Un printemps frileux

Le printemps québécois n’a pas eu lieu, ou tout au moins pas dans la version amplifiée espérée par des ténors du mouvement étudiant et plusieurs de ses alliés. L’élan qui aurait pu transformer le conflit entre les étudiants et le gouvernement de Jean Charest en lame de fond politique n’a pas été au rendez-vous.

Malgré des appuis importants au sein de la société civile, on peut difficilement soutenir que cette dernière s’est mobilisée en bloc derrière les étudiants. L’opinion publique leur a largement fait faux bond.


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En dépit de l’impopularité chronique du gouvernement Charest, une majorité claire de Québécois n’a jamais cessé d’appuyer le projet de hausse des droits de scolarité. Cette majorité a augmenté au fil des semaines. Le sentiment populaire a eu des répercussions négatives pour le principal allié politique des étudiants dans les intentions de vote.


L’écart entre le PLQ et le PQ s’est resserré. En tout ou en partie, l’avance importante dont jouissaient plus tôt ce printemps les troupes de Pauline Marois dans les sondages a fondu. La tendance à la baisse de la Coalition Avenir Québec - qui souscrit, pour l’essentiel, à l’approche du PLQ en matière de financement des universités - a été renversée.


Au total, le gouvernement Charest est en meilleure posture électorale aujourd’hui qu’au début du conflit. Les libéraux auraient encore une grosse pente à remonter pour être reportés au pouvoir, mais si des élections avaient eu lieu la semaine dernière, une majorité de Québécois aurait opté pour des partis favorables à la hausse des droits de scolarité. Autre signe qui ne trompe pas : jugeant qu’il était devant un différend sur l’éducation - une compétence provinciale - plutôt qu’une bataille sur le front progressiste au sens large, le NPD de Thomas Mulcair a observé un silence presque religieux sur le conflit depuis 12 semaines… et ne s’en est que mieux porté dans les intentions de vote.


Dans les circonstances, l’idée de commencer à rédiger un nouveau contrat social québécois à la faveur de la sortie de la crise étudiante ne se retrouve guère dans la proposition de règlement ébauchée au cours du week-end.


On est ici devant une opération essentiellement comptable. Une logique similaire sous-tendait les récentes contre-offres étudiantes de troquer un gel des droits de scolarité contre un gel des investissements dans les universités.


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Mais ce n’est pas parce qu’on n’a pas complètement réinventé la roue que le conflit étudiant n’est pas emblématique d’un changement fondamental. Pendant des décennies, le débat central au Québec a tourné autour de son avenir politique. Le clivage, quand clivage il y avait, était enraciné dans des questions foncièrement identitaires.


Aujourd’hui, la rue est devenue le champ d’autres batailles au sujet de projets de société qui s’alignent sur un axe différent, et la composition des forces en présence est en mutation.


Par comparaison à ce qui fut le cas pour ses parents et ses grands-parents, la génération actuelle d’étudiants n’est guère portée à monter massivement aux barricades pour la langue ou la Constitution, les sujets mobilisateurs d’un passé encore récent. Leurs préoccupations s’articulent autour d’autres enjeux. Ils ne sont pas les seuls.


Depuis dix ans, les grandes mobilisations populaires au Québec ont eu des thèmes qui n’avaient rien de constitutionnel ou de linguistique. La méga-marche montréalaise qui avait ponctué le débat sur la participation du Canada à la guerre en Irak en 2003 et le rassemblement-monstre de la Journée de la Terre du début du mois s’inscrivent dans cette tendance.


Dans le même ordre d’idée, l’opposition québécoise au gouvernement conservateur de Stephen Harper est enracinée dans un terreau différent de celui dans lequel avait si souvent pourri la relation Ottawa-Québec dans le passé. L’élan néodémocrate du dernier scrutin fédéral et l’intérêt encore soutenu de l’électorat québécois pour cette formation sont des manifestations de ce changement.


L’appui stagnant à la souveraineté malgré un climat fédéral-provincial particulièrement tendu et une performance fédéraliste à Québec plus que moyenne en témoigne également de ce réalignement. Jusqu’à preuve du contraire, l’électorat québécois est plus porté à vouloir changer de gouvernement fédéral qu’à tenter de nouveau de changer de pays.


Dans le nouvel alignement des plaques tectoniques québécoises, francophones, anglophones et allophones se retrouvent d’ailleurs de plus en plus souvent du même côté progressiste d’une barricade où les étiquettes fédéralistes et souverainistes ne sont pas particulièrement pertinentes.


Il y a bel et bien au Québec un courant dans le sens d’une plus grande justice sociale qui ne se dément pas. Il est particulièrement fort à Montréal, une métropole où l’identité se conjugue avec le métissage culturel. Le PQ - configuré comme il l’est en fonction de l’idée maîtresse de l’indépendance - est mal placé pour le canaliser.


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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

chebert@thestar.ca

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