Des pas qui parlent

Ils étaient 150 000 ? 200 000 ? 300 000 ? Peu importe, ils étaient nombreux, dimanche, à marcher vers le parc Jeanne-Mance. Nombreux à refuser de se taire. À secouer le cynisme. À prouver que la politique éteignoir ne saurait avoir raison pour de bon de l'indignation et du désir d'agir des citoyens.

Cette marche pour la Terre, on l'a répété, est devenue l'occasion, à la veille de possibles élections provinciales, d'exprimer le ras-le-bol devant un pourrissement du climat politique et à l'intransigeance gouvernementale dans plus d'un dossier, dont celui de la grève étudiante.

Certains diront, avec raison, qu'il faut faire plus. Que depuis des années, trop de gens boudent les urnes, tant à Ottawa qu'au Québec. À chaque scrutin, de plus en plus de dégoûtés se joignent aux éternels désintéressés, faisant en sorte que nos gouvernements majoritaires dirigent avec l'appui de moins en moins d'électeurs. Il est vrai que le message très politique de la marche de dimanche, dirigé contre les gouvernements de Jean Charest et de Stephen Harper, illustre la nécessité d'agir — aussi — sur le front électoral.

Mais le dégoût et le désengagement par rapport à la politique partisane ne sont pas automatiquement synonymes d'inaction politique. On peut agir autrement. Manifester, s'organiser localement, s'exprimer dans les réseaux sociaux ou ailleurs sont autant de moyens pour garder la Cité vivante et contrecarrer le sentiment d'impuissance que peut inspirer trop souvent la surdité des élites.

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Il n'y a pas qu'au Québec que l'on refuse l'impuissance ou la résignation. À travers le monde, des citoyens se rebiffent, des retraités grecs aux jeunes arabes et espagnols en passant par les étudiants chiliens. Le mouvement Occupy a fait tache d'huile dans beaucoup de grandes villes d'Amérique du Nord, l'automne dernier. Au Canada, une mobilisation populaire, appuyée par des artistes et des syndicats, a réussi à faire reculer le maire de Toronto, Rob Ford, qui rêvait de mettre la hache dans tous les services.

Pendant des semaines, des gens ont manifesté, se sont présentés aux réunions du conseil municipal, ont protesté dans les médias et fait pression sur leurs élus. Devant le tollé, des conseillers modérés, d'abord sympathiques au maire, ont finalement fait cause commune avec ceux dits de gauche pour forcer le maire à maintenir le financement des garderies, des refuges pour sans-abri, des patinoires, des organismes communautaires, de certains trajets d'autobus et ainsi de suite.

En Colombie-Britannique, c'est le projet de pipeline Northern Gateway, avec son port en eau profonde et ses superpétroliers dans les eaux côtières, qui suscite une mobilisation populaire d'un bout à l'autre de la province. Un peu à l'image de celle contre l'exploitation des gaz de schiste. Presque toutes les communautés autochtones qui vivent le long du parcours de l'oléoduc s'y opposent. Plusieurs villes et villages aussi. Des citoyens de partout s'opposent et s'organisent localement. À Victoria, au sud de la province, environ 800 personnes ont ainsi manifesté à la mi-avril à l'invitation de quelques citoyens ébranlés par un film visionné lors d'une soirée privée.

Il y a dans l'air, un peu partout, une volonté de se faire entendre, de se tenir debout devant la logique implacable du marché et contre l'idée d'un État au service d'intérêts particuliers. Ce désir d'agir est rassurant pour la santé de notre démocratie. (Ce serait encore mieux si notre mode de scrutin reflétait mieux la volonté démocratique des citoyens, mais ce sera un sujet pour un autre jour.)

Ce mouvement citoyen a une saveur et une ampleur particulières au Québec, mais on a trop souvent l'impression qu'il n'a aucun équivalent dans le reste du pays et que les Québécois s'agitent seuls face au discours de droite. Cette perception, attribuable au peu de cas que font les médias québécois des mouvements populaires dans le reste du Canada, peut faire croire à l'impossibilité de changer les choses. Sur le front fédéral, par exemple. (Il faut par contre dire que le reste du pays n'est pas mieux informé de ce qui se passe au Québec. La marche de dimanche a à peine retenu l'attention des médias anglophones et la grève étudiante a été largement ignorée pendant des semaines.)

Un fil conducteur traverse pourtant les mobilisations québécoise, torontoise et britanno-colombienne, pour ne citer que celles-là : la défense du bien commun, des services publics et d'une certaine idée du rôle de l'État. Bref, des points communs propices à la solidarité.

Aparté

L'idée paraît étrange vue du Québec, où l'Alberta est souvent caricaturée, mais l'élection de la progressiste-conservatrice Alison Redford, lundi, pourrait signaler un refus à saveur albertaine d'une droite passéiste, isolationniste et socialement conservatrice. Si on ajoute à ses 44 % d'appuis les 20 % que se sont partagés également le NPD et le Parti libéral, on peut dire qu'une majorité d'Albertains a rejeté l'intolérance qui transpirait des propos de certains candidats du Wildrose Party et que la chef Danielle Smith n'a pas déplorés avec assez de vigueur. Les Albertains tiennent à leur conservatisme fiscal, mais un nombre croissant aime l'image plus moderne que leur renvoient de nouveaux leaders comme Alison Redford et le maire de Calgary, Naheed Nenshi.

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