Le ministre figurant

Une semaine avant la présentation de l’éléphantesque projet de loi budgétaire, le ministre des Ressources naturelles, Joe Oliver, était à Toronto pour expliquer la refonte en profondeur du processus d’évaluation environnementale qui s’en venait. Le grand absent de cet événement : le ministre de l’Environnement, Peter Kent, pourtant censé être responsable de l’application de ladite Loi sur les évaluations environnementales.

Depuis, c’est encore et presque toujours le ministre Oliver qui défend ce volet du budget, qui justifie le refus du gouvernement d’en faire un projet de loi séparé, qui soutient qu’un sous-comité du comité des finances pourra en faire l’étude.


Il n’y a rien d’incongru à cela. Ni à ce que cette partie du projet de loi s’intitule « Développement responsable des ressources ». En effet, ce gouvernement fait preuve de cohérence en lançant ce ministre au front et en évacuant du titre toute référence à l’environnement ou au développement « durable ».


Depuis qu’ils sont au pouvoir, les conservateurs ne cachent pas leur agacement à l’égard des lois et règlements qui, selon eux, freinent l’économie. Et ceux en matière d’environnement font souvent partie du lot. Forts de leur majorité, les conservateurs peuvent tout simplement aller au bout de leur logique, qui est de favoriser le développement rapide des ressources naturelles.


Le ministre Oliver en a offert un autre exemple lundi, alors qu’il défendait la façon de procéder du gouvernement contre la « désinformation » des groupes écologistes. Il n’a eu que quelques mots pour « la mise en valeur responsable et efficiente des ressources naturelles », alors qu’il s’est longuement étendu sur « ces projets […] qui créeront des centaines de milliers d’emplois de haute qualité et généreront une forte croissance économique partout au Canada ».

 

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Tout cela survient alors que la planète se prépare à souligner le 20e anniversaire du Sommet de la Terre, une rencontre où le premier ministre Brian Mulroney avait joué un rôle crucial pour rallier les Américains derrière les différentes conventions qui y ont été signées.


Comme le notait le commissaire à l’environnement, Scott Vaughan, dans son rapport publié hier, « il y a 20 ans, […] le débat se résumait souvent à un choix : des emplois ou l’environnement ». Nous y voilà revenus. Du moins au Canada. Ce qui est à bien courte vue.


Selon le commissaire Vaughan, de nombreux secteurs et entreprises tiennent maintenant compte de l’environnement dans leur processus de décision. Des investissements sont faits et des procédés industriels adoptés pour non seulement réduire leur empreinte écologique, mais accroître leur compétitivité. « Les entreprises qui réduisent leur pollution sont souvent plus productives, novatrices et concurrentielles », écrit-il, étude à l’appui.


Pour un gouvernement qui se targue d’avoir l’économie à coeur, il la dessert sérieusement en laissant les entreprises dans le vague touchant les règlements qu’elles devront respecter pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES). « Selon les dirigeants d’entreprise, l’élément dont ils ont le plus besoin en matière de réglementation est la prévisibilité », écrit M. Vaughan.


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Le gouvernement Harper s’est engagé à réduire les émissions de GES de 17 % d’ici 2020 par rapport à 2005. Il compte y parvenir en adoptant des règlements pour chaque secteur industriel. Mais il ne reste que huit ans pour atteindre cette cible et seulement deux règlements sectoriels sont actuellement en vigueur. On attend tous les autres, y compris ceux pour le secteur du pétrole et du gaz.


À ce rythme, le Canada pourrait afficher une hausse plutôt qu’une baisse de ses émissions en 2020, dit le commissaire. En fait, écrit-il, « il est peu probable qu’il reste assez de temps pour élaborer et mettre en oeuvre des règlements sur les GES qui, ensemble, contribueront à la réduction » requise pour respecter la cible fixée. Et selon le commissaire, le gouvernement n’a pas établi un plan de mise en oeuvre global, ni réalisé une analyse du coût de son approche pour l’économie canadienne.


Hier, Peter Kent a bien dû répondre aux questions aux Communes puisque le rapport visait son ministère, mais il a ignoré critiques et avertissements. Au lieu de promettre d’accélérer le pas, il s’est réjoui du fait que le quart du chemin ait été parcouru, selon des données récentes qu’il disait avoir. Il a affirmé que le gouvernement avait un plan qui marche et qui coûtera moins cher aux Canadiens que le protocole de Kyoto (il a pourtant dit qu’il ne pouvait connaître le coût de son plan avant d’avoir terminé ses consultations avec l’industrie).


Ce gouvernement est persuadé que l’économie et l’environnement sont difficilement conciliables et sa préférence va à la première. Il agit et légifère en conséquence, sans avoir à craindre un quelconque rappel à l’ordre de Peter Kent, qui n’a de ministre de l’Environnement que le nom.

 

P.-S. La semaine dernière, sur les ondes de la CBC, ce ministre a même accusé des groupes environnementaux de se livrer à du « blanchiment d’argent » en acceptant des dons d’organisations étrangères. Il n’a donné aucun nom. Invité à s’excuser en Chambre, il a refusé.

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2 commentaires
  • Richard Evoy - Abonné 9 mai 2012 05 h 54

    Blanchiment d'argent?

    Je serait bien heureux que la mafia du génie-conseil et des entrepreneurs en construction ou des multinationales blanchissent leur argent sale en appuyant les causes environnementales et sociales plutôt que de le donner au libéraux provinciaux pour obtenir les contats du Plan Nord ou pour financer des "think tank" de droite comme l'institut Fraser ou l'IEDM pour obtenir l'abolition de la réglementation environnementale.

  • Daniel Breton - Inscrit 9 mai 2012 21 h 29

    TOUS les élus conservateurs sont des figurants!

    J'ai même appris que lors du premier caucus du PCC en 2006, Stephen Harper a dit à sa gang: " Make no mistake, if you disagree with me, you're wrong."

    Ça dit tout.