce des collections permanentes, ici tout bouge, tout change et rien ne se fige. Une trentaine, une quarantaine d’expos se relaieront chaque année, en plus d’événements et de happenings éclatés en bulles éphémères.


La Triennale d’art contemporain 2012, Intense proximité (dispersée dans sept lieux de Paris), est la première expo de ce Palais dilaté en forme de bunker post-apocalyptique. Un monstre de métal monumental de Peter Buggenhout bien nommé The Blind Leading the Blind désigne à l’entrée la voie du gouffre. Par ici ! On s’arrête là, on passe vite plus loin : masques ou pianos, vidéos ou totems, grottes stellaires, fiches d’identification policières, arbre réduit à ses racines, sculptures, toiles, installations. Un état des lieux planétaire.


Au confluent de l’art et de l’ethnographie, l’expo, qui couvre un siècle et décline le concept d’identité aux quatre coins du monde, invite le visiteur à tout désapprendre pour mieux regarder, sur les traces du prince des anthropologues Claude Lévi-Strauss. En vidéos, en photos, en paroles sur l’aliénation, en tout ce qu’on voudra, c’est l’appel au retour de l’état sauvage. Dans une installation d’Annette Messager, des ventilateurs font voler des bouts dérisoires de chiffons, des chapeaux, des mains, des poupées sans tête. Et nous avec, un coup parti.


Au Palais de Tokyo, décor et expo semblent témoigner en sourdine d’une fin du monde déjà entamée. Sans doute les oeuvres vont-elles s’autodigérer durant la nuit au milieu d’un grand rot à réveiller le Tout-Paris. Parcourant ce temple de l’art éphémère à réinventer, j’ai pris le pouls de la vieille cité folle et debout. On l’aime ainsi.


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Dans le métro de Paris, il y avait une affiche de la pièce Temps avec la mention : « du Québécois Wajdi Mouawad », mais lui qui habite surtout la capitale française doit se sentir de moins en moins Québécois.


Avant mon départ de Montréal, je suis allée voir sa mise en scène de la trilogie de Sophocle Des femmes au TNM. Oui, c’était inégal, oui, Antigone s’imposait comme la meilleure des trois pièces, oui la musique de Bertrand Cantat constituait l’élément fort de la proposition.


De Cantat, chanteur en chair et en os, point, comme on sait, depuis le séisme l’an dernier entourant la venue annoncée de celui qui tua, purgea sa peine, mais demeure pour plusieurs un paria. Choix de société, soit ! Remplacé chez nous par le Chilien Igor Quezeda, pas mal sous sa dégaine de Gitan, moins punché que l’ancien chantre de Noir désir toutefois ; on récolte ce qu’on peut, ce qu’on veut aussi, orphelins de la grande catharsis, mais bien assis.


Le vide de son absence se mariait à celui du metteur en scène déguisé en courant d’air, qui ne vint pas saluer sur scène un soir de première. M’est d’avis qu’il ne sera plus longtemps « le Québécois Wajdi Mouawad » ; apatride à jamais, plutôt. Le spectacle en égarait une couche de tragédie. Allez, rideau ! Après le marathon de près de sept heures, entractes compris, on s’est dispersés perplexes dans la nuit noire, fatigués, las de nous.


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Cette chronique ne paraîtra pas durant trois semaines. Je m’envole vers Cannes.

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