Médias - Les bobos de l'édito...

On peut relativiser l'affaire en se rappelant que, depuis 1917, les jurys n'ont pas désigné de meilleur édito à neuf reprises alors que la récompense dans la catégorie « fiction » a été retenue dix fois. Le roman américain ne paraît pas pour autant à l'agonie.

Une réserve signifie surtout que les membres du jury n'ont pas réussi à s'entendre. Par définition, les éditos débordent d'opinions, et cette surabondance de l'engagement ferme peut complexifier l'atteinte d'un consensus.

Essoufflement du genre

On peut au contraire interpréter le doublé rapproché (pas de prix en 2012 et en 2008) comme un signe de l'essoufflement du vieux et noble genre journalistique. Le nouveau média Gawker ne s'en prive pas. Le site a célébré l'absence d'attribution avec ce titre : « Le comité Pulitzer confirme que l'éditorial ne vaut rien. » Ça a le mérite d'être franc...

Le genre y est décrit comme « un anachronisme sans valeur ». Gawker.com trouve que les prix de journalisme au grand complet n'ont même plus raison d'être. L'exercice serait noyauté par les empires du papier sur leur déclin, par d'archaïques affaires des sociétés modernes que la postmodernité dématérialisée, mobile et réseautée se chargera d'euthanasier...

Pas besoin de se soumettre à cette exégèse apocalyptique (ou visionnaire, comme on voudra) pour admettre qu'il y a bobo à l'édito, ailleurs comme ici. À l'évidence, la prestigieuse signature n'a plus l'aura qu'elle avait. Quand des chercheurs de l'Université Laval ont sondé les parlementaires des dernières décennies de l'Assemblée nationale sur les journalistes perçus comme les plus influents, le chroniqueur Michel David du Devoir a devancé en tête l'éditorialiste André Pratte de La Presse. Et les autres signataires d'éditoriaux cités étaient tous d'une époque plus ou moins éloignée, Claude Ryan, Gilles Lesage, Lise Bissonnette par exemple.

Manque de résonance

La parole éditoriale ne faiblit pourtant pas en qualité et en nombre, en tout cas pas partout. Par contre, partout, elle semble manquer de résonance, de portée, d'influence. Le magistère n'est plus ce qu'il était. « C'est quand la dernière fois que vous vous êtes laissé convaincre par un édito ? », a résumé un ancien lauréat du Pulitzer interrogé par le Poynter Institute.

Est-ce la bonne question ? Ne faut-il pas plutôt demander si un édito, une chronique ou un commentaire ont jamais convaincu qui que ce soit ? Est-ce seulement leur rôle ? Ces essais quotidiens analysent, synthétisent et expliquent le monde. Quand ils prennent position, quand ils portent jugement, c'est-à-dire la plupart du temps, ils confortent ou confrontent le lecteur. D'ailleurs, si on lit tel ou tel journal, tel ou tel éditorial ou chroniqueur, n'est-ce pas pour l'effet miroir ou repoussoir, parce qu'on aime ou qu'on aime détester ce qu'on y trouve ? On lit essentiellement ce qui nous convainc d'avoir raison ou de ne pas avoir tort.

Bousculade en chaire

Le problème pour la figure d'autorité éditoriale, c'est que ça se bouscule en chaire. Le temps médiatique actuel fait pousser le commentaire partout, avec les blogues et les chroniques, dans les médias sociaux, sur les sites. Lapresse.ca cumule cinq éditorialistes, mais vingt chroniqueurs et quarante blogueurs. Voir.ca ne relaie aucun éditorial, mais treize chroniques et une cinquantaine de blogues. Ceci a un peu déboulonné cela...

Autrefois, il y avait une masse de reporters aux nouvelles et une poignée de sages ou d'idéologues surdoués à l'édito pour exposer les valeurs du proprio. Maintenant, l'infobésité gratuite soutient le triomphe exponentiel du je-me-moi médiatisé (mea-culpa...). Le point de vue éditorial se noie sous des Niagara de remarques, d'exégèses, d'explications, de notes, de commérages et de médisances. Et une fois sur deux, l'édito à l'aura blêmissante ne reçoit même plus de prix. Adieu vieillesse, plus rien ne va...

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