Le brouillard du passé, la mémoire réinventée

Jean-François Caron publie son deuxième roman, Rose Brouillard, le film.
Photo: Nicolas Longpré Jean-François Caron publie son deuxième roman, Rose Brouillard, le film.

C’est l’histoire d’un petit village, en bordure du fleuve. C’est l’histoire de Rose, surtout. Rose Brouillard, qui a grandi à proximité de ce village, dans une île. Et puis, c’est l’histoire d’un film. D’un documentaire. Tourné sur elle, Rose Brouillard. Sur sa vie, son histoire.

C’est Rose Brouillard, le film, deuxième roman de Jean-François Caron après Nos échoueries, prix Jovette-Bernier 2010. Et c’est magnifique. Magnifiquement écrit. Voici un livre porté par une imagerie, une parlure toutes particulières, tout en nuances. C’est nimbé de lumière, de douceur. C’est tendre, touchant. Et puissant.

Plusieurs voix se font entendre. On pourrait parler de roman choral, comme chez Marie-Claire Blais. Sauf que dans Rose Brouillard, le film, les voix, intérieures ou non, sont annoncées, mises en situation. Comme si, derrière, une autre voix, une voix hors champ, nous précisait de qui il s’agit.


Il peut s’agir de gens du village. Ou de touristes. Il peut s’agir de la cinéaste en train de tourner, de Rose en train de témoigner devant la caméra ou de se parler à elle-même. Il peut aussi s’agir de personnes décédées : le père, la mère de Rose.


Même le fleuve a une voix, pourrait-on dire. Il est vivant. On l’entend, on le sent. Calme, ou déchaîné, menaçant, il fait partie de l’histoire, des histoires, il est un personnage à part entière.


Quant aux histoires comme telles, celle du village, celle de Rose, celle du film, mais aussi celles de tous les gens concernés autour, elles se donnent par bribes, par fragments. Entre passé et présent, parsemé d’allers-retours dans le temps, le récit fonctionne par boucles.


Déstabilisant au début, oui. Ce tourbillon de voix, d’ima-ges, d’histoires disparates qui s’enchaînent, s’entrecoupent. Mais peu à peu, la façon de faire de Jean-François Caron porte ses fruits : tout cela nous habite, complètement, nous ravit.


Ce village. Sainte-Marie. Rebaptisé Sainte-Marée de l’Incantation. Qui vit du tourisme. Qu’on a rénové, réinventé. Dont on a refait, réécrit l’histoire. Et où on a implanté un petit musée, supposément garant du passé. Tout ça pour attirer de plus en plus de touristes.


Ce village, avec ses rumeurs, ses légendes. Ses fausses incantations de femmes de pêcheurs les pieds dans la vase pour épater le touriste. Ce village qui prend forme, pend vie devant nous. Avec ses habitants. Les trois vieilles filles. Le pêcheur aveugle ou presque aveugle. Ainsi de suite.


Ces histoires dans l’histoire, toujours. Celle d’un couple de touristes amoureux. Un roman qui parle d’amour, de couples, beaucoup, Rose Brouillard, le film. Un roman plein de sensualité, où le corps aime, désire, vibre, jouit.


Cette Rose Brouillard, surtout. Vieille, très vieille aujourd’hui. Exilée à Montréal depuis longtemps - on va comprendre vers la fin du roman pourquoi. Rose Brouillard, dont la mémoire flanche, fuit. Même si, à ses yeux à elle : « Ce n’est pas que j’oublie. C’est que je suis dans toute ma vie en même temps. »


Rose Brouillard, sa confusion, son désarroi, sa désolation. Fascinante petite bonne femme, touchante, tellement touchante. Qui ne retrouve plus ses marques dans le présent, ne reconnaît plus personne, se perd constamment. Que de belles pages sur elle, sur sa fragilité, son vieillissement. Quel beau personnage !


Rose Brouillard, toujours elle. Avec sa vie, son histoire. Son enfance solitaire, sauvage. Son gramophone. Son île aux quatre vents. Ses jeux, ses inventions, ses révolutions imaginaires. Son père, Onile le veilleur, le pêcheur.


Et sa mère, la mère de Rose. Donnée à marier très jeune, amoureuse secrètement d’un autre. Mauvaise mère, cette « arrachée de la côte » qui ne veut pas être là, dans cette île aux quatre vents, avec ce mari trop vieux, cet enfant qui pisse et qui pleure tout le temps. Cette mère, qui meurt tragiquement à 21 ans.


Car il y a ça dans l’histoire de Rose. Le tragique. Le tragique qui a continué de se jeter sur elle. Et qu’on découvre peu à peu. Ça, qui la rend si prégnante aussi. Tellement riche, cette histoire, et dense. Tragique, oui, mais belle aussi. D’une beauté tragique, voilà.


Et puis le film, bien sûr. Le film en train de se faire sur elle, Rose Brouillard. Par une jeune cinéaste née en Haïti mais arrivée au Québec toute petite. Une jeune cinéaste qui a elle aussi sa propre vie, sa propre histoire. Qui a un amant blanc étrange, bizarre. Les corps qui s’ébrouent, encore.


Ce film, en train de se faire, à Montréal d’abord. Dans la cuisine de Rose hagarde, « oubliant », « oubliée ». Puis, Rose ramenée dans son île, où elle n’a jamais remis les pieds. Rose dans son ancienne maison retapée, attrait touristique oblige.


Ce film commandé par l’office du tourisme, à l’intention du touriste qu’il faut « nourrir » d’« human interest ». Ce film, on le voit dans notre tête tout du long. On est dans le film, et en dehors du film aussi. On est dans le making of.


On est dans l’invention, la légende, l’imaginaire. On est dans un grand roman. Dans l’écriture pure.


Extrait : « Je suis ma mère dans l’odeur verte des noisetiers, le vent emmêle mes cheveux dans mon visage et dans mes yeux, je suis elle désorientée, comme lorsqu’elle a perdu pied, lorsqu’une pierre a roulé, lorsque le vent l’a poussée, ou peut-être le désespoir, je suis elle qui bat l’air de ses bras, juste avant la chute, les yeux dans l’eau, les cheveux dans les yeux, le vent dans les cheveux, la robe dans le vent, la mer dans les plis de la robe. »


 

Rose brouillard, le film

Jean-François Caron

La Peuplade

Chicoutimi, 2012 , 246 pages

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